Aurea coûte 11 000 sesterces

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C’est un enfer, il n’y a pas d’autre mot. J’ai toujours su que cela pouvait arriver, mais je n’ai jamais vraiment cru que cela deviendrait réalité. Or je suis bien là, sur ce champ de courses, avec mon père qui a décidé de me vendre. De me vendre, de me vendre ! Pour éponger ses dettes. Je sais que je suis la fille qu’il a eue avec une de ses esclaves, qu’il ne m’a jamais aimée, mais il va me vendre ! Je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas. Pitié dont quelqu’un m’aide.

Cet endroit est sordide, les hommes sont tous plus louches les uns que les autres, certains ressemblent à des mafieux et je crois même avoir aperçu des armes. Je suis à deux doigts de la panique, je veux courir, mais il tient si fort que je vais bientôt perdre les sensations dans mon bras. C’est bientôt notre tour, il a une petite table devant avec un homme assis, deux gardes du corps effrayants au possible à côté de lui.

 

Je regarde à gauche, à droite, je ne vois rien qui puisse m’aider. Je me retourne et je vois un jeune homme qui n’a rien à faire ici. Pas besoin d’être un expert pour voir qu’il est riche, ses vêtements parlent pour lui.

 

— Bonjour, je m’appelle Publius, à quelle gracieuse nymphe ai-je l’honneur ?

 

Alors là je ne m’y attendais pas. Je reste un instant figée dans une surprise totale, il vient de me comparer à une nymphe ? Je ne peux m’empêcher de sourire, c’est tellement incongru, j’ai un vieux pantalon troué une des chemises tachées de mon père, je ne ressemble à rien et certainement pas à une nymphe. Mais il a éclairé ma journée, au moins un instant. Ce fils à papa semble tellement sûr de lui que c’en est drôle.

 

— Tu as un nom ?

 

J’aimerais bien lui répondre, mais les mots sont bloqués dans ma gorge depuis quelques années, j’essaye bien d’articuler quelque chose, mais mon père me tire d’un coup sec et s’approche de l’homme attablé.

 

— Tu me donnes combien pour elle ?

 

Il grogne plus qu’il ne parle, saoul comme il est.

 

— 500 sesterces, répond le balourd entre deux bouffées de cigares.

— Quoi ? Mais j’ai 10 000 sesterces de dettes ! Elle vaut plus que ça ! Elle sait tenir une maison et elle n’a jamais été touchée par un homme !

— Ta petite catin ? 1 000 et c’est mon dernier prix.

Plus il hurle et plus il resserre son emprise autour de mon bras. Je gémis de douleur, je vais pleurer tant il me fait mal. Soudain, pour une raison totalement inconnue, le fils à papa s’avance et se porte à mon secours.

 

— Moi je te l’achète !

— Publius ! T’es dingue ? Tu ne l’as même pas étudiée ! Gronde l’homme avec lui.

 

Mais Publius n’en démord pas, cet homme est fou, totalement fou.

 

— 10 000 sesterces, 1 000 de plus si je peux l’embarquer maintenant.

 

C’est probablement le plus beau jour de la vie de mon père, il arbore un immense sourire. Il me lâche vivement et me pousse dans les bras de Publius sans ménagement avant de lui tendre un papier, mon acte de vente.

 

— Elle est à toi ! s’exclame-t-il en tendant la main pour recevoir son argent.

 

Publius me lâche et se décale un peu pour sortir son chéquier alors que l’autre pose une main ferme sur mon bras pour que je ne m’enfuie pas. Pour aller où de toute manière ? Je suis tellement dépassée par les événements que je reste immobile, je ne sais pas quoi faire. Mon sauveur tend son argent à mon père qui part sans un mot ni même un regard pour moi. Je lui importais si peu. Je sais qu’il ne m’aimait pas, mais les larmes viennent toutes seules. Publius passe un bras autour de moi, toujours avec son sourire charmeur et me demande de venir avec lui.

 

— Sèche tes larmes jolies nymphe, cela ne peut pas être pire qu’avec cet ivrogne non ?

