Journal - I 

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Avant de s’attaquer à la lecture des carnets, Heather devait se rendre en ville faire une ou deux courses. Sous la douche, elle fit le point sur les questions encore sans réponses. La plus importante étant, comment les membres masculins de la famille Tyrell étaient-ils morts ? La démonstration de Julian avait prouvé qu’il était impossible de les blesser mortellement. Quelqu’un avait-il trouvé un moyen de détruire les immortels ? Dans ce cas, qui et dans quel but ? Pourquoi Julian ne lui en avait-il pas parlé ? Était-ce un secret qu’il ne pouvait divulguer aux mortels ? Trouverait-elle des réponses dans les carnets ?

La jeune femme descendit en ville à pied, le trajet lui laissant le temps de ruminer tous ces mystères. La vue du port la sortit de ses pensées. Elle prit à droite pour se diriger vers le primeur.

Heather choisissait des fruits de saison lorsqu’elle sentit une main lui tapoter l’épaule. La femme qu’elle découvrit en se retournant lui était totalement inconnue. Elle avait entre trente et quarante ans ; avec le surplus de maquillage, impossible d’être plus précise. Elle portait un legging brillant orange avec une chemise hawaïenne. Sa taille était entourée d’une large ceinture argentée, munie d’une énorme boucle ronde où il était écrit « SEXY » en strass. Une paire de compensées léopard finissait ce look très personnel.

L’inconnue plaqua quatre bises bruyantes sur les joues de la jeune femme.

─ J’ me présente, Alfreda.

Heather eut du mal à ne pas rire.

Quelle était l’idée de base ? Les parents de cette femme étaient des fans du majordome de Batman et ils voulaient un fils ?

─ Enchantée, Alfreda.

─ Appelez-moi Feda. C’est mon p'tit nom, j'trouve qu'c’est plus joli.

Heather continua ses achats, suivie de près par sa nouvelle connaissance.

─ J'suis la femme de Tom. Vous savez, l'garagiste. C’est moi qui a fait vot’ facture pour vot’ pneu.

La jeune femme ne mordant pas à l’hameçon, Alfreda poursuivit de plus belle.

─ J’espère qu'vous avez réglé vot’ querelle d’amoureux.

─ Excusez-moi, mais je ne vois pas du tout à quoi vous faites allusion.

─ Tom m’a dit pour vot’ facture payée par le beau Julian. J'lui mettrais pas une baffe s’il m'pinçait les fesses, cui-là. Bon, bref. Paraît qu'vous étiez furax. Moi, j’ trouve ça mignon. En cinq ans de mariage, Tom y m’a jamais offert un bouquet d'fleurs.

Agacée, Heather se tourna vers son interlocutrice.

─ Julian et moi n’avons pas ce genre de relation. C’est juste un ami d’enfance.

Mais pourquoi je me justifie auprès de cette femme ?

─ A d’autres ! insista Alfreda en donnant un léger coup de coude dans le bras de Heather. On m’ la fait pas à moi ! Remarquez, j’comprends qu’vous voulez pas l’crier sur les toits. Julian n’est pas un mec comme les autres, poursuivit-elle en faisant un clin d’œil. Entre nous, c’est un bon coup, au lit j’veux dire ? Parce que vous voyez, je m’demandais si…

Non, je ne vois pas et je ne veux surtout pas en entendre plus !

Horrifiée et gênée, Heather se précipita à la caisse, bien qu’elle n’ait pas fini ses achats. Alfreda la dépassa, puis se tint à l’entrée de la boutique, manifestement pour l’attendre. Heather vit le Père Godwin, sur le trottoir d’en face, sortir de la pâtisserie de Martha. Elle traversa rapidement la rue.

─ Père Godwin ! Regagnez-vous le presbytère ?

A la vue d’Alfreda, le prêtre comprit la situation.

─ En effet, Mlle Tealney. Voudriez-vous m’accompagner ? demanda-t-il en haussant la voix dans le but d’être entendu.

─ Avec plaisir, répondit Heather soulagée.

Alfreda regarda la jeune femme et le Père Godwin s’éloigner, déçue de ne pas avoir la réponse à la question qui la tarabustait. L’immortalité de Julian lui conférait-elle des capacités hors du commun sur le plan sexuel ? Elle soupira puis sortit un petit miroir de son sac, pour remettre en place une mèche décolorée dans son chignon, qui ressemblait à une chouquette dégonflée.

