Journal - II

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1er août 1968

Dimanche. Il est arrivé un truc incompréhensible. Je n’ai pas abandonné mon projet de fouiller le domicile de Walter, j’ai juste attendu que les choses se tassent. Le moment propice, pour être le plus discret possible : lorsque tout ce beau monde sera à l’église.

L’une des clés cachées sous le nain de jardin ouvrait la porte arrière de la maison. J’ai tout inspecté, sans résultat, puis j’ai regardé au seul endroit que j’avais omis : sous le lit. Un coffre avec la clé sur la serrure s’y trouvait. Il contenait six volumes avec le nom des Tyrell ainsi que des dates. Il y aurait forcément des informations sur la malédiction, là-dedans. Je suis redescendu au rez-de-chaussée avec les bouquins pour tomber sur un comité d’accueil inattendu.

Un inconnu était assis dans un fauteuil du salon, fumant une cigarette. Un colosse se tenait debout derrière lui, comme un garde du corps. Le gars s’est levé pour voir ce que j’avais dans les bras, puis il a ordonné à l’armoire à glace de récupérer les volumes, en me remerciant d’avoir trouvé pour lui ce qui lui appartenait. Je me suis retrouvé planté dans le salon, comme un abruti, sans avoir su quoi dire. Qui est ce type, bordel ? En attendant, je n’ai plus de source d’informations disponible.

4 août 1968

En y réfléchissant, j’ai pensé à la chronique de la ville, gardée jalousement par le Père Kinley. Il m’a accueilli les bras ouverts et le sourire jusqu’aux oreilles, croyant que je venais me réconcilier avec Dieu. Erreur. Déçu, il m’a tout de même laissé consulter ces écrits qui ne m’ont rien appris sur une éventuelle malédiction.

15 août

Dimanche. J’ai finalement décidé d’aller chercher les informations à la source. J’ai attendu la fin de l’office, assis sur les marches de l’entrée de l’église, dans le but de parler à William Tyrell. Il m’a proposé de le raccompagner à pied jusqu’au manoir. Sans y aller par quatre chemins, j’ai prêché le faux pour savoir le vrai, en lui annonçant que j’étais au courant pour la malédiction. Lord Tyrell a confirmé que les hommes de la famille étaient maudits, mais sans entrer dans les détails. J’ai vu une tristesse intense dans ses yeux lorsqu’il m’a remercié pour ma sollicitude, ajoutant qu’il n’y avait rien à faire quant à son sort. Je n’ai pas eu le cœur à l’assommer de questions pour satisfaire ma curiosité.

Heather stoppa là sa lecture, puis feuilleta rapidement le reste du carnet. Elle se leva, s’étira avant de se diriger dans la cuisine pour se préparer plusieurs sandwichs et prendre de quoi boire. Elle revint dans la bibliothèque avec un plateau, afin de reprendre sa lecture.

5 février 1969

Incroyable ! Hier, après mon travail, j’ai revu l’inconnu qui était chez Walter, accompagné de son fidèle molosse qui faisait office de chauffeur, cette fois. Ils m’attendaient tous deux à la sortie de la bibliothèque municipale.

L’homme s’est présenté : Mr Westbrook. Entre trente-cinq et quarante ans, mais faisant plus âgé par sa manière de s’exprimer. Il portait un costume très bien coupé, du sur-mesure à n’en pas douter, indiquant son niveau social, corroboré par la jaguar de luxe sur laquelle il était appuyé. Ses cheveux noirs, longs, étaient noués en queue de cheval. Détail peu commun : la couleur de ses yeux. L’un bleu pâle, presque transparent ; l’autre d’un brun profond. Je n’arrivais pas à me détacher de son regard, comme hypnotisé.

Il m’a demandé si j’avais du temps à lui consacrer en m’invitant à monter à l’arrière de la voiture avec lui. Décelant mon hésitation, il m’a assuré, le sourire aux lèvres, qu’il n’était pas là pour m’éliminer, idée qui avait fugacement traversé mon esprit. Nous avons roulé, sans but précis, le temps de notre conversation.

