L'accueil du pater

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La nuit est déjà fort avancée lorsque mon fils arrive à bord d’un véhicule militaire. Popi, mon intendant vient me prévenir de sa présence alors que je travaille dans mon bureau. Je repose le contrat que j’étudie depuis près d’une heure, un projet de rachat immobilier dans le sud de Rome, et je me dirige vers l’atrium pour l’accueillir. Le choc d’avoir manqué de le perdre et le soulagement qui a suivi ont laissé place à une colère sourde. Publius ne peut pas abandonner ses études sur un coup de tête et penser avoir la vie facile. Cet adolescent ne me cause que des soucis. Seuls les dieux savent ce qu’il va encore inventer pour tenter d’éviter l’armée, mais cette fois je serai intransigeant, il a déjà eu sa chance.

 

Il est déjà dans l’atrium au moment où je pénètre dans la pièce, débraillé et partiellement en sueur.

 

            — Les militaires sont déjà repartis maîtres, m’informent Popi.

 

Je hoche la tête puis m’approche de mon fils. Il sourit et feint l’assurance, mais il ne me dupe pas, il a peur de ma réaction, pour de bonnes raisons. Néanmoins je ne suis pas un monstre, je suis son père, ainsi je le prends brièvement dans mes bras. Je suis heureux de le savoir vivant.

 

            — Va te coucher, nous parlerons de ton avenir demain.

 

Il ne va pas s’en tirer si facilement. Son sourire s’efface, il va très mal dormir cette nuit. Je le vois s’écarter de moi et se diriger vers une fille qui attendait à côté de Popi, si discrète que je ne l’avais pas remarquée. Il me faut quelques instants pour me rappeler qu’il l’avait mentionnée lors de notre conversation téléphonique, mais je ne l’avais pas pris au sérieux. Il lui fait signe de le suivre et elle s’exécute rapidement, mais je les arrête alors qu’ils passent à ma droite.

 

— C’est un cadeau non ?

 

Je n’attends pas de réponse, tout ce que Publius achète est financé par mon argent. Mon fils semble gêné, mais je m’en moque.

 

— Pater, je te présente Aurea, l’esclave que je voulais t’offrir pour… pour…

— M’empêcher de t’envoyer directement à la caserne ? Laisse-nous.

 

Comment a-t-il pu croire qu’il pourrait m’acheter ? Je le vois hésiter à obéir, mais je n’ai pas pour habitude de répéter mes ordres, un simple regard suffit à lui faire comprendre qu’il valait mieux pour lui qu’il parte. Il lui lâche la main et elle lui jette un regard désespéré, mais il la quitte quand même. Mon fils n’est pas assez stupide pour me défier néanmoins il ose me crier une fois à l’autre bout du couloir que son cadeau est muet. Peu m’importe.

            Elle reste immobile, figée dans une posture droite, elle rive son regard sur moi, terrifiée au possible. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi elle a attiré le regard de Publius, le mien ne peut s’en détacher. Ses traits sont tirés, elle est négligée et sa simple présence ainsi dans cette tenue moderne trop courte est une insulte à cette demeure, mais elle est ravissante. Elle est un peu plus petite que moi, d’une tête environ, cela accentue la différence de statut entre nous, pour le mieux. Sa lèvre tremble, elle la mord, mais cela n’empêche pas les larmes de lui monter aux yeux. Elle cherche une échappatoire, mais il n’y a rien ici pour l’aider, seulement ma personne. Ses poings se resserrent alors que je la contourne pour obtenir une vue d’ensemble. Elle respire si doucement que sa poitrine ne se soulève même pas. Le silence ajoutait à l’atmosphère pesante qu’elle devait ressentir. Je compatirais bien, mais ce n’est pas dans les habitudes de la maison. Dans un recoin, Popi attend patiemment de connaître mon prochain ordre, cet homme est mon intendant depuis des dizaines d’années, il sait mieux que quiconque comment agir en ma présence. Par conséquent, il reste silencieusement à sa place et me laisse juger de ma nouvelle acquisition. Nouvelle acquisition qui semble sur le point de s’effondrer à chaque instant.

 

Le temps s’écoule et assoit ma domination, la nuit et la fatigue s’ajoutent à tension ambiante. Personne ne bouge sans que j’en aie donné l’ordre, règle la plus sacrée de cette maison. Quelques minutes se sont écoulées, suffisamment pour que j’aie eu le temps d’analyser mon cadeau que je m’apprête à renvoyer lorsqu’un bruit se fait entendre dans la petite pochette qu’elle tient. Je tends une main, paume vers le ciel, et elle y dépose un téléphone dernière génération flambant neuf. La patte de Publius se repère à des kilomètres. Un coup d’œil sur l’écran permet de constater que mon fils lui a envoyé un message.

 

« Ça va ? T’as fini avec le pater ? »

 

Cela mérite une réponse de ma part, quelques secondes de réflexion, il s’agit de déterminer la formulation qui aura le plus d’impact sur lui. Mon fils saura instantanément que le message ne vient pas de son cadeau.

 

« Cela ne fait que commencer. »

 

Nul besoin d’être voyant pour imaginer l’expression sur son visage, ses yeux écarquillés et sa peau brusquement pâle. Je reporte mon attention sur l’esclave qui attend toujours devant moi, l’inquiétude se lit sur son visage, aux tremblements des mains au bout de ses bras croisés sur sa poitrine. Elle paraît au bord de la crise d’angoisse.

 

            — Popi, confie-la à Cassandra.

La vieille esclave, la sœur de Popi, la prendra certainement sous son aile. Elle a fait de même avec toutes les autres esclaves de cette demeure.

 

            — Oui maître. Me répond Popi alors qu’il s’avance vers nous et s’incline devant moi avant de faire signe à mon cadeau de le suivre.

 

Une bouche à nourrir de plus, mais les gens Licinia, ma famille en a largement les moyens. J’hésite entre aller dormir et retourner travailler, de nombreux dossiers attendent mon analyse et ma décision, mais toute cette histoire m’a épuisé. La meilleure décision semble être le compromis, je fais donc un bref passage dans mon bureau. La lumière inonde la pièce une fois l’interrupteur enclenché et éclaire le grand nombre de meubles qui s’y trouvent. Toutes les affaires récentes de la République et mes affaires personnelles en cours y sont rangées, cela représente des tonnes de papiers, dossiers, livres. J’avance vers mon bureau, une simple, mais large table de marbre sur laquelle sont posés un ordinateur et quelques feuilles. J’y dépose le téléphone que j’ai confisqué et récupère le dossier que je lisais avant l’arrivée de Publius, je le terminerai dans mon lit. 

 

Je gagne mes appartements où Aulus m’attend, mon esclave de corps m’aide à retirer ma toge ainsi que le reste de mes vêtements, non que j’eus besoin d’aide, mais il en allait de la tradition. Rome fonctionne de la sorte. La richesse et la respectabilité d’un citoyen se mesurent au nombre d’esclaves, et à leur qualité, qu’il possède. Cette demeure et cette famille sont très respectables, peu importe les facéties du second de mes fils. Publius rentrera bientôt dans le rang, j’en ai décidé ainsi. 

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