Nouvelle inattendue

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Une voiture était garée devant la maison des McKenzie. A l’approche de Heather, un homme d’une quarantaine d’années sortit du véhicule, tiré à quatre épingles. Costume trois pièces, chaussures cirées à l’extrême et un surplus de gel dans les cheveux.

─ Mlle Tealney. Je me présente, Mr Law, avocat et notaire, annonça-t-il en tendant sa carte de visite à Heather. Je suis confus de vous déranger en un tel moment, mais je dois vous entretenir de la succession de votre grand-père.

Martha sortit de la maison.

─ John, tu ne crois pas que cela peut attendre.

─ Bonjour, Martha. Désolé, mais je me conforme aux dernières volontés du défunt : prendre contact avec la famille après les obsèques.

─ Était-ce vraiment à prendre au pied de la lettre ? demanda Martha, agacée.

─ Quoi qu’il en soit, je suis là, donc autant battre le fer pendant qu’il est chaud, comme on dit.

Martha leva les yeux au ciel. Comment pouvait-on faire preuve d’aussi peu de décence ?

─ Excusez-moi, je ne veux pas paraître impolie, mais je pense que vous vous trompez de personne. Vous cherchez sûrement Mme Tealney, ma mère, la fille de Malcolm.

─ Point du tout. Il n’y a aucune méprise.

Mr Law se pencha vers Heather pour lui parler à voix basse.

─ Votre mère a été déshéritée, annonça-t-il, le visage grimaçant. Puis à haute voix, en ce qui concerne votre famille, seule votre présence est requise pour l’ouverture du testament. Bon, maintenant que le contact est établi, je vous attends, à mon étude, demain matin, dix heures tapantes. Si vous ne trouvez pas, je me ferai une joie…

─ Elle n’est pas stupide, John, le coupa Martha. Elle trouvera très bien toute seule.

Mr Law lui adressa un sourire pincé.

─ Dans ce cas, je vous laisse.

Il monta en voiture, mit le contact, puis rouvrit la portière.

─ J’oubliais. Très chère Martha, ta présence est également requise. Ne sois pas en retard.

Il lui fit un clin d’œil avant de démarrer.

─ Quel goujat ! s’exclama cette dernière, les poings sur les hanches. Regarde-moi ce paon dans sa grosse voiture. Je suis sûre qu’à lui seul il participe à 95% de la pollution ambiante. Venir t’importuner un jour pareil, quel toupet ! Viens Heather, rentrons, j’ai préparé du thé.

─ Une minute, j’arrive.

La jeune femme croisa les bras, puis tourna son regard vers l’océan. Manifestement, elle héritait de la maison.

─ Merci, grand-père, murmura-t-elle.

Lorsqu’elle rejoignit Martha dans la cuisine, cette dernière vociférait toujours contre Mr Law.

*

A peine passé le seuil de la maison, Julian entendit sa mère l’appeler du salon. Lady Catherine était étendue sur une méridienne. Toute de noir vêtue, elle portait le deuil de son époux. Sa longue chevelure rousse était remontée en un chignon strict. Ses yeux exprimaient une grande tristesse, proche du désespoir. Julian se servit un verre avant de s’asseoir dans le fauteuil, face à sa mère.

─ Tu l’as vue ?

─ De qui voulez-vous parler ?

─ Ne me prends pas pour une idiote, Julian. Tu reviens des obsèques de Malcolm, n’est-ce pas ?

─ Exact.

─ Donc, tu l’as vue.

Le jeune homme acquiesça d’un signe de tête.

─ Que penses-tu d’elle ?

─ Que voulez-vous que j’en pense ? Je ne l’ai pas vue depuis quinze ans, comme tout le monde ici.

─ Tu ne lui as donc pas parlé.

─ Non, avoua Julian.

─ Il faut le faire, dans les plus brefs délais. Ensuite, elle pourra reprendre les recherches commencées par Malcolm.

─ Je vous trouve bien optimiste. Qui vous dit qu’elle acceptera de rester à New Heaven. Je vous signale qu’elle a une vie à New-York.

─ Elle restera lorsqu’elle apprendra que Malcolm lui a légué la maison.

─ Si ce n’est pas le cas ?

─ C’est simple, il faudra la convaincre.

Lady Catherine se leva, puis quitta le salon sans rien ajouter.

Parler à Heather. Plus facile à dire qu’à faire. Comment aborder le sujet qui occupe la famille Tyrell depuis si longtemps ? pensa Julian.

*

Le lendemain, à dix heures précises, Heather et Martha furent accueillies par la secrétaire de l’étude de notaire.

─ Mr Law s’excuse, il aura un peu de retard. Puis-je vous offrir un café ou autre chose, pour patienter ?

Les deux femmes acceptèrent une tasse de thé.

─ Ca par exemple ! Ce goujat n’est même pas foutu d’être à l’heure, s’insurgea Martha.

Manifestement, elle n’avait pas pardonné à Mr Law son clin d’œil.

Ce dernier fit son apparition, accompagné d’une femme.

─ Mesdames, veuillez me pardonner ce léger retard. Un petit problème de fuite dans la salle de bain de ma garçonnière, rien de bien méchant. Trêve de bavardages. Mlle Tealney, je vous présente…

─ John, Heather sait très bien qui est Mme Peabody, le coupa Martha.

