Chapitre 2 : Elmin. (3/4)

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Marchant jusqu’à l’angle de la rue, il déboutonna sa braguette et urina le long du mur. Tout en opérant, il jeta un coup d’œil autour de lui. Saalyn s’y attendait, il vérifiait que personne ne le suivait, même si sa méthode était originale. Quoiqu’un homme qui soulageait sa vessie à la sortie d’un bar fût une vision assez fréquente dans les bas-quartiers des grandes villes. Rassuré, il se rajusta et s’enfonça dans la foule, encore nombreuse malgré l’heure tardive. La traque s’engagea.

L’homme n’était pas habitué à semer des poursuivants, il se révéla facile à suivre. Trop facile justement, à tel point que Saalyn craignait un piège. Qu’elle soit elle-même prise en chasse. Elle avait envisagé un moment que le but de toute cette opération était de tendre une embuscade à un guerrier libre et cette idée tournait dans un coin de son cerveau. C’était comme ça qu’elle avait été capturée deux ans plus tôt. Capturée, vendue, et… Les conséquences avaient mis des mois à s’effacer de son corps. Mais pas de son esprit. Certaines nuits, elle se réveillait encore en hurlant et en pleurant, même si c’était devenu rare avec le temps.

Pour le moment, elle ne repérait aucun individu suspect autour d’elle. Cela ne signifiait rien cependant. Elle pouvait n’être que surveillée. Les ravisseurs étaient plus nombreux qu’elle et la route qu’elle allait suivre était connue. Il suffisait de poster quelques espions à des points stratégiques pour contrôler sa progression. Mais il était inutile de se construire un roman. Aucun indice n’indiquait que toute cette histoire n’était qu’une machination contre les guerriers libres. Même son instinct lui disait le contraire.

À mesure de leur progression, ils entraient dans des quartiers moins animés. Bientôt, les passants finirent par disparaître. Il ne restait que les ouvriers, les paysans en quête d’amusement et les prostituées censées fournir cet amusement. À la grande surprise de Saalyn, l’homme aborda l’une d’elles, discuta un instant pour finalement l’entraîner à sa suite. Ils parcoururent encore une centaine de longes avant d’entrer dans un bâtiment. Saalyn se cacha dans un coin d’ombre, surveillant la porte au cas où ils ressortiraient. Comme rien ne bougeait, elle examina l’édifice lui-même.

C’était un entrepôt en brique construit en bordure de la rivière qui traversait Elmin. Le rez-de-chaussée, totalement dépourvu de fenêtre, mais percé de portes larges et hautes, constituait certainement la zone de stockage. Au-dessus, il comportait un étage habitable, le logement du propriétaire ou des bureaux certainement. Face à lui, une place l’isolait des bâtiments proches. C’était donc une cachette idéale. Haute, il était compliqué de voir dedans, et isolée, on pouvait difficilement s’en approcher sans se faire repérer.

Un mouvement très proche, trop proche, détourna son attention un instant. Elle se retourna. Ce n’était qu’Öta qui la rejoignait. Pour lui éviter de se faire repérer, elle lui avait donné comme consigne de la suivre elle et pas l’homme venu négocier la rançon. C’était délicat, parce que s’il ne prenait aucune précaution, Saalyn cherchait quant à elle à être discrète.

— Alors ? demanda-t-il.

— Il est entré dans cet entrepôt.

— Tu crois qu’ils gardent la fille ici ?

— C’est possible, mais ce n’est pas sûr. Il faudrait savoir ce qu’il y a dedans.

Une lueur apparut à une fenêtre.

— Regarde, dit Öta en la lui montrant.

— J’ai vu. On sait qu’il y a quelqu’un, mais ce n’est pas une surprise.

Saalyn examina les bâtiments qui entouraient la place. À peu de distance, un immeuble en bois de deux étages faisait face à l’entrepôt.

— Va nous louer une chambre dans cet hôtel, ordonna Saalyn à son disciple. Prends-en une qui donne sur la place.

— C’est un bordel, remarqua-t-il, ça va faire louche si j’y rentre seul.

— Il y a deux putes pas loin. Prends-les avec toi, ça sera plus réaliste.

