8. Voir midi à sa porte

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You thought you could go free

But the system is done for

If you listen here closely

There's a knock at your front door

Tu croyais pouvoir t’en sortir

Mais le système est fait pour ça

Si tu écoutes bien

Quelqu’un frappe à ta porte

Grandson – Blood // Water

Mercredi 9 décembre 2020

— C’est une réalité ! On est entouré de bites ! déclare Vic. Ah ça, le sexe masculin est bien glorifié, pas de souci ! Certains ont même cru que c’était un étendard. Nan, mais c’est vrai, n’importe quel enfant de dix ans sait dessiner un pénis. Par contre, dès qu’on montre le moindre téton féminin sur les réseaux, houlala !

— Cachez ce sein que je ne saurai voir ! commentè-je en sirotant mon bubble tea.

— Exactement ! Et je te parle même pas de la vulve ou du clito, parce que les gens ne savent même pas ce que c’est !

Elle m’amuse, elle est à fond dans son truc. Dans le petit café, tous les yeux, y compris ceux des employés, sont braqués sur elle, mais elle continue comme si de rien n’était. J’admire son assurance.

— Merde, désolée, marmonne-t-elle. Je me suis affichée… et toi avec.

Je pose ma main sur la sienne pour l’encourager à poursuivre.

— Pourquoi tu t’excuses ? Tu as totalement raison. Et puis, le sexe devrait pas être un sujet tabou !

Je me penche vers elle et dépose un baiser sur sa tempe.

— Je sais dessiner un clito ! annoncè-je fièrement.

— Je demande à voir ! dit-elle en se passant la langue sur les lèvres.

— Quand tu veux.

Elle est vraiment belle.

— Et pour ce qui est d’être affiché, t’inquiète pas. J’ai l’habitude avec Ciara.

— Ciara, c’est une amie ? Ou un peu plus ?

— Non, non. Y’a rien entre nous, c’est juste une amie !

Elle continue de me fixer comme si j’avais dit une connerie.

— Tu sais, c’était pas une question piège. Déjà, tu fais bien ce que tu veux, puisqu’on est pas ensemble. Et puis, dans tous les cas, je ne suis pas jalouse, juste curieuse !

Je l’observe, un peu perdu

— Euh oui, tu as raison.

Plusieurs fois, je lui ai répété que je ne voulais pas m’engager dans une relation, et pourtant, on commence à avoir un fonctionnement de couple. Depuis quelques jours, on ne se quitte plus. Encore une fois, je suis paumé et j’envoie des messages totalement contradictoires. J’ai pas envie d’une histoire sérieuse, et en même temps, je me vois pas coucher juste pour le sexe. J’aime bien quand il se passe autre chose… comme avec Vic.

Je dois faire attention, je ne veux pas qu’elle tombe amoureuse de moi. Je ne veux pas la décevoir ni lui faire du mal.

Elle pose son doigt sur le bout de mon nez, toute souriante.

— Hey, Liang, arrête de te prendre la tête ! Vraiment, j’étais juste curieuse sur cette Ciara. C’est pas la première fois que tu parles d’elle.

— Elle est très cool, et aussi ouverte que toi. Je suis sure que vous vous entendriez très bien. Peut-être même trop bien !

Elle se met à ricaner doucement.

— Rassure-moi… t’es pas en train de me proposer un plan à trois ? demande-t-elle.

— Non !

Mes joues me brulent alors que les images se mettent à défiler dans ma tête. Trois bouches, trois corps, six mains, tellement de possibilités… Ce n’est pas Ciara qui nous accompagne, mais un blond particulièrement sexy dont je n’arrive plus à me défaire. Je dois me mordre la lèvre pour retenir un petit soupir. Vic se met à rire de plus belle, alors que je ne sais plus où me mettre.


***


— Tu veux rester dormir ? me propose-t-elle alors que je la raccompagne à sa chambre.

Elle essaye de garder un air détaché, mais elle se mordille la lèvre d’une adorable manière.

Envie ou raison ?

J’ai envie de l’embrasser, de frotter mon corps contre le sien. Et dans sa chambre, je pourrais capter de nouveaux souvenirs… le retrouver…

Stop, c’est n’importe quoi !

C’est son intimité, ses souvenirs que je vole. Je ne peux pas me servir d’elle comme ça, c’est dégueulasse.

— Alors ? me demande-t-elle de nouveau lorsqu’on sort l’ascenseur.

— Non, c’est gentil, mais je vais rentrer. Je vis avec ma grand-mère et mes sœurs, et…

Je cherche mes mots. Elle me caresse la main.

— Liang, t’es pas obligé de te justifier. Tu peux juste dire : « non », je serai pas vexée.

