Retrouvailles

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Dix kilomètres avant d’arriver à destination, Heather dut s’arrêter sur le bas-côté de la route. Son pneu arrière droit était crevé.

─ Et merde ! grommela-t-elle.

Seule solution : se retrousser les manches. La jeune femme ôta son gilet qu’elle jeta sur le siège passager. Elle ouvrit le coffre, poussa ses bagages pour soulever le tapis, puis constata que l’emplacement de la roue de secours était vide.

─ Re merde.

Heather se souvint d’avoir utilisé cette foutue roue de secours un an auparavant, sans l’avoir remplacée.

Vive la procrastination ! Quelle idiote, tu es dans de beaux draps, maintenant !

Elle prenait son portable dans son sac lorsqu’une décapotable s’arrêta à sa hauteur, Julian au volant.

─ Alors la citadine, en panne de voiture ? Je te dépose ?

Bien que le jeune homme fasse partie des « mystères » à résoudre, Heather n’était pas enchantée de faire les kilomètres restants en sa compagnie. Quelque chose la gênait chez lui, sans qu’elle puisse dire quoi. Comme une espèce de sixième sens qui clignotait en rouge.

─ Pas la peine, je vais appeler Martha pour qu’elle vienne me chercher.

─ Ne sois pas stupide, Heather. Tu ne vas pas la déranger alors que je peux t’emmener.

Avant que la jeune femme ait pu dire ou faire quoi que ce soit, Julian sortit de voiture pour prendre les bagages de Heather dans le coffre, afin de les déposer sur les sièges arrière de son véhicule.

─ Grimpe, je ne mords pas.

C’est encore à voir.

Le reste du trajet se passa dans un silence total, ce qui n’aida pas la jeune femme à se détendre. Assise droite, les paumes posées à plat sur ses cuisses, Heather jetait des regards en coin à Julian, concentré sur la route. Ce dernier fit un arrêt à l’entrée de la ville pour demander à Tom de remorquer la voiture de la jeune femme et de changer le pneu. Le garagiste assura à Heather qu’elle pourrait récupérer son véhicule le soir même. Julian adressa à nouveau la parole à la jeune femme, lorsqu’il déposa ses affaires devant la porte de la maison.

─ Victoria est arrivée hier soir. Je vais lui dire que tu es là. Attends-toi à la voir débarquer avant la fin de la journée.

Le jeune homme s’éloignait lorsque la voix de Heather le fit se retourner.

─ Julian. Merci de m’avoir emmenée.

─ Pas de quoi, répondit-il en esquissant un sourire timide.

Heather regarda la voiture s’éloigner. Elle ne savait pas quoi penser de Julian. Il pouvait se montrer charmant, charmeur même, mais aussi glacial. C’était déconcertant.

La jeune femme monta à l’étage pour défaire ses bagages, puis redescendit à la cuisine faire une liste de ce dont elle aurait besoin. En inspectant placards et frigo, Heather constata que Martha s’était occupée du ravitaillement. Descendre en ville faire les courses n’étant plus une priorité, la jeune femme entreprit de ranger un peu le fouillis à l’étage. L’après-midi était bien avancé, le grenier attendrait demain.

Un peu plus d’une heure après son arrivée, la sonnette de la porte d’entrée l’interrompit dans sa tâche. Du haut de l’escalier, Heather vit entrer Victoria qui leva les yeux vers elle. La jeune femme s’était demandé comment se passeraient les retrouvailles avec son amie d’enfance, mais la réalité ne colla avec aucun des scénarios qu’elle avait imaginés. Pas d’embrassades pleine d’émotion ou de larmes de joie.

─ Salut petite fleur, bienvenue chez toi. Regarde ce que j’ai ramené, dit Victoria en sortant de derrière son dos une boîte de la pâtisserie de Martha.

Comme si ces quinze années de séparation n’avaient jamais existé. Heather suivit son amie dans la cuisine. Victoria posa la boîte sur l’îlot central pour l’ouvrir.

─ Des choux à la crème ! s’exclama Heather, le sourire aux lèvres et les yeux pétillants de gourmandise.

─ Tu te souviens ?

─ Bien sûr. Comment aurais-je pu oublier ?

Heather sortit un plateau du placard ainsi que deux verres, puis une carafe de thé glacé du frigo.

─ Viens, suis-moi, je connais l’endroit idéal pour déguster ces merveilles.

A défaut de chêne ancestral, les deux jeunes femmes s’installèrent à l’ombre d’un arbre, au fond du jardin, au bord de la falaise. La vue sur l’océan était époustouflante. Une partie du port était également visible.

─ Martha m’a appris que tu habitais à Paris, à présent.

─ Oui. J’y ai fini mes études, puis j’ai décidé de m’y installer. Tu as devant toi la directrice de l’un des plus grands hôtels parisiens.

─ Rien que ça ? Alors tu as réalisé ton rêve : partir d’ici.

─ Effectivement, mais vois-tu, cette petite ville me manque, chose que je n’aurais jamais pensé dire un jour. Alors, je reviens tous les étés. Ma famille vient me rendre souvent visite à Paris, mais ce n’est pas la même chose.