L’apprenti allait demander ce qu’ils en feraient une fois dans la chambre, mais il connaissait suffisamment son mentor pour deviner ce qu’elle répondrait. Il préféra garder la question pour lui. Il se dirigea vers les deux prostituées qui attendaient au coin d’une rue. Drôle d’endroit pour exercer, pensa-t-il. Le quartier n’était pas très fréquenté, elles ne devaient pas recevoir beaucoup de clients. En s’approchant, il vit qu’elles étaient très jeunes. Il était probable que les anciennes, à force de menaces, les eussent reléguées ici, se réservant les meilleures places. Pour avoir enquêté dans ce milieu il y a quelques années, il savait que les luttes pour un bon emplacement, riche en chalands, étaient cruelles. Elles n’hésitaient pas à défigurer leurs concurrentes pour leur ôter toutes chances.

Pendant qu’il discutait avec les deux adolescentes, Saalyn s’approcha, mais resta à distance. Öta la désigna à plusieurs reprises pendant les négociations. Ce n’était pas la première fois qu’ils jouaient la scène du jeune homme timide que son ami aidait à déniaiser. Cela amusa Saalyn, vu que dans ce domaine bien particulier, c’était effectivement son disciple qui était expérimenté et elle la novice. Sa condition ne l’avait pas habituée à traiter avec une fille de joie. Enfin, Öta la héla et l’invita à les suivre. Elle les rejoignit pendant qu’ils se dirigeaient vers l’hôtel. Mais elle ne prononça pas un mot et baissa les yeux, comme une personne paralysée par la gêne, contrairement à Öta qui n’était qu’exubérance. Il entraînait les deux femmes, chacune pendue à un bras, tout en les faisant rigoler de ses blagues.

Trop jeunes dans le métier, elles n’avaient pas appris à simuler de façon convaincante. Et si leurs rires semblaient sincères, c’était qu’ils l’étaient certainement. Le charme du géant avait encore agi. Saalyn les comprenait, elle-même y avait succombé. Même si elle n’avait jamais couché avec lui, elle aimait bien se retrouver entre ses bras. Elle s’y sentait en sécurité.

Les formalités dans l’hôtel furent rapidement expédiées, comme c’était toujours le cas dans ce genre d’établissement. Les quatre personnes grimpèrent l’escalier pour se rendre dans la chambre. Elle se révéla à la limite de la salubrité, des cafards couraient sur les murs et les draps portaient encore les traces du passage d’un précédent client. Mais elle disposait d’une fenêtre faisant face au repaire des ravisseurs et c’est tout ce que Saalyn désirait.

Aussitôt la porte refermée, les deux prostituées voulurent passer aux choses sérieuses. Toujours en gloussant, l’une d’elles s’approcha de Saalyn et chercha à l’embrasser pendant que l’autre s’occupait d’Öta. La guerrière libre repoussa la jeune femme, mais un poil trop tard. Elle avait eu le temps de glisser la main sous le manteau de Saalyn et elle avait senti ses seins sous le bandeau qui les dissimulait. Elle recula, un peu surprise, mais se reprit vite.

— Alors on veut s’essayer aux plaisirs contre nature, minauda-t-elle, je vais te faire découvrir des choses que tu n’imagines même pas.

Elle passa ses bras autour du cou de Saalyn qui n’eut que le temps de détourner la tête pour éviter un baiser.

— N’aie pas peur, dit-elle.

— Ça ne m’intéresse pas, répondit Saalyn, je ne suis pas là pour ça.

Elle décrocha les bras lovés autour d’elle et s’écarta. La fille resta un moment immobile, interdite. Elle commençait à soupçonner qu’elles n’étaient pas montées dans cette pièce pour faire des galipettes. D’autant plus que, de son côté, Öta s’était débarrassé de sa partenaire en la repoussant sur le lit. Elles se demandaient si elles devaient insister ou s’enfuir au plus vite.

— N’ayez pas peur, tenta de les rassurer Öta, vous serez quand même payées. Une nuit entière.

— D’accord, dit celle allongée sur le lit, mais pour faire quoi ?

— Rien, répondit Saalyn. Cette nuit, vous êtes de repos. Nous avions besoin de la chambre, pas de vous.

— Mais vous êtes quoi ? demanda celle qui avait tenté d’entreprendre Saalyn.

— Guerriers libres, nous menons une enquête.

Aussitôt, l’attitude des deux racoleuses changea. Elles étaient rassurées. Si on ne leur avait pas menti, elles ne risquaient rien.

— Naturellement, vous ne quitterez pas la pièce tant que nous nous cacherons ici.

— Tant que vous nous payez, on reste le temps que vous voulez.

Saalyn souffla la chandelle, ce qui améliora l’esthétique de la chambre. Elle en profita pour enlever son manteau et détendre le bandeau qui lui enserrait la poitrine. Puis elle apporta une chaise près de la fenêtre, tira le rideau juste ce qu’il fallait pour y voir sans attirer l’attention et s’installa.

