Chapitre 1

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Chalon-sur-Saône, 2016.

L’enveloppe était rouge. Posée sur le bureau, elle semblait attendre que l’on voulût bien l’ouvrir. Mais Ryan Amarro n’y parvenait pas. Cette enveloppe, pour une raison qui lui échappait, ne lui envoyait que des signaux négatifs. Lorsqu’il l’avait trouvée dans sa boîte aux lettres, il était rentré chez lui et l’avait presque jetée sur son bureau. Il ne l’avait pas mise à la poubelle. Il ne l’avait pas non plus ouverte. Il s’était contenté de la laisser là, sans la toucher davantage.

Rouge. La couleur du sang, du vin, de la violence. En tant que littéraire, Ryan avait une imagination fertile. Parfois, cela s’avérait utile ; parfois, elle lui empoisonnait la vie. Aujourd’hui, le second rôle prenait le pas sur le premier.

En entendant des pas dans les escaliers, le jeune homme se hâta de glisser l’enveloppe dans la doublure de sa veste et d’ouvrir le tapuscrit posé devant lui. Il continua de corriger les fautes - qui s’avéraient ici nombreuses.

Ryan était correcteur de tapuscrits depuis bientôt quatre ans. Après avoir réussi son école de correcteur à Paris, il était revenu s’installer à Chalon. Jusqu’à présent, rares avaient été les œuvres qui ne comportaient aucune faute. Pour les romans de plus de quatre cents pages, il comprenait : lui-même avait parfois du mal à garder son attention active sur des œuvres aussi conséquentes et il devait souvent laisser passer des coquilles. Concernant les petits romans de deux cents ou cent pages, voire moins, il avait en revanche plus de mal à accepter les erreurs.

-Ryan ?

-Je suis dans mon bureau !

Son petit ami entra et vint l’embrasser.

-Tu travailles encore ?

-Oui. Un tapuscrit que je n’ai pas fini de corriger.

-Je t’admire, murmura Loïc. Ça ne doit pas être facile de repérer toutes les fautes.

-Ça ne l’est pas, en effet.

Ryan vit son ami lui sourire.

-Tu vas y arriver.

-Je l’espère…

Il l’entendit quitter son bureau et aller s’affairer dans la cuisine. Mais il ne parvenait pas à reprendre l’enveloppe. Il avait le désagréable sentiment qu’elle lui brûlait la poitrine et qu’il devait à tout prix l’ouvrir pour apaiser le feu. Pourquoi n’y arrivait-il pas ?

C’était la couleur, indubitablement. Ce rouge ne lui annonçait rien de bon. Il lui faisait peur. Ce qu’il trouverait dans l’enveloppe serait négatif, il en était presque certain.

Ouvre-la !

Non, ne l’ouvre pas !

Ouvre-la !

Non, ne l’ouvre pas !

Alors, soudain, il prit une décision : il l’ouvrirait lorsque Loïc serait couché et qu’il serait seul.

Il soupira et tenta de se reconcentrer sur le tapuscrit qu’il corrigeait. C’était un petit roman d’environ deux cents pages. Il était incapable de déterminer si l’histoire était intéressante tant il était fixé sur la forme. Ponctuation. Majuscules. Oublis de mots. Ces derniers étaient fréquents dans le roman qu’il corrigeait et il avait du mal à le comprendre. Comment était-il possible d’oublier des mots ? Les auteurs ne se relisaient-ils donc jamais ? Deux questions qu’il se posait souvent lorsqu’il corrigeait.

Ce soir-là, comme un fait exprès, Loïc ne semblait pas pressé d’aller dormir. Il naviguait de la cuisine au salon, de la vaisselle à la télévision. Ryan écoutait, guettait le moment où il n’y aurait plus aucun bruit dans l’appartement. En vain. Lorsqu’il avait vu l’enveloppe, il aurait tout donné pour que Loïc demeurât actif et l’empêchât de lire la lettre - elle l’angoissait trop pour qu’il fût pressé d’en découvrir le contenu. A présent, il donnerait tout pour que son petit ami allât au contraire se coucher le plus vite possible. La curiosité avait pris le pas sur la peur.

