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Le réveil de Heather fut difficile. La nuit avait été courte, peuplée de rêves de fantômes et de vampires. Ridicule. Elle se sentait fatiguée, mais déterminée à avoir une discussion sérieuse avec Victoria. La jeune femme descendit en marchant au radar, espérant qu’un mug de café noir finirait de la réveiller.

A peine la cuisine atteinte, la sonnette de l’entrée retentit. Victoria attendait sur le seuil.

─ J’aimerais que nous parlions, si tu veux bien ? demanda cette dernière, lorsque son amie ouvrit la porte.

Dans le silence le plus total, Heather prépara du café pour deux en jetant des coups d’œil à Victoria, qui se triturait les doigts, les yeux baissés. L’atmosphère était pesante, les deux jeunes femmes ne semblaient pas savoir comment aborder le sujet qui occupaient leurs esprits.

─ J’ai des choses à te dire et je suppose que tu as des questions, lança finalement Victoria. Alors je t’écoute, ce sera peut-être plus simple comme ça.

Heather remplit les deux mugs avant de s’asseoir.

─ Comment ça se passe ? Je veux dire, l’immortalité. Tu l’étais déjà lorsque nous étions enfants ?

─ Pour la plupart des choses, nous sommes comme les mortels. Nous naissons, nous grandissons. Actuellement, j’ai vingt-neuf ans, tout comme toi. Julian en a trente-deux. Entre trente-cinq et quarante ans, nous arrêtons de vieillir. D’une certaine façon, je n’ai pas fini ma croissance.

─ Si les immortels font des enfants, pourquoi votre famille n’est pas plus nombreuse ?

─ Parce que les femmes sont peu fécondes. Après plusieurs siècles de tentatives infructueuses, ma mère a eu une chance inouïe d’avoir deux enfants sur un intervalle aussi court. Si les hommes désirent une progéniture plus nombreuse, ils ont toujours la possibilité de choisir une compagne mortelle, mais cela arrive rarement.

─ Pourquoi ?

─ Imagine-toi : voir l’amour de sa vie mourir, puis vivre avec cette perte éternellement. Les immortels ne se lient qu’une seule fois, alors quand le compagnon ou la compagne sont mortels, la souffrance de la perte ne s’apaise jamais.

Fascinée par les explications de son amie, Heather leur resservit du café. La sonnette de l’entrée retentit à nouveau.

─ C’est sûrement Julian, annonça Victoria. Je lui avais demandé de me laisser un moment seule avec toi avant de nous rejoindre.

Mauvaise pioche. Heather découvrit Martha en ouvrant la porte.

─ Aurais-tu quelques minutes à m’accorder, demanda cette dernière.

Avant d’obtenir une réponse, Martha entra puis se dirigea dans la cuisine.

─ Victoria, tu es là ? Parfait. Les filles, j’ai besoin d’un conseil éclairé.

La visite de la pâtissière tombait mal, mais il n’était pas question de la mettre dehors. Heather regarda Victoria, lui demandant muettement pardon pour cette intrusion. Cette dernière se tourna vers Martha.

─ Nous sommes toute ouïe.

─ Vous croyez que je dois accepter l’invitation à dîner de John ?

─ Il t’a déclaré sa flamme ? demanda Victoria étonnée.

─ Une déclaration digne de Roméo accompagnée d'un magnifique bouquet de roses rouges, ajouta Heather.

Au souvenir de ce moment, Martha rougit comme une pivoine.

─ La question n’est pas de savoir si tu dois accepter cette invitation, mais si tu en as envie, suggéra Victoria.

─ Je ne sais pas trop, avoua Martha.

À quarante-huit ans, elle était une célibataire endurcie. Elle avait eu quelques aventures, mais rien de sérieux ni de durable, par choix. Elle ne trouvait aucune utilité à se lier à un homme et de devoir le supporter jour après jour. A ses yeux, la gente masculine était immature, égoïste. Cependant, John Law semblait être l’exception qui confirmait la règle.

─ Que penses-tu de lui, à part le fait qu’il soit un goujat doublé d’un malotru ? demanda Heather en souriant.

─ Il est solide, bien éduqué…

─ Une dentition parfaite, la coupa Victoria. On a l’impression que tu énumères les qualités d’un cheval. Comment le trouves-tu physiquement ? Ressens-tu quelque chose de bizarre, à la fois agréable lorsqu’il te regarde ?

─ Il est bel homme, avoua Martha à nouveau rouge, même s’il met trop de gel sur ses cheveux, à mon goût.

─ Mais encore ? l’encouragèrent à l’unisson les deux femmes.

─ Tous ces mots qu’il m’a dits étaient sincères, sans aucun doute. J’avoue qu’aucun homme ne m’a jamais fait une telle déclaration.

─ Alors ? demanda Heather.

─ C’est décidé, je vais accepter son invitation. Merci les filles.

Martha serra ses confidentes dans ses bras.