Le regard de Victoria devint triste.

─ Je n’avais pas vu ma mère depuis la mort de papa. Elle ne sort plus de la maison, s’enfermant dans sa douleur et ses souvenirs.

Bien que Heather se posait des questions sur la mort de William Tyrell, elle retint celles qui lui brûlaient les lèvres. Ce n’était pas le moment pour satisfaire sa curiosité.

─ Cela n’aurait jamais dû se produire, ajouta Victoria d’une voix à peine audible.

Heather l’entendit, ce qui conforta ses soupçons. Consciente de ce qu’elle venait de dire, Victoria fit un effort pour retrouver sa bonne humeur et afficher de nouveau un sourire.

─ Assez parlé de choses tristes. Qu’as-tu fait toutes ces années ?

Bien que Victoria sache exactement ce que Heather avait fait ces dix dernières années, elle l’écouta avec concentration et intérêt.

─ Es-tu heureuse ?

─ Oui. Ma vie me plaît.

─ Alors, c’est tout ce qui compte.

Victoria s’allongea à même le sol, puis ferma les yeux. Elle effleura des paumes la pelouse. Heather observa son amie. A quinze ans, Victoria était plus petite que Heather et certaines rondeurs de l’enfance ne l’avaient pas encore quittées. A présent, avec son 1m75, elle était plus grande qu’elle. Fine mais musclée. Victoria avait gardé longue sa chevelure rousse frisée, dont elle se plaignait constamment. Ses yeux en forme d’amande, de couleur vert jade, lui donnait une regard de félin.

─ Mon frère m’a dit qu’il t’avait trouvée sur la route, dit Victoria en se rasseyant.

─ Un pneu crevé, rien de méchant.

─ Il m’a dit aussi que tu n’étais pas enchantée de faire le reste du trajet en sa compagnie.

Heather ne répondit rien.

─ Julian en pince pour toi, tu sais. Cela a toujours été.

Quelle idée stupide !

─ Je crois que tu te trompes lourdement à ce sujet, répondit Heather.

Victoria éclata de rire.

─ Pourquoi crois-tu qu’il sortait de nulle part à chaque que nous étions ensemble et qu’il passait son temps à te taquiner ?

Heather n’avait jamais considéré les choses sous cet angle.

─ Tu te souviens du jour où il nous avait foutu une trouille bleue, lors de notre escapade au cimetière ? poursuivit Victoria.

Bien sûr que Heather s’en souvenait. Comment oublier une telle frayeur ? Le lendemain, lorsque Julian était venu s’excuser da sa mauvaise blague, elle l’avait giflé en le traitant de crétin. Elle était repartie chez ses parents sans l’avoir revu. Quelques mois plus tard, sa grand-mère mourait et Heather n'était plus jamais revenue à New Heaven.

─ Cela va ta paraître fou, mais j’ai toujours pensé qu’il attendait que le destin vous réunisse, reprit Victoria.

Délirant et incompréhensible pensa Heather.

─ Qu’est-ce qui te faire dire cela ? ne put-elle s’empêcher de demander.

─ Il ne s’est jamais intéressé à aucune femme.

─ Cela ne veut rien dire, se risqua Heather.

─ Si, au contraire. Tout prend un sens.

Tu le comprendras en temps voulu, petite fleur.

Victoria sourit à son amie, puis se leva.

─ Je resterai bien allongée ici avec toi jusqu’à la fin des temps, mais une tâche fastidieuse m’attend. Je n’ai toujours pas défait la tonne de bagages que j’ai emmenée. Julian et moi, nous partons deux jours à Portland pour régler certaines affaires de famille, mais je compte sur toi pour me réserver ta soirée, le jour de mon retour. Je t’invite au restaurant et je n’accepterai aucun refus.

─ Ce sera avec le plus grand plaisir.

Heather raccompagna son amie jusqu’à sa voiture.

─ Je ne suis pas très douée pour les effusions, mais je suis vraiment contente de te retrouver.

Pour la première fois, depuis son arrivée, Victoria serra son amie dans ses bras. Heather n’aurait jamais pensé que l’étreinte de Victoria puisse lui apporter un tel réconfort. Elles étaient à nouveau toutes les deux et la jeune femme eut le sentiment que rien ne pourrait les séparer maintenant.

Heather rapporta à la cuisine le plateau ainsi que la boîte à gâteau vide. Malgré la joie des retrouvailles, la jeune femme se dit que Victoria était aussi mystérieuse que son frère. Était-ce un trait génétique ou cachaient-ils tous deux des secrets ?

Il faut que tu arrêtes avec ta parano ! Ce n’est pas parce que ton grand-père t’a laissé une clé qui n’ouvre rien, que tout le monde dissimule quelque chose !

Cela lui rappela qu’elle devait finir de ranger l’étage. Cette tâche accomplie, Heather, épuisée, prit une douche, puis se coucha sans avoir mangé, l’estomac déjà rempli par les choux à la crème avalés plus tôt. La jeune femme s’endormit, la tête à peine posée sur l’oreiller.

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