Chapitre 2

8 minutes de lecture

Lyon, 2016.

Tristan la vit en sortant de sa chambre. Sous le choc, il se figea. Etait-ce possible ? Réel ? Se pouvait-il que…

Il interrompit aussitôt sa pensée : non, ce n’était pas possible, il se faisait des idées. Et pourtant…pourtant, c’était exactement la même.

Le cœur battant à tout rompre, Tristan s’approcha et la prit d’une main tremblante. Il la retourna : rien.

-Tristan ! Dépêche-toi de venir déjeuner, tu vas être en retard !

Le jeune homme sursauta et glissa vivement l’enveloppe rouge dans sa poche. Il n’en revenait pas. Il avait l’impression de vivre un rêve éveillé. Non seulement Ryan Amarro lui avait répondu, mais il avait de surcroît respecté son code couleur. Cela semblait surréaliste.

Il n’y avait pas d’expéditeur, mais Tristan était certain qu’il s’agissait de Ryan : qui d’autre aurait pu lui écrire en utilisant la même enveloppe que lui ? C’était Ryan, il n’y avait aucun doute à avoir.

-Tristan ! Deuxième fois ! Ne m’oblige pas à venir te chercher !

Tristan poussa un profond soupir et jeta son sac au sol, avant de se rendre à la cuisine.

-Voilà ! C’est bon, je suis là !

-Allez, vite !

Vite.

Dépêche-toi.

Deux expressions qui ne cessaient de rythmer ses matinées. Il n’en pouvait plus de devoir sans cesse se dépêcher.

-Tristan, dépêche-toi, tu vas être en retard !

Le jeune homme déjeuna le plus rapidement qu’il put - c’est-à-dire trop lentement au goût de sa mère - et alla enfiler son manteau et ses chaussures. Là, comme tous les matins, il se heurta à deux obstacles qui ne cessaient de le ralentir.

Tout d’abord, les boutons. Ils avaient beau être gros, Tristan n’arrivait jamais à les manier. Il tenta de faire passer le premier bouton dans la fente, en vain. Ses doigts glissaient et, malgré tous ses efforts, le bouton ne rentrait pas.

Reste calme, respire, tu vas y arriver !

Il s’acharna encore, pour finalement abandonner et se pencher sur ses chaussures. Second obstacle : les lacets. Faire la boucle, puis tourner autour et…non. Faire une boucle, une seconde boucle, les croiser et…non plus. De rage, il faillit envoyer sa chaussure à l’autre bout de la pièce.

-Tristan !

-Je n’arrive pas à faire mes lacets !s’exclama-t-il.

Il entendit sa mère soupirer et la vit s’approcher de lui.

-Regarde. Je te montre. Tu croises, tu passes en-dessous et tu serres. Tu fais une boucle avec chaque lacet, tu les croises. Tu passes la boucle en-dessous et tu serres à nouveau.

L’adolescent fronça les sourcils, perplexe : le temps qu’elle lui donne les informations, celles-ci s’étaient effacées.

Contrairement à ce que sa mère avait pensé pendant des années, Tristan ne faisait pas exprès d’oublier les choses. Sa dyspraxie l’empêchait de se repérer dans l’espace et dans le temps, et de mémoriser plusieurs consignes à la fois ; sa dyscalculie - importante - lui posait problème en mathématiques et dans la gestion de l’argent. Il avait également de grosses difficultés à acquérir les gestes du quotidien.

-On va faire plus simple. Ne retiens que des mots-clefs. Croise, dessous, serre. Boucle, boucle, croise, dessous, serre.

Elle lui sourit.

-Allez, viens, sinon, tu vas vraiment être en retard.

Elle le déposa devant son lycée.

-Ce soir, tu prends le bus, je ne pourrai pas venir te chercher.

-D’accord.

Il l’embrassa, prit son sac et sortit. Il retrouva sa classe et la suivit jusqu’à leur salle. Il avait honte de l’admettre, mais être avec les autres le fatiguait. Les gens avaient tous leurs amis ; lui était seul. Les gens ne rêvaient que de parler et de se retrouver ; lui ne rêvait que de silence et de solitude. Le monde et le bruit le fatiguaient très vite, ce qui ne facilitait pas sa relation aux autres.

