Un héritage inattendu

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 Alice n'arrivait pas à suivre le cours de mathématiques. Pas que celui-ci fût particulièrement intéressant – il l'était rarement - mais elle avait besoin de se concentrer sur un sujet. Elle tentait d'ignorer l'amphithéâtre bruyant. Plus personne ne semblait avoir le contrôle de la situation. Pas même le professeur, un petit homme moustachu, qui se débattait de manière grotesque devant le tableau. Il tentait de faire revenir le silence dans la salle, mais ses vociférations se perdaient dans le brouhaha ambiant.

 Alice connaissait parfaitement la raison de toute cette agitation. La veille au soir, le journal national avait annoncé le suicide du célèbre écrivain James Wallace. Son corps avait été retrouvé flottant dans la Seine. Cependant il y avait autre chose. Pour la plupart, ces imbéciles n'avaient jamais ouvert un livre consciemment. Comment auraient-ils pu s'en émouvoir ? Eux qui ne connaissaient pas Robin Hobb et qui n'avaient jamais entendu parler de Lovecraft. Alors comment se faisait-il que ce décès fût à l'origine d'un tel tintamarre ? Tout simplement car Alice partageait le nom de famille de l'écrivain. James Wallace était son père.

 Alice maudissait les journalistes qui étaient venus devant l'école le matin-même. Par leur faute, tous ses camarades connaissaient maintenant l'identité de son illustre paternel. Ces paparazzis espéraient obtenir d'elle quelques réactions émouvantes. Cependant Alice n'était pas de cet avis et s'était contentée de les ignorer sans broncher.

 Certains professeurs étaient venus la voir afin de la dissuader de suivre les cours de la journée. Ils voulaient tous qu'elle prenne son temps et qu'elle se repose après cette « terrible épreuve ». Ils ignoraient cependant que cela faisait maintenant trois ans qu'Alice n'avait pas adressé la parole à son père. Dès ses 18 ans, elle était partie, s'était dénichée un job étudiant et louait une chambre avec ses maigres revenus. Selon elle, c'était l'une des meilleures décisions qu'elle n'avait jamais prises. Alice affectionnait particulièrement sa tranquillité. Elle préférait d'ailleurs l'attitude habituelle des élèves – qui ne lui prêtait guère d'attention – que leur soi-disante compassion qui la trainait au centre des discussions.

 Alice était encore absorbée dans ses pensées quand elle se rendit compte qu'un silence glacial inondait la pièce. Le cours était fini depuis combien de temps ? 5 minutes ? 10 minutes ? Il ne restait plus qu'elle et le professeur dans l'amphithéâtre. Celui-ci observait Alice, muet. Lorsqu'il remarqua que l'attention de l'étudiante était tournée vers lui, il s'approcha. Le vieil homme chauve et bedonnant s'éclaircit la voix avant de parler, visiblement mal à l'aise :

« Tu as besoin de parler Alice ? Si tu veux être dispensée de mes cours, n'hésite pas. Tu es largement au-dessus du niveau requis pour une seconde année d'école d'ingénieur. »

 Bien que la proposition fût tentante, Alice secoua simplement la tête en guise de refus, le remercia brièvement et quitta l'amphithéâtre. A vrai dire elle n'avait jamais eu besoin de la permission de quiconque pour sécher les cours. Et elle détestait par-dessus tout être prise en pitié.

 Juste devant la porte, adossée à un pilier, l'attendait la seule personne qu'elle tolérait dans sa promo : Anah. Une jeune femme brune et pleine de vie qui était, pour elle, ce qui se rapprochait le plus d'une amie. Elle s'avança vers Alice, son habituel sourire niais aux lèvres.

« Comment ça va Mam'zelle Lovelace ? Tu prends de l'avance sur les cours de l'année ?

- Je crois que je suis restée dans la lune un petit peu trop longtemps. Je n'avais même pas remarqué la fin du cours.

- T'inquiète ! J'ai juste cru que tu sortirais jamais de là. J't'accompagne sur le chemin du retour ?

- Avec plaisir. »

 Elle lui était reconnaissante d'être la seule à ne pas lui avoir parlé de son père. Répondre trente fois à la même question dans une journée n'était pas son activité préférée et elle aurait tué pour un peu de calme.

 Les deux amies ne se parlèrent pas tout le temps du trajet qui séparait l'école de la résidence universitaire d'Alice. Cette dernière remarqua qu'Anah se contenait avec difficulté mais les seuls mots qu'elle prononça furent en bas de l'immeuble.