 

Il n’a pas tort, c’est drôle tant c’est affligeant, la vie avec mon père était… Ce n’était pas une vie.

 

— Ne m’attend pas Lucius, dit Publius à l’autre homme, je la ramène.

 

Nous sortons du champ de courses et il m’emmène jusqu’à une grosse berline sombre, l’intérieur cuir est probablement la chose la plus confortable dans laquelle je ne me sois jamais assise. C’est juste, waouh. Pareil pour la maison, non la demeure, dans laquelle nous arrivons, dans un quartier calme de la ville, bien loin des immeubles de mon quartier. Tout est absolument magnifique ici. Publius voit mon émerveillement et ça le fait rire, bien sûr il y est habitué lui.

 

— Et encore, tu n’as pas vu Rome. Ça, c’est presque bas de gamme.

Presque bas de gamme… Nous n’avons pas la même vision du bas de gamme. Un appartement insalubre, moisi, sale, ça, c’est bas de gamme. Une esclave vient à notre rencontre, Publius m’ordonne de la suivre, ce que je fais non sans une pointe d’inquiétude, mais il s’agit juste de prendre une douche et de me changer. La robe que m’amène l’esclave est scintillante comme les étoiles, magnifiques. Je la passe et je crois que c’est la première fois que je me sens si féminine. Je rejoins ensuite Publius qui m’attend dans ses appartements, encore des lieux d’exception. Je ne sais pas trop ce qu’il pense de moi en me voyant entrer, mais à son sourire je dois lui plaire. Lui n’est pas spécialement effrayant, mais je tremble quand même, trop de nouveautés et d’inconnues d’un coup. Il s’approche de moi, je recule, il a beau m’avoir sauvée, je ne suis pas rassurée. Cela le fait rire, il se rapproche encore, sort son smartphone et passe un bras autour de mes épaules.

 

— Allez, je ne vais pas te violer, YOLO quoi !

 

Cet homme, ce gamin est complètement fou, il a claqué une somme folle pour moi alors qu’il ne me connaît absolument pas, et il n’a même pas envie de moi.

 

— Au fait comment t’appelles-tu ? Tu veux du vin ? Je t’ai dit que tu étais mignonne quand tu souriais ?

 

Impossible de ne pas rire sous ce flot de questions. J’aimerais répondre, mais ma voix est verrouillée.

 

— Sérieusement ? T’es muette ?

 

Et plutôt deux fois qu’une.

 

— On part pour Rome demain, tu as déjà vu la capitale ? Tu verras c’est génial, bon je serai mort en arrivant, mon pater va m’étrangler quand je lui dirai que j’arrête la philosophie pour devenir avocat.

 

Un esclave l’interrompt en entrant avec un plateau chargé de victuailles, mais Publius a soudain une autre idée.

 

— Je t’emmène dîner, comme cela quitte à m’écouter parler tu pourras faire quelque chose d’intéressant en même temps ! Je vais nous réserver une table et prévenir mes potes, on sortira avec eux après. Ah par contre j’allais oublier.

 

Il va chercher un petit coffre en bois dans son armoire et en sort une chaîne d’argent qu’il passe à mon poignet. Je regarde le morceau de métal froid attaché à mon poignet, mon premier bijou. Je le remercie d’un sourire, mais lui arbore à présent une expression peinée et compatissante. Je ne comprends pas pourquoi, mais l’explication ne tarde pas à venir. 

 

— Officiellement tu n’es pas à moi, je t’ai acheté avec l’argent de mon père et tant qu’il ne m’y aura pas autorisé je ne pourrai pas m’établir et avoir ma propre maison avec mes gens. Mais quand ce jour viendra, je t’emmènerai, promis ! En attendant, te voilà propriété du grand, du riche, que dis-je, de l’immensément riche Marcus Licinius Crassus Dives ! 