-Tristan ?

Il leva la tête : que lui voulait-on encore ?

-Puis-je me mettre à côté de toi ?

Il se retint de soupirer et acquiesça. Sam recommençait. Il était invisible à ses yeux lorsque Lucas était là, mais dès que son meilleur ami était absent, il se souvenait de l’existence de Tristan. Celui-ci en avait assez de cette attitude, mais il n’osait rien dire.

Lorsque le cours fut terminé, le jeune homme se rendit aux sanitaires, là où il était certain de pouvoir être seul. Il sortit l’enveloppe de sa poche, prit une profonde inspiration et l’ouvrit. Puis, il déplia la lettre.

Chalon-sur-Saône, Samedi 17 Septembre 2016

Cher Tristan,

Tu peux me tutoyer sans crainte. J’espère que tu ne m’en voudras pas d’avoir choisi une enveloppe de la même couleur que la tienne.

Ta lettre me révolte. Es-tu allé expliquer ta situation à tes professeurs ou au secrétariat ? Il faut que quelqu’un t’aide.

Bon courage et continue de m’écrire si cela te fait du bien.

Ryan.

Le dire ? Non, il ne pouvait pas : les autres risqueraient de se retourner contre lui. Il rangea la lettre dans son sac et quitta les sanitaires. Il avait sport, il répondrait à Ryan en rentrant chez lui.

Il détestait le campus de Bron. Situé dans la banlieue lyonnaise, ce campus était immense et composé de nombreux bâtiments tout aussi grands. Ils allaient de la lettre A à la lettre P. De quoi réviser l’alphabet pendant un certain temps…

Tristan avait sport dans le bâtiment E. Il chercha, passa devant le bâtiment A, longea le bâtiment C…et arriva finalement devant le bâtiment H. Il se figea : où était le bâtiment E ? Il ne l’avait pas vu lorsqu’il avait longé les autres. Il fit demi-tour, repassa devant les bâtiments. Le G, le F…Où pouvait bien être ce maudit bâtiment E ? Tristan refit tout le tour, en vain. C’était à croire que le E n’existait pas ou qu’il avait disparu. L’adolescent soupira. Si les bâtiments commençaient à lui jouer des tours, il ne s’en sortirait pas. Calme. Il devait rester calme.

Apercevant soudain un groupe d’élèves, il se dirigea vers eux.

-Bonjour. Excusez-moi, je cherche le bâtiment E.

L’une des filles lui sourit.

-Tu vas tout droit, ensuite, tu prends à droite, tu contournes le bâtiment F, tu prends à gauche et le bâtiment E est un peu plus loin sur la gauche, derrière le bâtiment D.

Tristan lui rendit son sourire et la remercia. Il n’avait pas osé lui dire qu’il avait des problèmes de mémoire : à peine se fut-il éloigné que les instructions de la fille s’effacèrent, comme si elle ne lui avait jamais rien dit. Il se souvint qu’il devait aller à droite. Mais une fois face au bâtiment F…blanc total.

Le F à droite. Le D à gauche. Pas de bâtiment E. Il se retourna et se retrouva face aux bâtiments G et H. Le E n’était pas là non plus.

Le jeune homme ferma les yeux et prit une profonde inspiration.

Calme ! Reste calme !

Il allait trouver, il le fallait. Le D, le F, le G, le H…Le E était forcément ici, ce n’était pas possible autrement.

-Excusez-moi, je cherche le bâtiment E.

-J’y vais aussi, viens avec moi.

Soulagé, Tristan s’empressa de suivre la femme : elle était en tenue de sport, ce devait être une enseignante.

-Voilà, c’est ici.

Alors, l’adolescent comprit : le bâtiment E était bien entre les bâtiments D et F, mais plutôt derrière le D, ce qui expliquait que Tristan ne l’ait pas vu.

Il remercia la femme, courut se changer et put enfin rejoindre sa classe. Lorsque son professeur annonça la discipline, il dut se retenir de soupirer. N’était-ce pas suffisant qu’il se fût perdu ? Pourquoi fallait-il en plus lui multiplier les difficultés avec le hand-ball ?

