Vol 247 pour Rome

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Mes mots moururent en même temps que ma mère, tombée sous les coups de mon père. Elle fut la dernière des esclaves qu’il avait achetées peu après la fin de sa carrière de gladiateur à succomber. Les autres avaient tenu moins longtemps. Des années d’enfer à le servir, à exaucer le moindre de ses désirs sans aucune lueur d’espoir. Quant à moi j’ai passé deux ans seule en tête à tête avec cette outre à vin qu’il est devenu. C’est pour cela que j’étais presque heureuse lorsque Publius débarqua dans ma vie. Il est ironique de penser que se faire acheter puisse être une bonne chose, mais dans mon cas cela ne pouvait pas être pire que la situation actuelle. Mon sauveur, sic, avait tout du fils de bonne famille qui claquait sans sourciller l’argent de son père sans aucune considération pour ce que cela représentait. Dix milles, moi je coûtais dix mille sesterces. Ma vie de chien coûte dix mille sesterces. Dix mille maudits sesterces. J’aurais pu vivre correctement toute ma vie avec cette somme et pour Publius, avachi à côté de moi en train de ronfler ce n’est rien de plus que de l’argent de poche.

 

L’avion-cargo est bruyant et empeste le gazole, j’en viens presque à suffoquer. Nous avons décollé voilà seulement deux heures, mais j’ai l’impression que cela fait une éternité que nous sommes coincés dans ce monstre d’acier. De plus le centurion assis face à moi ne cesse de me reluquer et cette robe est bien trop courte, j’ai l’air d’une poule de luxe et mes jambes sont loin d’être parfaites. Elles portent les traces des multiples coups reçus régulièrement durant ma vie avec mon géniteur. Je ferme les yeux et essaye de dormir, mais mes pensées reviennent sans cesse vers Publius et son père.

 

            J’ai mis un peu de temps avant de réussir à me rappeler ce nom, Crassus… De tous les fils de patriciens de Rome, il a fallu que je tombe sur celui de Crassus. Rien que le nom me provoquait un nœud dans la poitrine. L’avarice de Crassus n’avait d’égale que sa dureté en affaires. Tout ce que je savais à propos de lui je le savais par la presse et le portait dépeint n’avait rien de reluisant.

            Impossible de songer à autre chose, impossible de calmer cette peur qui grandit en moi. C’est hilarant quand on y réfléchit, j’ai grandi dans la peur de mon père, de son alcoolisme et de sa violence, je devrais ne pas craindre grand-chose. Et pourtant tout me terrifie, absolument tout. Dix-huit ans de terreur, cloîtrée dans une insulae répugnante, ne m’ont rendue que plus faible.

 

            — À quoi penses-tu ?

 

Je me tourne vers Publius, il semble encore endormi, mais me regarde avec un grand sourire. Il s’imagine certainement séduisant, et à vrai dire cela doit souvent fonctionner. Il sort son téléphone qui n’est décidément jamais loin et le tend au centurion face à nous.

            — Il nous faut un souvenir joyeux de ce voyage ! Mon pater va nous tuer en arrivant alors il nous faut profiter de chaque instant !

 

Il se penche vers moi et fait un signe de la main en direction de l’appareil, je ne peux m’empêcher de sourire. Il n’en rate pas une. Alors soit, quitte à ce que nous pourrions tous deux dans quelques heures, savourons ce peu de temps que nous avons.

Je passe mes bras autour de son cou et dépose un baiser sur sa joue, j’espère que le centurion n’a rien raté de la scène.

 

            — Si tu crois me faire rougir avec un baiser, c’est raté ! D’autres ont été plus aventureuses.

 

Il fanfaronne, mais je vois bien que je l’ai au minimum surpris. Le reste du vol se fait dans la bonne humeur, l’euphorie des condamnés. Publius lâche blague sur blague et je ris à en perdre haleine bien qu’elles soient toutes plus mauvaises les unes que les autres. Même le centurion et les autres légionnaires présents ont du mal à conserver leur sérieux. Leur fonction les empêche de participer, mais ils n’en perdent pas une miette et visiblement Publius aime être au centre de l’attention.

 

            — C’est l’histoire d’un lion, d’un gladiateur et d’un vendeur d’huîtres qui entrent dans une taverne…

 

Certaines plaisanteries me sont tout bonnement incompréhensibles, mais je ris tout de même, il fait tellement de grimaces et mimiques pendant qu’il les raconte que c’en est drôle.

Enfin il fait une pause pour reprendre son souffle et je peux également me calmer un peu, je replace une mèche de cheveux qui me barre le front, mais elle revient quoi que je fasse. Soudain, je sens la main chaude de Publius sur ma tempe, il saisit ces fichus cheveux et les mets délicatement derrière mon oreille. Je le regarde et à l’instant où nos yeux se croisent je sais que je n’aurais pas dû. Ses pupilles marron brillantes complètent harmonieusement son visage et souriant comme il l’est constamment depuis que je l’ai rencontré il ne m’inspire que joie et chaleur. Il est une promesse d’avenir radieux et drôle, il me donne de l’espoir. Et visiblement c’est réciproque.

 

            — Je crois bien que tu es la plus jolie bêtise que j’ai faite, et je t’assure que j’en ai fait des vertes et des pas mûres. La vie de fils de patricien est assez stricte, mais Rufus et moi avons su nous adapter. C’est mon meilleur pote, mon bff comme diraient les greluches que je connais. On se connaît depuis toujours, nos pères sont sénateurs alors on a fait pas mal de soirées officielles ensemble. C’est lui qui m’a suggéré d’acheter une esclave, tu sais ? Encore un de ses coups de génie. Il faudrait que je lui demande d’ailleurs s’il a réussi à mettre la brunette dans son lit. Si on survit à mon pater, je te le présenterai.

 

Oui, si on survit… À entendre Publius on sera morts à l’instant où on arrivera, dire que l’on a échappé à la mort en ratant cet avion. Il a soigneusement évité le sujet depuis que nous avons été pris en charge par les militaires, à aucun moment il n’a demandé d’informations. J’aimerais savoir pourtant, était-ce un accident ? Une défaillance ? Une bombe ? Combien d’hommes de femmes et d’enfants sont morts dans ce crash ? Beaucoup de rumeurs circulent depuis quelques semaines à propos d’une révolte dans le sud, mais je n’ai pas réussi à avoir des détails.

            Je pose une main sur Publius et de l’autre j’attrape mon nouveau téléphone, il n’est pas connecté au réseau, mais je n’ai besoin que d’un bloc note. Rapidement je tape quelques mots et je lui montre. Il hausse un sourcil.

 

            — Oh les esclaves en fuite ?

 

Première nouvelle ce sont des esclaves, je pensais que c’était des citoyens mécontents.

 

            — C’est juste une petite bande qui s’est enfuie, ils seront vite rattrapés, à peine une dizaine d’hommes je crois. Tu pourras demander à mon père, le sénat suit cela de près.

 

Avant ou après notre mort ? 

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