Chapitre 17

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 La pluie s’arrêta au bout de trois jours, les laissant engourdis et frigorifiés. Ils avaient fortement dévié vers l’ouest. Le reste de leurs provisions était maigre.

 La nuit tombait sur la forêt lorsqu’ils discernèrent une cabane entre les arbres. Hemrik manifesta sa joie de pouvoir enfin dormir au sec, mais Drya resta étrangement silencieuse. Un homme, la trentaine, mal rasé, s’avançait vers eux.

  — Bienvenue voyageurs ! s’exclama-t-il. Ça fait longtemps que je n’avais plus vu personne, ça fait plaisir. Venez, suivez-moi.

  — Non.

 L’homme, qui repartait vers son habitation, se retourna vers Drya, l’air ahuri. Hemrik avait la même expression que lui en regardant la jeune femme.

  — Drya… commença Hemrik, voyant leurs chances de profiter d’un toit pour la nuit fondre à vue d’œil.

 Elle le coupa d’un signe sec de la main.

 — Il est hors de question de vous suivre tant que vous ne m’aurez pas dit qui vous êtes.

 — Qui je… ? Un ami, qui ne vous veut aucun mal, si c’est ce qui vous tracasse, répondit-il en fronçant les sourcils.

 — Ne vous moquez pas de moi. Notre rencontre n’est pas le fruit du hasard. Pourquoi m’avoir fait venir ici ?

 — Vous faire venir ici ? Comment aurais-je pu… Oh, je vois, vous en êtes aussi un.J'ai toujours pensé être le seul.

 — Un quoi ? intervint Hemrik, perdu face à leur comportement.

  L’homme l’ignora complètement et leur fit signe de le suivre.

  — On ne va quand même pas rester dehors, fit-il. Nous serons mieux à l’intérieur pour discuter.

  Réticente, Drya accepta tout de même et ils se retrouvèrent bientôt tous trois attablés autour d’un repas. Heureux de pouvoir manger assis sur une chaise, Hemrik avait bon appétit. Drya et leur hôte par contre ne touchèrent que peu à leur assiette.

 — Depuis qu’on a pénétré dans cette forêt, commença Drya, nous dévions vers l’ouest. Je comprends maintenant pourquoi. Comment avez-vous fait pour nous attirer ici ?

 — Ça me paraît évident, les serviteurs du Dragon s’attirent, répondit leur hôte.

 — Il va falloir être plus explicite, répliqua la jeune femme. Et je ne sers personne d’autre que moi-même.

 — Attendez, vous n’êtes pas un Témoin ?

 — Témoin de quoi ?

 Le silence s’installa. Drya continuait de fixer intensément le trentenaire, qui semblait troublé. Il finit par secouer la tête et refusa d’en dire plus. La jeune femme voulut s’emporter, mais quelque chose la bloquait. Elle n’avait aucune colère en elle. Cet homme jouait avec ses pieds, ce qui aurait dû la mettre hors d’elle, mais ce n’était pas le cas.

 Lentement, Drya sortit son poignard et l’enfonça d’un coup sec dans la table.

  — Je ne suis pas sûre que vous compreniez la situation. Je cherche des réponses sur qui je suis, et vous semblez en avoir. Je ne vous laisse pas le choix. Maintenant, vous allez tout m’expliquer.

  L’homme soupira en se penchant en avant, les coudes sur la table et le menton posé sur ses mains.

 — J’ignore qui vous êtes, ma petite dame, mais si vous pensez m’effrayer par vos menaces, vous vous trompez lourdement. Cela fait bien longtemps que je n’ai plus peur de mourir.

 — Qui parle de vous tuer ? rétorqua la guerrière. J’ai été torturée pendant quatorze jours d’affilée sans que la mort ne s’approche jamais de moi. Je connais donc des techniques extrêmement douloureuses qui se réalisent avec une simple dague sans mettre votre vie et les réponses que vous détenez en danger.