─ S’il te déçoit, tu as toujours la possibilité de lui raser le crâne pendant son sommeil, suggéra Victoria.

─ Je garde cette idée dans un coin de ma tête. Je vous laisse, je vais faire une visite surprise à John à son bureau.

Martha ouvrit la porte d’entrée pour se retrouver nez à nez avec le frère de Victoria, qui s’apprêtait à sonner.

─ Bonjour, Martha.

─ Bonjour Julian.

La pâtissière se sentait toujours mal à l’aise en présence du jeune homme. La couleur sombre de ses yeux, presque aussi noire que les pupilles, engendrait un contraste inquiétant avec ses cheveux courts, blonds comme les blés. Elle s’écarta pour laisser entrer Julian avant de partir.

Ce dernier trouva la maîtresse de maison ainsi que sa sœur dans la cuisine.

─ Je voudrais parler avec Heather seul à seule.

─ Pourquoi ? Victoria peut rester.

─ Non. En tant que chef de famille, je dois aborder certaines questions avec toi seule.

Heather fronça les sourcils tout en regardant Victoria, qui lui adressa un clin d’œil suivi d’un sourire pour la rassurer.

─ Je vous laisse, annonça cette dernière. Je vais tenter de convaincre maman de faire un tour dans les bois.

Une fois seuls, Heather entraîna Julian dans sa pièce préférée.

─ Sa Seigneurie me fera-t-elle le plaisir d’honorer de sa présence mon humble bibliothèque ? proposa-t-elle en souriant.

Sourire qui s’évanouit aussitôt à la réaction glaciale de Julian qui la fusilla du regard.

Ok, Mister Frost, si tu le prends comme ça, pas de problème.

Heather s’assit dans le canapé, son visage, n’exprimant aucune émotion, levé vers son visiteur, resté debout.

─ Je dois consulter les recherches de Malcolm sur notre famille.

Le jeune homme ne faisait pas référence aux volumes trouvés. Cela n’avait rien à voir avec des recherches et l’écriture de son grand-père n’y figurait pas. Était-ce les carnets ? Dans ce cas, pourquoi ne pas les avoir confiés à la famille Tyrell, si cela les concernait ? Pourquoi les avoir dissimulés ? Heather devait se montrer prudente, ne rien divulguer de ses découvertes jusqu’à ce qu’elle ait éclairci certains points obscurs.

─ Excuse-moi, mais je ne n’ai aucune idée de ce dont tu parles, mentit-elle en le regardant dans les yeux, avec l’espoir d’être convaincante.

Julian scruta la jeune femme. Elle mentait. L’exaspération le gagna, mais il devait rester calme.

─ Si tu n’es pas en possession de ces écrits, où as-tu trouvé les portraits que tu m’as montrés ? contre-attaqua-t-il.

─ L’enveloppe se trouvait dissimilée derrière des livres, sur une étagère.

Par chance, l’état de la bibliothèque corroborait ses propos.

─ Si tu trouves quoi que ce soit concernant ma famille, m’en feras-tu part ?

─ Bien sûr, cela va de soi.

Il quitta la pièce, puis la maison en claquant la porte, ce qui fit sursauter Heather. Manifestement, il n’avait pas cru un mot de ce qu’elle avait dit. Elle devait lire ces carnets dans les plus brefs délais.

*

Lady Catherine et Victoria surent que Julian était rentré en entendant la porte d’entrée claquer, puis celle de son bureau. La jeune femme y entra sans frapper, suivie de sa mère.

─ Cela s’est mal passé ?

─ Bravo Sherlock ! répondit-il, s’adressant à sa sœur. Heather ment et elle n’est pas douée pour ça. Elle cache des choses, comme le faisait son grand-père. Je ne comprends pas pourquoi père a refusé que Malcolm lui confie ses recherches.

─ Peut-être pensait-il qu’elles seraient plus en sécurité avec lui, suggéra sa mère.

─ A un point tel que nous ne pouvons y avoir accès.

─ Lui as-tu exposé nos motivations ? demanda Victoria.

─ Non, lâcha-t-il, se passant la main sur le visage.

─ Alors tu es un idiot, conclut sa sœur avant de sortir de la pièce.

─ Heather te trouble au point de te faire perdre tes moyens. Son retour a ravivé les sentiments que tu éprouves pour elle depuis ton adolescence.

─ Merci, mère, de me rappeler ce détail.

─ Tu ne pourras pas y échapper, tu le sais.

─ Il est hors de question que je me lie à elle et vous savez très bien pourquoi.

─ Que tu le fasses ou non, tu souffriras de la même manière, j’espère que tu en as conscience. Quant au reste, je suggère de laisser Victoria s’en occuper.

─ Sûrement pas ! Ceci concerne les membres mâles de la famille, donc c’est à moi de m’en charger.

─ Parfait, comme tu voudras, conclut Lady Catherine avant de quitter la pièce, laissant son fils, le dernier représentant masculin de la famille, se débattre avec ses sentiments.

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