─ Bien sûr, où avais-je la tête, rétorqua Mr Law.

Mme Peabody prit Heather dans ses bras.

─ Ma petite fleur, je suis heureuse de te revoir, ça fait si longtemps.

─ Quinze ans, murmura Heather.

La jeune femme ferma les yeux, puis inhala cette fragrance de violette qui flottait autour de Mme Peabody, autre souvenir de son enfance.

─ Désolée de ne pas avoir assisté aux obsèques de ton grand-père, j’étais absente. Je ne suis rentrée qu’hier soir.

─ Il n’y a pas de mal, Martha m’avait prévenue que tu ne serais pas présente.

─ Maintenant que nous sommes au complet, je vous invite à entrer dans le bureau du grand manitou, c’est-à-dire moi, bien sûr, annonça Mr Law.

Il se tourna vers sa secrétaire.

─ Rachel, mon petit ange, avez-vous fait les aménagements que je vous ai demandés ?

─ Oui, Monsieur.

─ Parfait. Je ne sais pas ce que je ferais sans vous. Bon, allons-y. Mesdames, après vous.

─ Seigneur, ayez pitié de nous, marmonna Martha.

Trois fauteuils les attendaient devant le bureau du notaire ; une desserte avec des rafraîchissements dans un coin de la pièce.

─ Installez-vous confortablement ma très chère Martha. Voulez-vous boire quelque chose ?

Mr Law lui mit d’office une verre de jus de fruits dans la main. Elle s'apprêtait à répliquer lorsque ce dernier la devança. 

─ Maintenant que tout le monde est à son aise, nous pouvons commencer.

Assis derrière son bureau, Mr Law ouvrit un dossier qu’il compulsa, ses ongles frappant la surface en verre, à intervalles réguliers.

─ John, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? pressa Martha.

─ Je vous épargne la lecture complète du testament, pour en venir à ce qui nous intéresse plus particulièrement. Comme je vous en ai informée hier, poursuivit Mr Law en regardant Heather, Mme Gwenn Tealney, McKenzie de son nom de jeune fille est déshéritée, au profit de Mlle Heather Tealney. Par conséquent, elle devient, légalement, propriétaire de la maison située à New Heaven.

Le notaire but une gorgée d’eau avant de reprendre.

─ En ce qui concerne l’aspect financier, la somme de cinq millions de dollars est également léguée à Mlle Heather Tealney.

Un silence de mort s’installa. Les gestes de chacun semblaient figés dans le temps. Heather avait l’air assommée, tandis que la bouche grande ouverte de Martha était prête à gober la moindre mouche volant par-là. Seule Mme Peabody ne semblait pas surprise par cette nouvelle. Le son de la voix de Mr Law mit fin à cette léthargie momentanée.

─ Un leg de cinq cent mille dollars au profit de Mme Martha Gillmore. La même somme est également léguée à la communauté de New Heaven, représentée, ce jour, par Mme Euphrosine Peabody, notre bien aimée Maire. Voilà, nous avons fait le tour.

─ Pardonnez mon impertinence, mais d’où vient tout cet argent ? demanda Heather, à nouveau capable de parler.

─ Biens immobiliers ainsi que des placements fructueux, sur les conseils de feu Lord Tyrell. Des sommes qui ont fait des petits d’année en année, répondit le notaire, content de sa métaphore.

─ Si je m’attendais à ça ! s’exclama Martha.

─ Mlle Tealney, je vous laisse digérer tout cela tranquillement. Je passerai vous voir dans deux jours, afin de régler la paperasse, si cela vous convient.

─ Je retourne à New-York après demain, annonça Heather.

─ Je vois. Dans ce cas, veuillez laisser votre adresse mail à Rachel, pour que je puisse vous envoyer les documents nécessaires.

Les trois femmes se levèrent ainsi que Mr Law, qui ouvrit la porte de son bureau.

─ Ma très chère Martha, si vous avez besoin de conseils pour faire fructifier vos petits sous, je suis à votre entière disposition.

─ Mon très cher John, le jour où je vous demanderai un conseil sur quoi que ce soit, les poules pondront des œufs carrés.

Martha sortit de la pièce la tête haute, laissant pantois ce pauvre Mr Law.

─ Mlle Tealney, pourriez-vous m’accorder quelques minutes supplémentaires, en privé, demanda le notaire en regardant Mme Peabody.

─ Je t’attends dehors, dit cette dernière, s’adressant à Heather.

Mr Law referma la porte. Il sortit une enveloppe, du tiroir d’un petit secrétaire, qu’il tendit à la jeune femme.

─ Selon la volonté de Malcolm, je vous remets ceci, en l’absence de témoins.

Heather considéra l’enveloppe. Elle était faite d’un papier épais de couleur écrue, fermée par un cachet de cire verte. La jeune femme voulut rompre le sceau, mais Mr Law l’en empêcha d’un geste de la main.

─ Ne l’ouvrez pas maintenant. Son contenu est destiné à vous seule.

Heather l’interrogea du regard.

─ Ne m’en demandez pas plus. Je ne sais pas ce que contient ce pli. Je me contente seulement de respecter les instructions de votre grand-père.

La jeune femme glissa l’enveloppe dans son sac avant de sortir du bureau.

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