-Je vais faire un thé, tu en veux un ?

Non, je ne veux pas de thé, je veux que tu ailles te coucher !

Ryan garda sa pensée pour lui et se força à sourire.

-Non merci. Je voudrais finir de corriger ce tapuscrit.

-D’accord.

En entendant l’eau chauffer, il soupira : la soirée allait être longue…

Et longue elle fut, en effet. Lorsque Loïc consentit enfin à aller se coucher, il était une heure du matin. Epuisé d’avoir attendu, Ryan sortit l’enveloppe et l’ouvrit. Il prit la lettre, la déplia et entama sa lecture.

Lyon, Mercredi 14 Septembre 2016

Ryan,

J’espère que tu ne m’en voudras pas de t’écrire ni de te tutoyer. J’ai eu ton adresse grâce au secrétariat de mon lycée : j’avais besoin de parler à quelqu’un qui n’appartienne pas à mon établissement.

J’ai peur. J’angoisse. Je suis atteint de deux handicaps invisibles : une dyspraxie visuo-spatiale et une importante dyscalculie. Seulement, je n’ose pas le dire aux autres. Les élèves de mon lycée ne cessent de se moquer de moi, de me martyriser. Je suis en train de craquer.

Aide-moi. Réponds-moi, s’il-te-plaît.

Tristan.

Ryan écarquilla les yeux. Se moquer de lui ? Le martyriser ? Et personne ne faisait rien ? Dans quel lycée Tristan avait-il atterri ? Il regarda l’adresse : l’adolescent habitait à Lyon, dans le deuxième arrondissement. Son nom de famille était Dumont.

Il allait lui répondre. Ensuite, il s’occuperait de l’administration, s’il le fallait. Il ne laisserait pas un élève souffrir à cause de leur inaction.

Il écrivit son courrier, avant de le plier soigneusement pour l’insérer dans une enveloppe. Il inscrivit l’adresse que Tristan lui avait donnée et ferma le tout. Puis, il mit l’enveloppe dans la poche intérieure de son manteau noir, avant de monter rejoindre Loïc. Il ôta son tee-shirt, enfila son éternel pantalon d’intérieur et se coucha. Mais il eut beau essayer de fermer les yeux, il lui fut impossible de trouver le sommeil. Il pensait à l’enveloppe rouge, à la détresse que Tristan avait inscrite sur le feuillet. Il craignait que sa réponse ne lui fût pas suffisante. Cependant, que pouvait-il faire de plus ? Tristan était à Lyon ; lui-même était à Chalon. Comment l’aider à distance ? Il était dépassé, presque désespéré par son impuissance. Les mots de Tristan dansaient devant ses yeux, sans qu’il parvînt à les oublier.

J’ai peur.

J’angoisse.

Je suis en train de craquer.

Aide-moi.

Sa détresse lui faisait mal et l’étouffait presque. Incapable de s’endormir, il se leva, s’habilla sans bruit et sortit de la chambre toujours aussi silencieusement. Il quitta l’appartement sans laisser de mot à Loïc, descendit les étages jusqu’au rez-de-chaussée et poussa la porte.

L’air frais de la nuit lui fit du bien. Il longea la Saône, contemplant les lumières qui brillaient sur le miroir liquide. Depuis son plus jeune âge, l’eau l’avait toujours fasciné. Il ignorait pourquoi. Quand il était petit - et il le faisait encore aujourd’hui -, il pouvait passer des heures à contempler les fleuves, les ruisseaux, les torrents, les mers, sans jamais se lasser de cette vision. L’eau l’apaisait. Le simple fait de la voir lavait les plaies de son cœur et empêchait le sang de s’écouler.

Il trouverait un moyen d’aider Tristan. Il s’en fit la promesse.

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