La fée d'Avallon

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 Quelques jours plus tard, Alice patientait, confortablement assise dans un fauteuil rouge qui reprenait vaguement la forme d'un livre. Ses écouteurs profondément enfoncés dans ses oreilles jouaient le solo de voodoo child de Jimmy Hendrix. Le son devait être suffisamment fort pour être entendu à plusieurs mètres car les employés de la maison d'édition Avallon la dévisageaient en passant à côté d'elle. Elle passait sans doute pour une fille de célébrité, insupportable et mal éduquée. Mais elle n'y attachait aucune importance. C'était eux qui l'avaient appelée à 6 heures du matin pour fixer un rendez-vous. Elle n'avait rien demandé. Alice regarda une nouvelle fois sa montre. 17h16. Elle commençait à perdre patience quand, tout à coup, la porte devant elle s'ouvrit avec un léger grincement. La femme parlait d'une voix douce et cristalline.

« Alice Wallace ? Pouvez-vous me suivre s'il vous plait ? »

 Alice s'exécuta et la suivit, un écouteur encore à l'oreille. Elle savait pertinemment que son comportement était désinvolte, mais elle tenait à se montrer désinvolte et détachée de la situation. Bien que cela fût enfantin et futile. Elle n'était pas de ce monde et ne voulait pas en faire partie. Elle n'avait accepté le rendez-vous que pour satisfaire sa curiosité.

 Cependant l'éditrice – qui s'était présentée sous le nom de Méline – ne s'en formalisa pas et conservait son sourire radieux. Alice l'observa un moment. Méline ne devait pas avoir atteint la trentaine. Sa peau était opaline et sa chevelure blond platine. Presque surnaturelle. C'était sans doute une image similaire que Tolkien avait en tête lorsqu'il avait imaginé le personnage de Galadriel. Méline l'invita à s'asseoir en face d'elle, de l'autre côté de son bureau. La pièce était à l'image de sa propriétaire. C'était blanc, moderne et lumineux. Tout semblait exactement à sa place et cette ordre opprimait étrangement Alice. Elle pressentait que quelque chose se cachait derrière. Mais ça n'avait pas de sens. Elle se rassura intérieurement.

« Je tenais tout d'abord à vous dire que j'étais profondément désolée pour ce qui est arrivé à votre père. Sachez que nous avions beaucoup de respect pour lui et nous en aurons beaucoup pour vous.

 Alice ne répondit pas et se contenta de hocher la tête. La voix enjôleuse de l'éditrice avait fait disparaitre instantanément sa suspicion et ses angoisses. Cristalline. C'était le mot qui convenait le mieux pour la décrire. Alice était suspendue à ses lèvres et elle n'arrivait pas à détacher son regard de celui de son interlocutrice. Elle avait de magnifiques yeux bleus, plus profonds que la mer et plus apaisants que le plus calme des lacs. Elle était vraiment belle.

- ... Votre père était un écrivain génial et beaucoup de lecteurs sont déçus de ne pas pouvoir pouvoir se procurer le dernier tome. Cela fait maintenant 3 ans qu'ils attendent le fin mot de l'histoire... »

 Alice acquiesçait béate. Elle ignorait où cette femme voulait en venir et surtout pourquoi elle lui avait donné rendez-vous. Mais ce sentiment de bien-être qui se propageait dans tout son corps l'empêchait de parler et de bouger. Cela faisait plusieurs minutes qu'elle écoutait le ton envoûtant de l'éditrice. Et l'éclat malicieux dans ses pupilles la faisait fondre.

« ...j'aimerais que tu reprennes et termines les travaux de ton père

- Mais... mais je n'ai pas le niveau... ça fait des années que je n'ai rien écrit. Je n'en suis pas capable... hésita Alice. »

 Quelque chose n'allait pas. Ce n'était pas elle qui parlait. Elle aurait refusé net cette proposition stupide. Mais ses pensées étaient emprisonnées derrière un voile, sa volonté bridée par le charme de l'éditrice. Méline se leva, s'approcha et déposa sa main sur l'épaule d'Alice. Une vague de chaleur et de sérénité inonda le corps de la jeune femme. Méline resserrait son emprise sur elle. Quelle étrange sensation. Indescriptible. Agréable. Ses muscles se relâchaient doucement sous sa peau.