 Hemrik suivait la scène, éberlué. Ces mots de menace ne ressemblaient pas à Drya, mais c’était toujours bien elle, il en était sûr. Louve n’aurait pas parlé, elle aurait déjà agit et les hurlements de sa malheureuse victime empliraient déjà la cabane et ses environs. Il resta donc coi, ne souhaitant pas rompre le silence pesant qui régnait à présent.

 Le trentenaire éclata soudain d’un grand éclat de rire, prenant les deux compagnons au dépourvu. Drya et Hemrik se jetèrent un regard, stupéfaits.

 — Vous alors ! s’écria leur hôte entre deux éclats. Vous êtes quelqu’un, ça c’est sûr ! Ne vous fâchez pas, je vais tout vous dire ! Comme si cela valait la peine d’être torturé ! Mes connaissances n’ont rien de secret.

  Lentement, son fou rire se calma et il reprit son sérieux, non sans garder un grand sourire collé au visage.

 — Et si vous commenciez par nous dire votre nom ? intervint Hemrik.

 — Mon nom ? Je n’en ai pas, et j’en ai des milliers, je ne suis pas sûr que ça va beaucoup vous aider. Vous pouvez m’appeler Tenaig si vous voulez, c’est le nom que la mère de cette vie m’a donné.

 « J’ignore totalement qui vous êtes, continua-t-il en regardant Drya, mais si vous affirmez avoir été conduite jusqu’à moi, c’est que vous avez un lien avec le Dragon, quel qu’il soit.

  — Quel Dragon ?

 — La source de toutes vies, le fondateur de toutes les créatures, animaux, plantes, humains. C’est un être supérieur, une forme d’énergie qui a les traits d’un gigantesque dragon noir aux yeux blancs étincelants. C’est le guide des âmes, celui qui dispense vie et mort.

 — Non, ce sont les dieux que vous décrivez là, s’insurgea Hemrik, le seul dragon est celui de Belall, une divinité fourbe et cruelle, et certainement pas celle qui octroie la vie.

 — Tu mets le doigt sur quelque chose d’important, mon garçon ! Il y a très exactement 1392 années, les fondateurs des Ordres religieux tels que nous les connaissons aujourd’hui ont détruit le Dragon et en ont fait le symbole du Mal, pour que la population ne ressente plus pour lui que peur et haine.

 — Mais comment pouvez-vous savoir tout ça ? intervint à nouveau l’Erdrelien.

 — Parce qu’en tant que Témoin, mon âme n’oublie pas, et je me souviens comme si c’était hier de cette époque.

  — Attendez, le coupa l’Erdrelien, vous voulez nous faire croire que vous avez plus de treize siècles ?

 — Exact, en réalité je suis même bien plus vieux que cela. En tout cas, mon âme l’est, mon corps lui n’a que trente-quatre ans, rectifia Tenaig.

  Le Témoin soupira devant la mine déconfite du jeune homme.

 — Notre corps n’est qu’une enveloppe charnelle habitée par une source d’énergie permettant la vie, notre âme, notre esprit, qu’importe le nom qu’on lui donne. À la mort, cette âme quitte son corps pour s’insérer dans un autre lors de sa naissance, oubliant de ce fait absolument tout de sa vie d’avant.

 — C’est absurde, commenta Hemrik.

 — Plus que la pesée des âmes de Morter autorisant la traversée de la Lyve pour rejoindre l’Eleawem, lieu de félicité, ou condamnant à l’Elgrak, endroit de supplice ? Non, croyez-moi, j’ai vécu assez de vies pour savoir de quoi je parle.

 — Vous n’êtes pas cohérent, objecta Hemrik, vous venez de dire que l’âme oublie tout une fois qu’elle change de corps.

 — Oui, mais comme je viens de le dire, je suis un Témoin, mon âme à la particularité de se souvenir de toutes mes vies passées, et ce depuis la création du monde. Le seul être plus vieux que moi, c’est le Dragon lui-même, qui m’a donné la vie. D’où il vient, je l’ignore, mais il est là depuis le début.

