Publius et le comité d'accueil

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Je raccroche et je laisse mon père furieux et complètement blasé à l’autre bout du fil. Je regarde Aurea qui ne lâche pas le bulletin d’informations des yeux, si je suis vivant c’est grâce à elle. Bon je vais mourir à l’instant où je verrai mon pater, mais jusque-là, autant profiter de la vie. Je m’approche d’elle et je pose une main sur son épaule, elle sursaute légèrement, tourne la tête puis se rend compte que ce n’est que moi et me dédit un sourire. Oh, père va fondre devant ce sourire, et moi aussi. J’en oublie la raison de mon action, chose qu’elle me rappelle quelques secondes après par un petit mouvement de tête interrogateur.

 

— Je dois prévenir mes amis, il semblerait qu’on pense à Rome que je suis mort. Allez viens, selfie !

 

Je passe un bras autour de ses épaules, nous collons nos joues l’une contre l’autre et Aurea y ajoute même un petit sourire. Je tends le bras, appuie sur mon appareil et nous voilà immortalisés sur support numérique.

 

« La #classe #patricienne est toujours là ! back in #Rome ASAP avec la nouvelle esclave du #pater »

 

C’est dingue tout ce que l’on peut écrire en moins de 140 caractères. Les potes sont mis au courant, c’est bon, ils peuvent arrêter de boire pour le repos de mon âme et préparer l’orgie qui célébrera mon retour. Rome va mettre toutes ses splendeurs à mes pieds, Rufus m’a déjà promis une soirée digne de ce nom, mais cette mort évitée me donne une envie de vivre assez phénoménale.

 

En parlant du roux, voici qu’il me répond via les réseaux sociaux.

« . @PubliusLCrassus abruti ! »

Je crois qu’il m’en veut, je ne peux m’empêcher de rire en lisant ce message, c’est à cause de sa photo de profil, sa tête de patricien de l’ordre équestre, impeccablement vêtu, dans la pure tradition romaine. Il porte cette toge que nous haïssons tant nous les jeunes patriciens, symbole d’un rang à tenir, avec une élégance naturelle. Et cette paire de lunettes de soleil rouge vif qui vient faire éclater cette image parfaite en mille éclats. Oui, Rufus est un pur rebelle.

 

Un officier s’approche de nous et me salue, le sénat a très logiquement fait appel à l’armée pour aller sécuriser la zone du crash, mais je ne vois pas pourquoi les militaires seraient ici à l’aéroport de Milano.

 

— Votre père a demandé à ce que vous soyez rapatrié par avion militaire, je dois vous escorter à la base.

 

J’aurais dû m’en douter, le pater et son influence… Je fais signe à Aurea de prendre ses affaires et j’attrape prestement les miennes avant de suivre l’officier, Aurea sur mes talons. Un véhicule militaire dehors, avec deux soldats. Il règne une certaine cohue, de nombreux passagers cherchent à quitter l’aéroport, tous les vols étant annulés, tandis qu’arrivent des gens en pleurs, j’imagine que ce sont les familles des victimes. Je repère quelques nobles, ils sont facilement identifiables, entourés de leurs esclaves, mais la grande majorité des personnes présentes est issue de la plèbe. Peu d’êtres pourraient rester insensibles face à toute cette douleur étalée, je vois à côté de moi, au moment où je l’aide à monter dans la voiture, Aurea qui ne cache même pas ses larmes. Elle pleure sans retenue, drapée dans une dignité silencieuse, elle serre son nouveau téléphone contre elle à défaut d’avoir quelque chose de plus rassurant. J’attends que nous soyons tous deux assis dans la voiture côte à côte, l’officier face à nous, pour prendre sa petite main dans la mienne. Elle ne me jette pas un regard, tourné vers l’extérieur, mais je la sens resserrer ses doigts frais contre moi.

 

La voiture démarre et nous quittons enfin Milano. L’homme nous explique au cours du trajet la manière dont va se dérouler la fin du voyage, l’avion-cargo, pas très confortable donc, partira en début de soirée, nous atterrirons à l’aéroport militaire de Rome dans la nuit et une dernière voiture nous emmènera sur le Palatin, chez le pater. Nul ne sait quel accueil nous attend là-bas, mais j’ai bien peur que le fouet ne soit pas loin. Quant à Aurea, je ne sais pas trop. Cette idée d’offrir une esclave au pater est loin d’être la meilleure que Rufus ait eue, mais comme je craque à chaque fois que je la vois je pense qu’elle a une chance face au pater. Enfin s’il ne l’envoie pas directement dans un des bordels, ou dans une mine, ou à la caserne. Et voilà que je m’inquiète pour elle, elle dont la main fine tremble un peu dans la mienne, j’évite de la regarder et j’essaye de rester concentré sur l’officier qui m’explique les détails. Un patricien se doit de rester impassible et exemplaire en toute circonstance. Pourtant la seule chose que j’ai envie de faire maintenant, c’est prendre une bonne cuite.

Je lutte contre l’irrépressible envie de me tortiller sur mon siège, les véhicules militaires n’ont vraiment aucun confort, le pater aurait pu envoyer une limousine. Non il a fallu que ce soit un horrible monstre blindé à la peinture beige et au moteur ronflant plus qu’un réacteur d’avion. Finalement nous arrivons sur la base militaire après près d’une heure dans cette atroce caisse de métal motorisé. Un vent glacial nous attend ainsi qu’un petit comité d’accueil composé de quelques officiers et d’une petite trentaine de soldats bien en rang. Le nom des gens Licinia impose toujours autant le respect. J’ai beau souvent râler à propos de mon pater et des ancêtres, je n’échangerais ma famille contre rien au monde.

 

— T’as déjà eu un accueil pareil Aurea ?

 

À voir son air impressionné et son mouvement de recul, ma jolie nymphe n’a jamais vécu cela, alors que pour moi c’est simplement la routine. Je ne peux réprimer un petit rire devant son hésitation puis je lui saisis le bras et l’entraîne vers celui qui menait le comité. Il me salua avec toute la solennité qu’exigeait mon rang, soit une phrase une rallonge.

 

            — Ave Publius Licinius Crassus, fils du noble Marcus Licinius Crassus, père et défenseur de Rome, vénérable sénateur.

 

Oui quand le fils n’a pas encore fait carrière on parle surtout du père, et mon pater avait fait de grandes choses dans sa vie. Le discours n’en finissait pas, le militaire faisait la liste de toutes les nobles qualités et de tous les statuts de mon père, on en avait pour la journée. Aurea se tourna vers moi, ses iris gris croisèrent mon regard et je vis qu’elle me demandait des explications. Quand on y réfléchissait un instant, ces salutations étaient pompeuses, mais surtout parfaitement inutiles, je connaissais très bien les activités de mon père. Par contre l’officier oubliait de mentionner sa rigidité face aux bêtises et plus généralement face aux plaisirs de la vie.

Lorsqu’enfin il eut fini, nous pûmes entrer nous reposer dans une pièce de la base aménagée en salon. Il y avait même un buffet et des boissons.

 

            — Sers-toi Aurea, c’est pour nous.

 

La voir hésiter pour tout était assez drôle, je ne devrais pas me moquer, mais elle semblait tellement étrangère à tout cela.

 

            — Profitons de nos dernières heures de paix et de tranquillité, car le pater va m’étriper.  

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