« Tout ira bien, je te le promets. Nous te soutiendrons. Les lecteurs ne te demandent pas un talent incommensurable. Ils veulent juste connaître la fin. Et personne n'est plus légitime que toi pour reprendre le flambeau. Tu es la digne héritière de James Wallace. J'ai lu les histoires que tu écrivais adolescente. Tu es douée, très douée. Acceptes-tu ma proposition ? »

 Non ! Voulut crier Alice. Mais ses lèvres se refusèrent à bouger. Une brume apaisante séparait sa conscience de la réalité. Sa tête s'apprêtait à acquiescer. Alice ne comprenait pas. Elle ne contrôlait plus son corps. Il fallait qu'elle se libère de son charme. Elle jeta toutes ses forces dans la bataille et sa volonté heurta violemment le voile. NON ! Hurla-t-elle en son for intérieur. Je ne veux rien écrire ! Je n'ai plus rien à voir avec cet homme. Laisse-moi. Laisse-moi. Laisse-moi ! Elle sentait la membrane s'effriter face aux assauts de son obstination. Elle revenait à la réalité. Elle allait se déchirer. Elle y était presque. Mais une douleur cuisante vint se diffuser dans son épaule. Celle que Méline tenait dans sa main. Son geste n'avait plus rien d'amical. Il n'acceptait aucune contestation. Mais il y avait pire que les ongles de la femme qui s'inséraient autoritairement dans sa chair. Elle regrettait d'avoir croisé le regard de l'éditrice à ce moment-là. La mer paisible et calme s'était transformée en un océan déchainé et implacable. Un frisson parcourut le corps d'Alice. Son cœur s'emballa. Ses muscles se firent fébriles. Une goutte de sueur glissa sur son front. Elle aurait voulu se cacher sous la table. Être à l'autre bout du monde. En sécurité. Méline commençait à reprendre le dessus.

 Mais encore une fois la détermination d'Alice reprenait le dessus. Forte et implacable. Le voile se déchira sous l'impact. Cette fois elle cria à voix haute :

« LACHE MOI. Je ne veux pas de votre proposition. Je ne suis pas un auteur et encore moins la digne héritière de cet homme. J'ai accepté votre rendez-vous par politesse. Je vous ai écoutée. Mais maintenant je vous donne ma réponse. Je ne veux pas écrire la fin de votre histoire. Trouvez-vous quelqu'un d'autre ! AU REVOIR »

 A ces mots, elle balaya le bras de l'éditrice d'un geste ample, enfila son sac sur son dos et se dirigea vers la sortie en faisant attention à ne pas croiser de nouveau son regard.

« - Il n'y a aucun problème Alice. Je comprends. Nous aurions dû attendre avant de te proposer cela. Si tu changes d'avis n'hésite pas, ma porte t'est ouverte. Bonne journée Alice.

 L'éditrice avait retrouvé son calme. Que s'était-il passé ? Alice n'était plus sûre de comprendre le déroulement des évènements. Était-ce la fatigue et la mort de son père qui lui avait fait imaginer cela ? Elle se sentait fiévreuse et chancelante.

« -Pas...pas de problème, bredouilla Alice décontenancée. Bonne ... Bonne journée »

Elle quitta les bureaux au pas de course avant de se rendre dans le parc le plus proche, puis s'assit sur un banc et sortit un paquet de bonbons au caramel de son sac. Elle tentait de se remémorer les détails de la scène. L'envoûtement et la colère de l'éditrice. Tout cela lui semblait flou et lointain. Comme si ça n'avait été qu'un simple songe. Mais ses jambes tremblaient encore. Elle souffla longuement. Mieux valait ne pas y penser pour le moment. Elle était satisfaite d'avoir refusé cette offre. Elle avait été claire et ne devrait pas avoir affaire à eux de sitôt. Alice sortit son portable de sa poche, enfila le second écouteur, et lança l'album The Doors -Morrison Hôtel. Elle ferma les yeux avant de se laisser aller au rythme endiablé de RoadHouse Blues. Une fois la musique terminée, elle prit la direction de son appartement. Quelle effrayante rencontre... Songea-t-elle.

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