Road trip

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Quelle folie ! Je ne connais pas de meilleur terme pour décrire cette aventure. Nous voilà Publius et moi au beau milieu d’un camp de rebelles. Je ne suis pas rassurée, il y a trop de mouvement, trop de gens. Ici des hommes et femmes s’entraînent à manier des armes à feu, là d’autres creusent une tranchée. Un groupe d’enfants nous bousculent alors qu’ils pourchassent un cochon, je me retiens au bras de Publius pour ne pas tomber. Impossible de tout surveiller en même temps. Spartacus salue tous les gens venus à notre rencontre lorsque nous sommes descendus du camion. Visiblement ils sont aussi affamés. La nourriture doit probablement manquer ici. Il n’y a rien : pas d’eau potable, pas d’électricité, pas de toit. C’est la pleine nature. Je jette un œil à Publius qui fait le fier, mais nul doute qu’il est aussi paniqué que moi. Voir plus. Moi je suis vraiment esclave, enfin je l’étais. Lui est le fils du maître. Et Crassus n’est pas n’importe quel maître de Rome. Mon cœur se serre, une boule remonte dans ma gorge et les larmes me mouillent les yeux. Son seul nom me retourne l’estomac, je... Je n’y arrive pas.

Je sens une main se poser sur mon bras et je lève les yeux. Spartacus me sourit amicalement.

 

— Il n’y a ni maître ni esclave ici.

 

Il me réchauffe le cœur, ma peine s’envole avec son sourire, cet homme rayonne. Un autre esclave s’approche de nous et murmure quelques mots à l’oreille de Spartacus qui acquiesce avant de reporter son attention sur nous.

 

— Et si on vous trouvait une place ?

 

De la place ce n’est pas cela qui manque. Par contre tout le monde se cache, derrière des buissons, sous des arbres, à côté de rochers. Spartacus nous explique que nous devons au maximum éviter de rester à découvert, l’armée romaine a des drones.

 

— Pensez d’ailleurs à couvrir vos visages, moins ils en sauront sur nous et plus nous aurons de chances de survie.

 

Publius l’écoute distraitement d’une oreille et je le vois pâlir en regardant sur le côté. Je cherche des yeux la source de son ennui, il y a tellement de possibilités, mais je ne vois rien qui pourrait justifier cet émoi. Pourtant il n’est plus avec nous, cela doit donc être important. Je le secoue un peu et il revient enfin vers moi. Il me sourit tristement et se penche sur mon épaule pour me murmurer à l’oreille.

 

— Ils ont accès aux réseaux sociaux.

Certes oui, deux hommes un peu plus loin s’affairent sous une tente en treillis qui dissimule une dizaine de portables amassés et entassés. Je ne comprends pas vraiment pourquoi Publius y prête tant d’attention. C’est en le voyant rouler les épaules et prendre une profonde inspiration que l’explication me saute au visage : il fait cela avant chaque selfie. Publius est partout sur les réseaux, en photo, en vidéo, il y a posté toute sa vie. Il a des millions de fans, combien de temps avant que les algorithmes ne suggèrent son nom aux esclaves en quête d’information ? S’il reste ici il est mort. Il s’arrête brusquement et fait face à notre hôte avec droiture et noblesse.

 

— Mon cher Spartacus, je n’userai pas de subterfuges avec toi.

 

Que d’éloquence ! Publius me rappelle brutalement son ascendance et sa position aristocrate.

 

— Je n’ai guère eu vent de ces troubles qui agitent l’Italie et il est vrai que peu m’importe la condition des esclaves qui ne sont pas les miens, mais en effet ces us ancestraux sont obsolètes. Néanmoins cette destinée qui est la tienne nous ne pouvons la partager. Nous sommes deux âmes en fuite qui volent vers une vie meilleure. Mes mots ne furent que vérité à l’exception de mon nom. Par cela et croyant en ton intelligence je te supplie de nous laisser reprendre cette route vers la liberté qui est la nôtre. Sois assuré de notre silence et de notre soutien. Ta cause est noble tandis que la mienne n’est que celle d’un enfant dont la vie fut trop facile. Je te souhaite de réussir, mais je ne pourrai observer ta victoire, ma vie est en danger dans ces lieux.

 

Je ne crois pas avoir compris la moitié des mots qu’il a prononcés et cela doit être similaire du côté de Spartacus, néanmoins l’esclave rebelle sourit et lui tend une main amicale.

 

— Je souhaite que chacun puisse trouver sa liberté.

 

Publius lui serre la main puis s’approche plus encore de lui et passe un bras dans son dos.

 

— Je ne t’oublierai pas mon ami.

 

C’est tout ? Spartacus nous ramène jusqu’à notre voiture et ordonne à ses hommes de nous laisser partir. Nous quittons le camp rapidement, sans heurts. C’en est à peine croyable. Nous roulons sur une cinquantaine de kilomètres en silence avant que Publius ne stoppe l’engin et ne descende du véhicule. Il s’éloigne de quelques pas puis j’entends les bruits caractéristiques d’une régurgitation. Quelques instants plus tard, il revient vers moi, la lèvre tremblante.

 

— Jamais nous ne parlerons de cet épisode à qui que ce soit.

Je ne peux qu’acquiescer, ce sera notre secret, enfin l’un de nos secrets. J’aimerais lui demander pourquoi il a choisi de faire confiance à Spartacus. Son discours aurait pu le mener tout droit à la potence, si les esclaves avaient découvert son identité ils s’en seraient donnés à cœur joie.

 

— Bon, on reprend notre chemin maintenant ? me demande mon patricien préféré avec un sourire.

 

Je hoche la tête avec plaisir, j’ai hâte de découvrir les plages de Grèce et de mettre Rome loin de nous. Si en plus je pouvais prendre ne serait-ce qu’à minima le contrôle de ma vie ?

 

— Au fait tu voulais peut-être rester avec eux toi ? T’es esclave ils ne t’auraient rien fait.

— Je suis bien avec toi.

 

Il pile de surprise.

 

— Nom d’un dieu large, tu parles ! Depuis quand ?

 

Je hausse les épaules en guise de réponse et cela le fait rire.

 

— D’accord, dit-il en redémarrant, j’imagine que j’aurai droit à des mots au goutte-à-goutte.

 

Je le pense aussi, parler n’est pas dans mes habitudes. Lorsque l’on vous apprend à vous taire, il est difficile de réutiliser des mots. Publius est maintenant de sacrée bonne humeur, à tel point que lorsque nous arrivons au premier point de contrôle militaire il a un énorme sourire. Il se penche vers l’avant et ouvre un petit compartiment dont j’ignorais l’existence.

 

— Si tu n’as pas de voiture de luxe, tu ne peux pas connaître ce petit truc, me dit-il avec un clin d’œil tout en sortant ses papiers et son portable.

 

Il les tend au soldat qui vérifie que tout est en règle.

 

— Vous n’avez pas été témoins de scènes de violences sur la route ? Une bande d’esclaves en fuite sévit dans la région.

— Non, officiers, nous n’avons croisé que des hommes.

 

Toute la subtilité est là, en reconnaissant le statut d’homme aux esclaves il s’épargne un mensonge. Décidément Publius est fait pour la politique. Les soldats nous laissent partir et Publius fait rugir son moteur.

 

— À nous la Grèce ! 



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Marcus reloaded, épisode 1. Fin

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