La p’tite fille du vieux Mac est sympa. Super coincée mais sympa.

D’une démarche chaloupée qui se voulait féline, Alfreda se dirigea vers le garage où l’attendait son homme, qui lui, était d’une banalité affligeante, dont les prouesses sexuelles étaient loin d’être hors du commun.

*

Après avoir quitté le Père Godwin à la grille du presbytère, Heather regagna la maison. Elle rangea rapidement ses courses, puis verrouilla la porte d’entrée avant d’aller récupérer le coffre dans la pièce secrète. Installée dans le canapé de la bibliothèque, elle ouvrit le premier carnet. Une petite feuille pliée en deux tomba sur le sol. La jeune femme la ramassa, puis la lut.

Ces carnets sont destinés à mon successeur. Ils ne doivent, en aucun cas, tomber entre les mains de l’Ordre.

─ L’Ordre ? Quel Ordre ? Qu’est-ce que c’est que ça, encore ?

Heather se concentra sur le carnet, espérant trouver, enfin, toutes les réponses à ses questions.

*

Je me nomme Malcolm MacKenzie. Je commence ce journal pour y écrire mes impressions concernant certains membres de notre petite ville.

1er mai 1968

Lord Marcus Tyrell est mort il y a une semaine, laissant le « titre » à son fils William. Il n’y a pas eu de service funèbre, ni d’enterrement. Il semble que le corps repose dans une sorte de caveau sur le domaine familial, mais cette information n’est pas vérifiable.

Comment un être immortel peut-il mourir ? Aucun membre de cette communauté ne semble se poser la question. Par désintéressement ? Par peur ? J’apprécie la famille Tyrell, surtout Lady Catherine qui a aidé ma mère à reprendre le dessus, après la mort de mon père dans un accident de voiture, il y a deux ans.

Quand j’ai dit à Violette, ma petite amie, ce que je pensais de tout ça, elle m’a répondu de m’occuper de ce qui me regarde. Alors c’est comme ça ? Les Tyrell ont toujours été présents pour les habitants de cette ville, mais personne ne s’intéresse à leurs problèmes. Je ne sais pas si je pourrai faire quoi que ce soit pour les aider, mais je vais découvrir ce qu’il se passe.

26 juin 1968

J’ai vingt et un ans aujourd’hui. Après un dîner en compagnie de ma mère et Violette, avec gâteau et cadeaux, j’ai rejoint quelques copains au pub pour boire une bière, histoire de fêter l’occasion, maintenant que j’ai l’âge.

Le vieux Walter était là, fidèle au poste, saoul comme une barrique. Je n’éprouve aucune sympathie pour les gens comme lui. Le chauffard, qui a provoqué l’accident qui a coûté la vie à mon père, était ivre mort. Je ne faisais pas attention aux élucubrations du pilier de bar, jusqu’à ce qu’il évoque la mort de Marcus Tyrell. Il disait savoir pourquoi le « Lord » était mort. D’après lui, la famille Tyrell est maudite. J’aurais bien aimé en entendre plus, mais le patron du pub l’a fait taire.

29 juin 1968

Cela fait deux jours que je n’arrête pas de penser aux paroles de Walter. Je ne peux donner foi aux délires d’un ivrogne, mais s’il disait vrai ? Il faut que je sache.

1er juillet 1968

Dimanche.

Ma mère est à l’église. Moi, je n’y vais plus. Si Dieu existait vraiment, il n’aurait pas permis que mon père meure et que son meurtrier vive.

Walter ne va pas à l’église non plus. Je sais où le trouver : sur la jetée, en train de pêcher. Quand je lui ai demandé de me parler de la malédiction de la famille Tyrell, il m’a répondu que cela ne me regardait pas. Chose importante : il n’a pas nié.

J’ai un plan pour en savoir plus : fouiller la maison de Walter en son absence.

21 juillet 1968

J’ai observé Walter pendant deux semaines. Tous les jeudis, il part en voiture, la journée entière. Je me demandais comment entrer chez lui lorsque je l’ai vu mettre des clés sous un nain de jardin. J’espère que ce sont celles de la maison.

Demain, nous sommes jeudi.

22 juillet 1968

Mon plan est tombé à l’eau. Lorsque je me suis approché de la maison de Walter, la police ainsi que les secours étaient présents. Ivre mort, cet imbécile avait chuté dans les escaliers et s’était rompu le cou. Walter était mort depuis la veille au soir.

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