« A demain idiote ! J'viendrai te chercher pour aller en cours si t'es sage. »

 Puis, après un geste de la main, elle tourna les talons et disparut. Anah habitait quelques rues plus loin, chez ses parents. Alice se retourna vers le bâtiment. C'était une bâtisse des années 1960, parfaitement immonde. L'architecte avait décidé de peindre chacun des contours de fenêtre d'une couleur différente. Cette touche d'originalité contrastait particulièrement avec le gris du béton sur le reste de la façade. Pour couronner le tout, les teintes s'étaient ternies avec le temps et trahissait l'âge de l'immeuble. Alice resta là un instant, se demandant si l'architecte avait été fier de sa création. Si elle avait été à sa place elle l'aurait sans doute reniée. Mais après tout, peut-être qu'elle se serait extasiée devant 60 ans plus tôt. Autres temps, autres mœurs.

 Quelques instants plus tard Alice franchit la porte de sa chambre, se saisit d'un livre au hasard dans sa bibliothèque et s'effondra sur son lit. Elle lut machinalement le titre sur la couverture : Le procès - Franz Kafka. Elle avait déjà lu cet ouvrage à plusieurs reprises et préféra abandonner face à une nouvelle relecture. Une pensée traversa subitement son esprit. Elle était orpheline maintenant. Sa mère était morte le jour de sa naissance et maintenant c'était au tour de son père. Elle n'avait plus aucun parent. Ses grands-parents maternels vivaient à l'autre bout de la France et elle n'avait jamais rencontré aucun autre membre de sa famille. Après une courte réflexion elle haussa les épaules. Qu'est-ce que cela changeait que son géniteur soit décédé ? Il n'avait pas plus de considération pour elle que pour un chat qui aurait fugué. Elle était partie en laissant un mot sur la table et il n'avait presque jamais donné de signe de vie. Il avait dû continuer sa vie comme si rien n'avait changé. Soit enfermé dans son bureau à travailler sur ses écrits stupides, soit écartelé entre les émissions littéraires et les interviews. Avant sa mort James Wallace était considéré comme un écrivain génial. Personne ne savait quel mauvais père il avait été. Non. Pas mauvais. Il n'avait juste jamais été père. Pourquoi sa mort aurait un quelconque impact dans ce cas ?

 Finalement Alice s'abandonna à sa curiosité et parcourut les articles de presse sur le décès de son père. On avait retrouvé son corps dans la nuit, gisant sur les bords de la Seine. La cause du décès était la noyade et le suicide avait été rapidement confirmé par les enquêteurs. Des documents corroborant cette thèse avaient été retrouvés dans sa demeure et il avait rédigé son testament quelques jours auparavant. L'homme avait offert l'entièreté de sa fortune, estimée à plusieurs dizaines de millions d'euros, à sa fille unique : Alice Wallace. La jeune femme déglutit longuement. Son rythme cardiaque s'accéléra. Elle avait l'impression d'être dans un étrange rêve. Elle qui s'était habituée à son pauvre petit appartement de 20m², était maintenant millionnaire ? Apparemment la vente des droits sur les livres de son père avait rapporté un coquette somme. Une profonde colère s'empara d'Alice. Elle ne voulait pas de cet argent. C'est sa fortune pas la mienne, songea-t-elle. Pendant toutes ces années elle n'avait jamais utilisé la somme que son père lui donnait chaque mois – sans doute pour se donner bonne conscience – en guise d'argent de poche. La jeune femme frappa à plusieurs reprises dans son mur et fit voler ses livres d'un revers de bras. Elle voulait bâtir son avenir de ses propres mains et s'était jurée lors de son départ qu'elle ne voulait plus jamais avoir affaire à son père.

 Son cœur frappait fort contre sa poitrine et quelques gouttes de sueur se mirent à perler sur son front. Alice souffla lentement. Elle décida d'allumer ses enceintes et déposa le disque The Velvet underground sur sa platine. Lorsqu'elle appuya sur le bouton, le bras de la machine se déposa délicatement sur le vinyle. Puis le disque noir entama sa rotation. Quelques grésillements et les premières notes délicates de Sunday Morning retentirent. Alice déblaya les livres qui jonchaient son lit et s'allongea, perdue dans ses pensées pour le reste de la soirée.

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