Artois-sur-Lyonesse

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 Le portable d’Alice vibra une nouvelle fois. Elle jura en voyant la notification. Encore un mail de Méline. Décidément elle ne lâchait rien. Sur le siège voisin, Anah s’était endormie, bercée par le ballotement du train. Les deux filles quittaient Paris en direction de la maison du père d’Alice, en province.

 Quelques instants plus tard, la voix automatisée du TGV annonça l’arrivée en gare d’Artois-sur-Lyonesse. C’était là qu’elles s’arrêtaient : A mi-chemin entre Paris et Lyon. Alice réveilla sa comparse et elles descendirent toutes deux du wagon. Le train repartit. Elles le regardèrent disparaitre dans le paysage. Autour d'elles, la gare était complétement déserte. Il y avait seulement deux voies et pas plus d’un train par heure.Il faisait froid et Alice se frotta les mains en grelottant. Il était 5h00 du matin et Anah, de son côté, semblait encore dans les vapes. Alice prit les devants et lui fit signe de la suivre. Il restait de longues minutes dans la ville avant d’arriver à destination, surtout en tenant compte de la vitesse à laquelle Anah marchait.

 Artois-sur-Lyonesse avait été une cité médiévale florissante. Aujourd’hui, seules quelques milliers d’âmes vivaient encore entre ses remparts. La ville était surplombée par un grand château étonnamment bien conservé. Tandis qu’elle déambulait dans les ruelles étroites, de nombreux souvenirs revinrent dans l’esprit d’Alice. Les maisons à Colombages, le collège du coin, l’église, l’épicier chez qui elle allait faire ses courses. Rien n’avait changé. Dans sa tête, elle avait fui cet endroit il y a une éternité mais tout semblait avoir été figé dans le temps. Alice aurait juré être arrivée dans un village abandonné. L’absence de bruit, de vie et la brume glaciale qui inondait les ruelles donnaient à la scène une atmosphère fantomatique.

 Alice se repérait instinctivement. Elle connaissait encore chaque raccourci de la ville et devait attendre régulièrement Anah qui avait du mal à suivre.

- On est bientôt arrivées ? Tout se ressemble ici. J’ai l’impression d’être dans un décor du seigneur des anneaux, souffla-t-elle finalement.

- Eh bien nous venons d’arriver à l’instant. Anah, je te présente la maison de mon enfance. Maison de mon enfance, je te présente Anah.

 Devant les deux jeunes femmes se dressait un imposant manoir. Le basalte sombre qui composait ses murs donnait à la demeure une allure intimidante. Quelque chose d’inquiétant se dégageait de la bâtisse et fit frissoner Anah.

- On dirait la cabane hurlante, commenta-t-elle.

- Un peu effectivement. Il nous faut trouver un moyen de rentrer maintenant.

- Hein ? T’as pas les clés ? C’est pas chez toi ? S’étonna Anah.

- Non. Pas encore, pas tant que je n’ai pas accepté l’héritage. Et j’ai jeté les clés lorsque j’ai fugué. Je ne m’attendais pas à revenir ici un jour.

- Ah… Bon et bah va falloir que tu trouves un plan alors ma vieille.

 En face d’elles se dressait un élégant portail noir et, de chaque côté, un haut mur d’enceinte en pierre. Le portail était hérissé de pointes. Impossible de passer par là. Impossible faire le tour de la maison. Merde ! Jura Alice à haute voix, ce qui ne semblait pas rassurer Anah. Il ne manquait plus que du barbelé au dessus des murs pour en faire une forteresse imprenable. L'esprit d'Alice s'activait afin de trouver une solution. De son coté Anah s'était adossée à un lampadaire et attendait en sifflotant que son amie découvre une manière de rentrer.

  Heureusement Alice se souvint que, plus jeune, il lui arrivait d’oublier ses clés. Elle devait alors escalader la muraille en prenant appui sur des roches qui dépassaient. Il ne lui fallut que quelques secondes pour retrouver la faille dans les défenses du manoir. Elle l’indiqua à Anah.

- T’es sérieuse ? On rentre par effraction là… Je pensais que t’allais me trouver un plan plus brillant, souffla-t-elle. Bon quand faut y aller, faut y aller.

 Anah fit craquer ses doigts, lança son sac de l’autre côté et agrippa les roches saillantes. Puis elle se propulsa avec souplesse et atterrit à cheval sur le mur. Elle était d’une agilité surprenante. Alice allait avoir beaucoup de mal à la suivre.

- Lance-moi ton sac, je vais t’aider à grimper, lui indiqua son amie.

Alice se préparait à obtempérer quand une voix derrière elle la fit sursauter.

- Eh bien ! Quelles manières. Rentrer chez les gens sans leur permission !