Les quatre capitaines furent rapidement nommés. Il y avait deux équipes de filles menées par Amandine et Charlotte ; deux équipes de garçons menées par Morgan et Lucas. Tous les élèves intégrèrent rapidement les équipes. Tous, sauf un.

-Aucun joueur ne doit rester seul, déclara Mr Atzeni. Morgan, Lucas, décidez-vous.

Tristan les vit échanger un regard.

-C’est bon, Tristan, tu peux venir, soupira finalement Morgan.

Les joueurs récupérèrent la balle et le coup de sifflet retentit. Dès les trois premières minutes de jeu, Tristan fut perdu. Les joueurs. Ceux de son équipe. Ceux de l’équipe adverse. Le ballon. Les buts. Où devait-il aller ? Que devait-il faire ? Il ne voyait rien d’autre que des formes colorées qui se brouillaient tellement elles allaient vite. D’ailleurs, tout allait beaucoup trop vite pour lui, le ballon, les joueurs, les passes, les cris. Effrayé, il recula. Le sifflet retentit et les joueurs protestèrent. Le jeune homme ne comprenait pas. Pourquoi le jeu s’était-il arrêté ? Que se passait-il ?

-Tristan !cria Sam. Tu es en-dehors des limites de jeu !

Tristan le regarda, perplexe.

-Quelles limites ?

-Les limites du terrain !s’exclama Guillaume. Regarde les lignes !

Il regarda. Des lignes jaunes, bleues, rouges, vertes, blanches, noires, qui se croisaient, s’emmêlaient, s’enchevêtraient. Des lignes qui n’avaient pour lui aucune signification.

Le jeu reprit, il tenta de rester au milieu du terrain pour plus de sûreté. Mais il avait le sentiment que sa vision était limitée : il voyait devant et très légèrement sur les côtés, rien de plus. La première fois que le ballon lui arriva dessus, il fut incapable d’anticiper le moindre geste et le projectile le heurta en plein visage. La deuxième fois, il réussit à l’attraper, mais le temps que la question « Que dois-je en faire ? » lui traverse l’esprit, un amas de joueurs se précipita sur lui. Il se retrouva au sol et le ballon lui fut arraché. La troisième fois, il l’attrapa, parvint - sans comprendre comment - à courir entre les joueurs et à se faufiler jusqu’au but. Le ballon atterrit enfin dans le filet. Epuisé, mais soudain heureux, il adressa un sourire victorieux à son équipe…qui s’effaça lorsqu’il vit le visage des joueurs. Ses coéquipiers semblaient désespérés ; ses adversaires, triomphants.

-Tu viens d’envoyer la balle dans le camp adverse. Merci, Tristan.

Il détestait les sports collectifs.

Le soir, il attendit devant le lycée que sa mère vienne le chercher. Les derniers élèves étaient déjà tous partis, il était seul. Il regarda le dernier bus quitter le lycée, heureux de savoir que sa mère allait venir.

Dix-huit heures quarante.

Dix-neuf heures.

Dix-neuf heures trente.

Que faisait-elle ? Tristan commençait à s’inquiéter. Il finit par prendre son portable.

-Tristan ? Tout va bien ? Tu es à l’appartement ?

-A l’appartement ?répéta le jeune homme, perplexe. Non, je t’attends devant le lycée.

-Ce n’est pas vrai !soupira sa mère. On en a parlé ce matin, je t’avais dit de prendre le bus !

A ces mots, Tristan poussa un juron.

-Tu ne t’en souviens pas ?

-Non.

-Bon, je vais venir te chercher. Je pensais m’éviter un trajet à Bron…

-Je suis vraiment désolé.

Elle raccrocha sans lui répondre. Tristan se sentait mal. Il ne pouvait pas prendre le tramway, parce qu’ils habitaient vers Part-Dieu, dans le troisième arrondissement, et que la ligne deux n’y passait pas. Il aurait pu la prendre et changer à Perrache, mais il ne connaissait pas encore assez bien le trajet et craignait de se perdre.

Sa journée allait de mal en pis.

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