Nouvelle vie 2.0 pour Aurea

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J’ai passé la nuit dans le quartier des femmes de l’aile réservée aux esclaves. C’est archaïque, mais nous sommes séparés pour éviter trop de rapprochements. Un esclave n’est pas libre de son corps. Notre seule propriété est nos sentiments et encore. J’ai passé toute la nuit à alterner deux phases : le désespoir, avec ses crises de larmes et de sanglots ininterrompus et de la réflexion. Il doit bien exister une échappatoire, une solution quelconque, une issue de secours. Le jour est arrivé avant que je n’aie retrouvé mon calme.

 

Quelqu’un toque à ma porte qui ne se verrouille pas. Une vieille femme entre avec quelques vêtements qu’elle me tend. Elle-même porte une tenue de la couleur de celle que j’ai à présent entre les mains.

 

— Presse-toi et rejoins-nous en bas, le petit-déjeuner est servi et il y a beaucoup à faire aujourd’hui.

 

Elle me paraît aimable avec son petit sourire bienveillant, mais je ne suis pas rassurée pour autant. Elle repart, non sans m’être présentée : Cassandra, la sœur de l’intendant que j’ai vu hier, Popi. Je me déshabille puis enfile ce qu’elle m’a donné une fois la porte refermée, cette robe beige est d’une coupe et d’une monotonie déprimante. Puis je sors de la petite pièce qui me sert de chambre et découvre que Cassandra m’a attendue sur le palier. D’une main délicate, elle plisse soigneusement le tissu de ma robe en le coinçant sous ma ceinture puis jette un œil critique sur mes cheveux.

 

— Je t’apprendrai à correctement les attacher. Le maître tient à ce que tout dans sa maison soit impeccable.

 

 Le maître, j’ai l’impression d’être un chien. Un esclave n’est guère plus qu’un animal, ou qu’un meuble aux yeux de la loi romaine. Celle-ci ne protège les esclaves qu’à minima, ils gagnent un peu d’argent et peuvent s’affranchir s’ils réussissent à économiser assez de deniers, mais cela était bien rare. En revanche les maîtres n’ont pas droit de vie et de mort sur leurs esclaves, enfin en théorie. Dans la pratique il y a toujours moyen de se débarrasser d’un esclave non désiré.

 

Nous descendons et pénétrons dans une grande pièce meublée par des tables et des chaises de bois. Une cinquantaine d’esclaves sont en train de déjeuner, tous vêtus du même uniforme à quelques exceptions près. J’avais aperçu cette salle hier, mais elle était plongée dans la pénombre et vide.

 

— Voici notre réfectoire, les repas sont distribués pratiquement toute la journée, car nous mangeons entre deux tâches, pas nécessairement à heures fixes donc. Suis-moi.

 

Elle m’entraîne vers le fond où sont placées plusieurs dessertes recouvertes de plats en inox. Cela me fait penser aux buffets des chaînes d’hôtels de moyenne gamme. Je prends quelques céréales, un peu de pain et un thé avant de suivre Cassandra jusqu’à une table où déjeunent déjà Popi et trois autres esclaves âgés que je ne connais pas.

 

— Exceptionnellement tu peux manger avec nous, car il faut que je t’explique les règles ici, déclare Cassandra alors qu’elle s’assoit à côté de son frère, mais à partir de ce midi tu mangeras avec les jeunes, là-bas.

 

J’acquiesce de la tête puis je jette un regard vers les autres tables, il y a tant d’inconnus que je ne saurai trop vers qui me tourner. Je grignote à peine, je n’ai pas vraiment le moral. Cassandra m’explique qu’elle va m’assigner aux chambres, sous la direction de Selena, la femme de chambre en chef. L’esclave est assise avec nous, elle me glisse un mot rassurant, mes tâches ne seront pas insurmontables et la vie est plutôt agréable ici. D’après ses dires.

 

— D’où viens-tu ? me demande-t-elle entre deux gorgées de café.

 

Les mots sont coincés dans ma gorge depuis longtemps, je n’arrive pas à lui répondre, c’est Popi qui s’en charge.

 

— Le jeune maître Publius l’a ramenée de Milano, c’est un cadeau pour le maître.

 

Selena et Cassandra ainsi que les deux autres esclaves que je ne connais pas se permettent de rire.

 

— Quelle bêtise a donc encore faite le jeune maître ? s’exclame l’esclave à l’air pincé, sa robe recouverte d’un tablier blanc.

 

— Il abandonne Milano et la philosophie, voilà ce qu’il fait ! Répond Popi non sans un certain mépris. Le jeune maître n’en fait qu’à sa tête au lieu de suivre sa voie.

 

Ils se mettent à débattre de l’attitude de Publius, ils semblent tous l’avoir connu depuis sa naissance, et Publius semble assez original, inoubliable. J’apprends que la femme au tablier se nomme Lucretia, elle est la cuisinière en chef. Le dernier, un homme de soixante ans est Lucius, l’intendant agricole. Il gère les écuries, mais s’occupe également de tous les animaux de la demeure, des chiens du maître aux poules de la ferme annexe. Il manque encore une personne, le jardinier en chef, Agonistos, qui est apparemment déjà dans le potager de la demeure. Je ne m’attendais pas à ce que la demeure compte autant de bâtiments.

 

Je termine de manger et ramasse mon plateau lorsqu’un esclave passe la tête par l’encadrement de la porte principal et se met à crier.

 

— Le maître veut voir Aurea dans son bureau ! Maintenant !

 

Je sursaute en entendant mon nom et me tourne effrayée vers Cassandra qui me sourit et m’envoie poser mon plateau dans le coin dédié.

 

— Je t’emmène ma petite me dit-elle alors qu’à côté Popi marmonne dans sa barbe inexistante en se demandant ce que j’ai bien pu faire pour être ainsi convoquée dès le matin. Si je le savais.

 

C’est avec une forte appréhension que je suis Cassandra dans les couloirs, elle s’arrête devant une porte et se décale pour me laisser passer.

 

— C’est ici ma petite.

 

Puis elle m’abandonne. Ma main tremble, mais je serre le poing et frappe rapidement trois petits coups.

 

— Entre ! 

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