 — Je reste sceptique, s’entêta l’Erdrelien. Des vies antérieures…

 — Je peux facilement prouver ce que j’avance, assura Tenaig. Puis-je ? demanda-t-il à Hemrik en avançant ses mains vers son front.

 L’Erdrelien accepta. Le Témoin, quoi que clairement dérangé dans sa tête, ne semblait pas dangereux. Au pire Drya interviendrait. Elle était restée silencieuse depuis le début de la conversation, troublée par les affirmations de Tenaig. Sa propre expérience face à des phénomènes inexplicables était plus grande que celle d’Hemrik, et elle était plus encline à croire les assertions de leur hôte.

 — Fermez les yeux, enjoint le Témoin à son invité en posant ses mains sur ses tempes. Vous allez chercher en vous une porte, et l’ouvrir. Là, vous comprendrez.

 Hemrik eut un petit rictus narquois. Il s’exécuta néanmoins, la curiosité l’emportant sur son incrédulité. À peine eut-il fait la démarche de s’imaginer ouvrir une porte qu’il tomba dans un monde de sensations inconnues. Il ne percevait plus la chaise sur laquelle il était assis, ni les mains de Tenaig sur ses tempes, ou encore l’odeur de cuisson qui flottait dans l’air de la cabane. Il se sentait gigantesque, flottant dans un monde froid aux nuances bleues. Un son grave, lent, parvint jusqu’à lui. Une forme ondoyait à côté de lui. Il n’en crut pas ses yeux. La créature était immense, fusiforme. Une sorte d’énorme poisson, mais bien différent de tout ceux qu’il avait pu voir jusque là.

 Une gifle le ramena brutalement face à Tenaig. Il se frotta la joue, éberlué.

 — Désolé de vous avoir frappé, s’excusa le Témoin, mais c’est le seul moyen de faire revenir quelqu’un à la réalité. Il est dangereux de rester trop longtemps dans ses souvenirs.

 Drya posa sa main sur le bras de son compagnon de route. Le contact sur sa peau fit du bien à Hemrik, qui restait décontenancé par l’expérience.

 — Qu’as-tu vu ? demanda la jeune femme.

  — Je ne sais pas trop, répondit l’Erdrelien après quelques secondes, j’étais dans l’eau et je… je n’étais pas humain. J’étais une espèce de poisson gigantesque. Comment est-ce possible ?

 — Parce que vous pensiez que seul l’homme est doté d’une âme ? s’esclaffa Tenaig. Tout être vivant en possède une, l’humain, les animaux, même les plantes ! J’ai personnellement vécu plus de mille ans sous la forme d’un chêne.

 — C’est incroyable, murmura Hemrik, totalement convaincu. Drya par contre avait bien d’autres choses en tête que ses existences passées. Elles étaient terminées, et c’était celle qu’elle vivait actuellement qui l’intéressait.

 — Vous êtes donc capable de faire remonter à la mémoire une vie antérieure ? demanda Drya.

 — En réalité, c’est la personne qui fait tout, je conduis juste l’esprit vers les rémanences de la vie précédant directement, remonter plus loin pouvant avoir des conséquences néfastes.

 — Pourriez-vous faire pareil avec des souvenirs de cette vie-ci ?

 — Je ne comprends pas.

 — Je suis amnésique, s’expliqua Drya, pouvez-vous m’aider ?

  Tenaig se laissa retomber contre le dossier de sa chaise, le visage grave, pensif. Son sourire avait disparu.

 — Je n’ai jamais essayé, mais oui, pourquoi pas, il me suffirait de guider votre esprit autrement, vers des souvenirs moins enfouis.

 — Alors faites-le, exigea Drya.

 — Attends ! s’exclama Hemrik. Ça peut être dangereux ! Imagine que Louve en profite pendant que tu seras dans tes souvenirs ?

 Drya secoua la tête.

 — C’est un risque à courir, je ne passerai pas à côté de cette opportunité, décréta-t-elle. Tant que je reste concentrée, elle ne pourra rien tenter.