Mon interlocuteur m’a confié qu’il était membre de l’Ordre, une sorte de société secrète, dont je n’exposerai pas ici toutes les activités. Plus particulièrement, Mr Westbrook était le dirigeant de la cellule nord des États- Unis, dont le siège se trouvait à Seattle.

Bien sûr, Walter avait été lui aussi membre de l’Ordre, en tant que Veilleur rattaché à la famille Tyrell. Comment ce poivrot avait-il pu être recruté ? Malgré ses « imperfections », Walter avait mené sa tâche à bien, seule chose importante aux yeux de Mr Westbrook.

Ce dernier m’informa que la mission du Veilleur était transmise de génération en génération à la descendance directe. Walter n’avait pas eu d’enfants, donc l’Ordre devait trouver un successeur. Selon Mr Westbrook, j’étais le candidat idéal. Jeune, avec la tête sur les épaules. Sérieux. Originaire de New Heaven, donc insoupçonnable.

Je fus redéposé à l’entrée de la bibliothèque municipale, avec un délai d’une semaine pour réfléchir à cette proposition pour le moins inattendue.

13 février 1969

Aujourd’hui, à minuit pile, le téléphone a sonné jusqu’à ce que je me réveille et décroche. Heureusement que ma mère était de garde à l’hôpital, sans ça, elle aurait piqué une crise.

Mr Westbrook voulait connaître ma décision. Au vu de ma réponse, il m'a annoncé qu’il m’attendait à Seattle dans trois semaines, ce qui me laissait le temps d’inventer une histoire crédible pour justifier mon absence. D’autre part, j’allais recevoir un billet d’avion ainsi qu’une réservation d’hôtel. J’ai noté également l’adresse à laquelle je devais me présenter.

Je n’aurai pas besoin d’alibi pour expliquer mon départ. Ma mère ne s’immisçait jamais dans ma vie privée ; quant à Violette, elle part dans quelques jours à Chicago avec ses parents, pour des raisons familiales.

8 mars 1969

Je suis à Seattle depuis deux jours. Hier, je suis devenu un membre de l’Ordre, suite à une cérémonie dont je dois garder le déroulement secret. Demain, je regagnerai New Heaven en tant que Veilleur de la famille Tyrell.

Ma mission est de les observer dans un but de protection, mais sans intervenir de quelque manière que ce soit sur le cours de leur vie. J’ai prêté serment tout en sachant que j’allais le briser en dérogeant aux règles, car il est hors de question que je ne sois qu’un simple spectateur. C’est ma décision et j’en prendrai toute la responsabilité dans l’avenir. Je compte bien me servir de toutes les ressources de l’Ordre pour contrecarrer la malédiction qui frappe la famille Tyrell, aussi difficile que puisse être ce dessein.

9 mars 1969

Je repars chez moi avec une bourse de velours contenant l’emblème des Veilleurs, signe de mon appartenance à l’Ordre, ainsi que des six volumes que j’avais dénichés chez Walter. Maintenant, ils m’appartiennent de plein droit. Autre détail : mes yeux, bleus jusqu’à présent, tiraient maintenant sur le violet.

Par la suite, le laps de temps entre les dates d’entrée était plus long et moins précis.

Avril 1970

J’ai fait profil bas pendant l’année qui vient de s’écouler, pour ne pas attirer l’attention sur les recherches que je mène. Je n’ai rien trouvé sur la malédiction dans les volumes en ma possession. La mort de Lord Edward Tyrell y est mentionnée, sans explication.

Dès son retour de Chicago, j’ai tout raconté à Violette, qui n’a pas approuvé ma décision, en me disant, qu’un jour, toute cette histoire me retomberait dessus. Elle est, à présent, ma femme et la mère de notre petite Gwenn.

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