La fenêtre éclairée qui avait attiré son attention dehors était bien visible, mais un rideau empêchait de voir la pièce derrière. Elle reporta donc sa vigilance sur la place en contrebas et ses allées et venues. Il y avait peu de gens quand ils y étaient arrivés. Au fur et à mesure que la nuit avançait, elle devint encore plus déserte. Seules deux personnes sortirent du bâtiment. Rien ne prouvait qu’il n’y en eût pas d’autres. Mais il n’y eut aucun autre mouvement de toute la nuit. Un moment, elle envisagea de rejoindre Öta qui s’amusait avec les deux jeunes femmes. Mais l’enjeu était trop gros, elle ne pouvait pas se permettre de se relâcher.

Au lever du soleil, un seul des deux hommes était rentré. Elle allait renoncer quand le second arriva à son tour. Et là, c’était intéressant. Il rapportait le ravitaillement. À la vue des quantités qu’il transportait, et en admettant qu’il n’avait que le nécessaire pour une seule journée, elle estimait qu’il y avait au maximum huit personnes à nourrir. Elle les énuméra : les deux hommes de la nuit, le négociateur, certainement la prostituée, peut-être la jeune fille kidnappée. Il restait trois personnes. Elle devait s’attendre à avoir au pire cinq à huit adversaires face à elle.

Öta sortit s’occuper d’aller chercher de quoi manger. Il emmena une des deux filles légères. Ces dernières n’étaient pas pressées de partir, elles seraient payées sans rien avoir à donner en échange. Et puis, en restant dans les traces des deux guerriers libres, elles avaient une chance d’échapper à leur vie actuelle. C’était déjà arrivé par le passé.

Saalyn en profita pour se mettre à l’aise. Depuis le lit, la seconde fille de joie la regardait.

— Ils sont beaux, remarqua-t-elle soudain, mais à les écraser comme ça, vous allez les déformer.

— Je suis Stoltz, dit juste Saalyn.

Une façon de dire qu’aucun dommage permanent ne pouvait être infligé à son corps. Avant de remettre sa tunique, elle la sentit. Réprimant une grimace de dégoût, elle la balança sur le lit derrière elle. Son regard tomba sur la bande de tissu pendue au dossier de la chaise. Aussitôt, les souvenirs surgirent en force, comme une gifle monumentale. Tout remonta à la surface, tout ce qu’elle avait subi dans les geôles d’Orvbel, à peine un an plus tôt. L’emprisonnement, la violence, les viols, les tortures.

Quand l’angoisse se dissipa, elle était par terre, recroquevillée sur elle-même, entre les bras de la prostituée qui essayait de la soulager. Elle semblait paniquée. Saalyn, encore ébranlée, resta blottie au sein de l’étreinte protectrice.

C’est comme ça qu’Öta les trouva. Les voyant toutes les deux au sol, il se précipita, remplaçant la jeune femme auprès de son mentor.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-il.

— Elle s’est effondrée, comme ça, en pleurant. Elle suppliait quelqu’un.

— Jergo ?

— Je crois, oui.

— Ça risquait d’arriver un jour.

Öta la serra contre lui jusqu’à ce qu’elle se reprît. Au bout d’un moment, elle se dégagea. Il l’aida à se relever. Elle prit le bandeau, le regarda un long moment, puis ferma les yeux. Elle sentit la main du jeune homme se poser sur son épaule.

— Ça va aller, dit-elle.

Néanmoins, elle l’empêcha de retirer sa main d’une étreinte légère. Elle lui montra la bande de tissu.

— Jergo m’a forcée à en enfiler une encore plus étroite.

— Ça doit être ce qu’il t’a fait de moins cruel.

— Il était garni de pointes à l’intérieur.

— Oh !

L’exclamation venait d’une des prostituées. Elle imaginait sans peine ce qu’avait dû souffrir la guerrière libre.

— Jergo est mort, dit Öta, tout ce qu’il peut t’infliger aujourd’hui, ce sont des cauchemars.

— Je n’ai pas vu son corps.

— Moi si. C’est moi qui l’ai tué.

— Ce n’est pas ce qu’on m’a raconté.

— Et que t’a-t-on dit ?

— Que tu l’avais poursuivi à travers sa maison et que tu l’avais massacré.

— Quand je t’ai trouvée, il t’avait mis dans un tel état que ça m’a rendu fou.

Elle se retourna et lui caressa tendrement la joue.

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