 — Pardon, mais de quoi parlez-vous ? s’immisça Tenaig.

 En quelques mots, Drya s’expliqua au Témoin, régulièrement coupée par Hemrik qui en rajoutait sur la dangerosité de Louve.

 — Y a pas à dire, ricana la tueuse, je lui ai fait de l’effet à ce gamin.

  — C’est impossible, soutint Tenaig, deux âmes ne peuvent survivre dans un même corps.

 — Et pourtant, soupira Drya en haussant les épaules. Cependant, ne vous inquiétez pas, elle se tiendra tranquille. Elle a autant envie que moi de découvrir nos origines.

 Circonspect, le Témoin accepta néanmoins de tenter l’expérience. Hemrik se leva et dégaina son couteau de chasse, prêt à intervenir et à assommer la jeune femme si nécessaire.

 Tenaig posa ses mains sur les tempes de la guerrière qui ferma son œil valide.

 — Bien, maintenant, vous allez m’écouter et suivre mes indications, commença Tenaig. Vous vous trouvez en haut d’un escalier, les dernières marches sont plongées dans le noir. Vous descendez, lentement, pas après pas. Vous êtes arrivée en bas. Que voyez-vous ?

 — Un couloir, creusé dans la pierre. Il y a des portes.

 — Sont-elles fermées ?

 Drya acquiesça. Elle sursauta soudain.

 — Qu’y a-t-il ? demanda Hemrik, inquiet.

 — Je me vois, je me trouve face à moi, répondit la guerrière.

 — Bien sûr que non, idiote, fit Louve, c’est moi que tu vois. On habite le même corps, c’est normal que j’aie les même traits. Il semblerait que dans cette partie de nos esprits, nous ne soyons pas que de simples voix l’une pour l’autre.

 — Derrière l’une de ces portes se cachent votre passé, continua le Témoin. Vous devez trouver un moyen de les ouvrir.

 — Ce serait si facile si on avait la clef, ironisa la jeune femme.

 Hemrik se rapprocha. Ce n’était pas Drya. Il pesta. Il aurait dû l’attacher avant de commencer. Maintenant, c’était trop tard. Il ne pouvait pas risquer de la perturber.

 Drya s’avançait dans le couloir, essayant chaque porte. Aucune poignée n’accepta de tourner. Le couloir semblait sans fin.

  — Ça irait plus vite si tu m’aidais, maugréa Drya à l’intention de la deuxième conscience.

 — Si tu penses que ça sert à quelque chose, pourquoi pas ? Ça me fera passer le temps.

  À elles deux, elles parcoururent le corridor, sans succès. Elles arrivèrent à la fin après une période qui leur sembla interminable. Une ultime porte, verrouillée elle aussi, les narguait.

 — Mais c’est pas vrai ! s’emporta Louve. Pourquoi Hemrik a-t-il eu si facile alors que nous on se casse là tête sur des stupides portes ?

 — S’énerver n’aidera pas, Louve, la calma Drya qui ressentait plus du désespoir que de la colère.

 — Ah oui, tu crois ?

 Sans hésitation, Louve fonça dans le battant de bois de la dernière porte, l’ébranlant d’un violent coup d’épaule. Cela ne suffit cependant pas à faire voler la serrure.

 — Louve ! On est dans notre tête, nos corps ne sont pas vraiment là, de même que ces portes, on ne peut pas les enfoncer !

 — C’est ce qu’on va voir, grogna-t-elle en assaillant la porte derechef, sans plus de résultat. Et alors ? Tu te décides ? s’écria-t-elle en direction de Drya.

 — Ça ne fonctionnera pas, te dis-je.

 — Essaie au moins une fois ! Tu as envie de sortir d’ici sans avoir tout tenter ?

 Drya soupira. La porte était assez large pour qu’elles la cognent en même temps. Cela ne coûtait rien d’essayer. Sur ce point, Louve avait raison. D’un même mouvement, les deux consciences foncèrent, et la porte s’ouvrit à la volée.

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