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Le printemps est là , le soleil se montre de plus en plus chaud,de plus en plus lumineux et nous nourrit de sa bienfaisance ...j'ai une mission à accomplir, aller cueillir des asperges sauvages pour mon ami Thierry qui loin, loin, sur sa belle île en mer, à Madinina, a peu de chance d'en trouver.  Nous sommes "païs" alors lorsque nous évoquons le Tarn avec un roulement de r pour imiter nos anciens quelques mots patois et autres "macarèl" nous en venons toujours à saliver en pensant aux respounchous qu'il est de coutume d'aller cueillir aux beaux jours pour agrémenter quelques omelettes ou salades. Mets typiquement  tarnais qui fait vibrer notre chauvinisme occitan et se pare d'un cérémonial hautement mystérieux...seuls les initiés comprendront !!! Et hier justement, avec maman comme compagne et fin limier, je lui suggérais d'aller fouiner dans les chemins derrière chez elle où tous les ans elle se livre à la fameuse cueillette depuis des décennies sans révéler les "coins" propices ... Point n'est besoin d'aller bien loin, la garrigue toute proche offre en ce mois d'avril toute sa palette de couleurs, de senteurs et de floraisons abondantes. Les cailloux du chemin crissent sous nos pas, jusqu'à ce que nous nous enfoncions dans les buissons de lauriers tin, de chênes kermès  et de chênes verts ou les asparagus aériens se cachent bien souvent. Il me faut un peu de temps pour distinguer les délicates tiges d'asperges dans cette envahissante végétation désordonnée. Maman est imbattable, redoutable, restée sur le chemin à quelques mètres elle me fait signe d'un doigt inquisiteur où se trouve "La"  fraiche pousse qui timidement dresse son petit épi si savoureux au milieu de toute une broussaille enchevêtrée. Nous parlons de choses et d'autres, attentives à ne pas révéler nos trouvailles car comme pour les champignons, le secret de leur cache doit être bien gardé. Les iris partout sèment leur bleu profond au milieu de cette déclinaison de verts. Le thym odorant jonche le sol et nous cueillons avec précision leurs petites branches au sécateur pour ne pas les déraciner et renouveler notre provision de plantes aromatiques et tromper l'ennemi ...Les massifs de romarin également fleurissent partout et embaument. Quelle joie après ce trop long hiver de voir la nature renaitre. Mouches, frelons, abeilles et papillons volètent autour de nous de fleur en fleur. Toute cette exubérance me ravit. Le coucou dans quelque pin parasol coucoule et nous interpelle. Le Loriot siffle en ponctuant. Cette symphonie subtile et délicate n'est ternie que par les pies qui jacassent effrontément. Nous passons, sans voir bien souvent, toutes ces petites choses merveilleuses, sans prendre le temps d'admirer, de connaitre seulement les noms, alors que c'est un éternel et fascinant recommencement... Pourtant la centaurée et le chardon-marie, le "pébre d'aï" qui dressent leur petites fleurs roses au milieu des catananches, des campanules, des azurites et des aphyllantes bleues, l' alliaire officinale, la fleur de carottes, la  badase et les asphodèles, le sureau à la blancheur immaculé sans oublier les vulgaires andryale et terre-grèpe jaunes, les trèfles des prés et les acanthes mauves ont tous composé nos bouquets qu'enfants nous ramassions par grappe pour offrir à nos mères et nos grand- mères! J'ai regardé ces par-terre de fleurs sauvages baignés de cette douce clarté printanière avec attendrissement mais sans oublier ma mission scrutant dans l'ombre des buissons et des épineux l'objet de mes convoitises. Lentement mais surement j'ai étoffé ma poignée d'asperges jusqu'à ce que la fraicheur de la fin du jour nous ramène d'un pas plus ferme mais toujours l'oeil aux aguets, balayant nonchalamment les massifs, vers la maison les bras chargés de fleurs. Les joues fraiches, sereines de ce petit moment de quiétude et de complicité  nous sommes rentrées ravies. J'ai préparé le sacro saint thé, mamoune a composé deux bouquets champêtres comme elle seule a le secret et je me suis dit que cette paisible après midi méritait d'être couchée sur le papier ...
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