 Le coeur d'Alice s'accelera. Quelqu'un venait de les remarquer. Elle craignait que cette personne ait appelé la police. Elle avait mit Anah dans de beaux draps en venant ici. Elle se retourna tout en inventant une excuse. Dans la rue, se tenait une étrange vieille dame vêtue de noir. Le visage profondément enfoui sous la fourrure de sa capuche, elle observait les deux jeunes femmes. Une lueur énigmatique brûlait au fond de son regard. Elle s’appuyait, de sa main droite, sur une canne finement sculptée dans du bois d’ébène. Madame Litviak, son ancienne voisine. Une sympathique grand-mère chez qui elle avait passé un grand nombre de ses dimanches après-midi. De ce que se souvenait Alice, elle avait été peintre dans sa jeunesse, lorsqu’elle vivait encore en Russie. C’était de là-bas que lui venait son fort accent.

La petite dame s’approcha d’Alice et sourit de toutes ses dents – Il devait en rester une dizaine à vue de nez. Alice balaya la rue du regard : Déserte. Elle n’avait entendu aucun bruit de porte. Elle se demandait comment la drôle de dame était apparue.

- Alice. Je ne t’avais presque pas reconnue mon enfant, dit-elle d’une voix chevrotante.

- Bonjour madame Litviak. Oui j’ai dû changer depuis la dernière fois.

- Comme tu as grandi… ça fait combien de temps que tu es partie ? 9 ans ? 10 ans.

 Une moue d’incompréhension se dessina sur le visage d’Alice. 10 Ans ? La pauvre dame a dû perdre la tête avec l’âge, songea-t-elle. Aussi loin qu’Alice se souvenait, elle lui avait toujours semblée très âgée. Elle devait approcher des 95 ans maintenant. Peut-être même plus…

- Non, ça ne fait que 3 ans que je suis partie, se contenta de répondre Alice.

- Ah… Ça ne fait que 3 ans… Répéta madame Litviak d’un air pensif.

 Elle s’était arrêtée de bouger et fixait maintenant la bâtisse de son père. Alice ne comprenait plus rien à la situation. Elle attendait une réaction de la vieille dame. Mais celle-ci restait là, égarée dans ses pensées. Alice se retourna et observa son amie, toujours perchée sur son mur. Celle-ci semblait tout aussi perdue. Alice dut se retenir d’exploser de rire à la vue de son air déconfit. Anah désigna la Madame Litviak du menton et tapota son index contre sa tempe en grimaçant. Finalement ce fut la vieille dame qui brisa le silence :

- Que faîtes-vous donc ici ? Vous allez avoir froid à attendre dehors. Venez prendre quelques cookies à la maison.

Derrière elle, Anah secoua vigoureusement la tête, l’air effrayé et Alice déclina la proposition.

- J’ai perdu les clés de la maison et on cherche à rentrer. Si on pouvait compter sur votre discrétion pour que personne ne sache que nous sommes venues, cela nous aiderait grandement.

- Si ce n’est que ça. Vous pouvez compter sur moi. Mais je pense que j’ai quelque chose qui vous sera utile.

 A ces mots, elle enfouit sa main tout au fond de sa poche et en ressortit un imposant trousseau de clés. Il devait bien y en avoir une quarantaine, suspendues à l’arceau rouillé. Elle décrocha une petite clé dorée et la tendit vers Alice.

- Ça devrait être plus facile comme ça. Bonne chance les enfants. Faites attention, il y a parfois des choses étranges qui se passent dans cette maison.

- Des choses étranges ? Demanda Alice. Quel genre de choses ?

 Mais la petite dame avait déjà fait demi-tour et commençait à s’éloigner en sifflotant. Il ne fallut que quelques secondes pour qu’elle ne disparaisse totalement de leur champ de vision, engloutie dans la brume. Une multitude de questions se bousculaient dans l’esprit d’Alice. Comment avait-elle les clés ? Quelles étaient ces choses étranges ? Malheureusement elle n’avait pas moyen de trouver les réponses à ces questions pour le moment. Une partie celles-ci se trouvaient devant elle. Derrière l’immense portail.

- Euh… T’es toujours sûre que tu veux y aller Alice ? Elle m’a foutu les jetons la vieille-là. C’est qui d’ailleurs ? Elle m’a l’air complétement timbrée, affirma Anah d’une voix inquiète.

- Oh c’est juste mon ancienne voisine. Je me souviens qu’elle était gentille avec moi.

- N’empêche qu’elle est secouée. Elle a toujours été comme ça ?

- Je ne sais pas trop… Je ne m’en suis jamais rendue compte avant. Elle est plus toute jeune.

Anah descendit de son perchoir d’un bond.

- Au moins elle nous a filé la clé ! Heureusement parce que j’osais pas te dire mais de l’autre coté il y a un rosier. J’avais la flemme de déchirer mes fringues. On y va ? Demanda t’elle, pressée.

 Alice enfonça la petite clé dans la serrure, un claquement métallique retentit et le battant du portail pivota. D’un pas synchronisé, les deux filles pénètrèrent alors dans la demeure de James Wallace.

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