— Alors merci, mais non, pas ce soir. Je…

Je n’arrive pas à poursuivre la phrase, bloqué sur ce que je viens de lire sur la porte de sa chambre, en lettres rouges dégoulinantes.


Sale pute


Elle se retourne aussitôt.

— Fais chier…

— Mais qui fait ce genre de truc !

— Probablement un mec pour qui mes tarifs étaient trop élevés.

Je reste abasourdi, comment peut-elle plaisanter avec ça ? Ce qui me sidère c’est que je suis plus choqué qu’elle.

— Ça t’est déjà arrivé ?

— Hum… pas comme ça, mais c’est pas la première fois qu’on me traite de pute. Je crois que ça arrive à toutes les femmes.

Société de merde…

— C’est pas normal !

— C’est rien, dit-elle, je vais nettoyer ça.

— Non, mais tu rigoles ? Faut porter plainte !

— Tu crois vraiment que les flics vont se déplacer pour ça ?

— Je sais pas, mais faut essayer. Ma grand-mère a un copain flic, je peux lui demander. Et ce n’est pas « rien » ! C’est une agression !

Elle hausse de nouveau les épaules en examinant la porte.

— La peinture est encore fraiche. Ça aurait pu être pire, il aurait pu dessiner une bite.

— T’as une idée de qui ça peut-être ?

— Un connard vraisemblablement ! Je pourrais pas faire la liste, j’en ai croisé pas mal, pas sure d’avoir retenu tous les noms.

—  Tu crois que ça pourrait être un autre mec que tu vois… et qui est jaloux ?

— Je vois que toi en ce moment. Mais c’est pas les candidats à la connerie qui manquent : les mecs avec qui je veux plus coucher, ceux avec lesquels j’ai jamais voulu coucher, leurs copines…

— Mais c’est dingue ! Avec qui tu couches, ça ne regarde personne à part toi ! Tu fais bien ce que tu veux !

— Apparemment non, dit-elle tristement. Mon cul appartient au débat public.

Je secoue la tête.

— Je comprends que tu aies envie de te débarrasser de ça, mais je vais au moins faire des photos. Si tu peux, attends demain que je voie si on peut faire quelque chose. Et puis je reviens pour t’aider à nettoyer.

Elle acquiesce. Le sourire a quitté son visage. Ce con l’a privée de sa belle énergie.

— Hum… j’en sais rien, là j’ai plus la force de rien. Je vais aller me coucher. On verra ça demain.

Je la retiens par le poignet et l’attire à moi.

— Tu veux venir dormir chez moi ? proposè-je

— Avec ta grand-mère et tes petites sœurs ?

Malgré la colère qui gronde en moi, je souris et essaye de me montrer rassurant.

— On a aussi un chat, mais tu sais, j’ai ma propre chambre. Je peux aussi m’arranger pour rester si tu préfères.

— C’est gentil, mais j’ai envie d’être seule.

— Je comprends. Et si tu as besoin, ou envie, tu appelles, ok ?

Je la regarde rentrer dans son appartement. La porte se referme, les mots me heurtent de nouveau. Pourquoi les gens sont-ils aussi cons ?

Je reste là. Après un moment, je m’adosse contre le mur pour rendre la position moins inconfortable. Je n’arrive pas à détacher mes yeux de la porte de Vic. Toujours choqué par ces mots. J’enrage. Pourquoi est-ce que les femmes sont sans cesse jugées et obligées de rendre des comptes ? Chacun devrait être libre de coucher avec qui il veut ! Tant qu’il y a consentement, ça ne regarde personne !

J’espère que derrière cette porte, Vic va réussir à trouver le sommeil. Je me demande comment je réagirais à sa place. Elle doit se sentir terriblement impuissante. Je lui ai proposé d’appeler la police, mais au fond de moi, je sais qu’elle a raison, il y a peu de chance que les flics se déplacent pour enquêter sur un graffiti. Au moins, ça me donne un peu de temps, car je n’ai pas besoin d’eux pour retrouver ce connard.

Le retrouver et lui faire payer.

Cela fait un moment que la lumière du couloir s’est éteinte. Immobile dans la pénombre, j’attends en guettant le moindre bruit.

Je repense à cette histoire qui est arrivée à Mei quand elle était en seconde. Elle a surpris deux terminales en train de tagger un mur du lycée, avec exactement ces mêmes mots : Sale Pute. Les cons manquent vraiment d’imagination. Elle leur est tombée dessus, seule, et leur a cassé la figure. Pour cela, elle a été exclue deux jours du lycée. L’histoire aurait pu s’arrêter là si ma grand-mère ne s’en était pas mêlée. Selon elle, Mei méritait effectivement la punition, mais elle a mobilisé d’autres parents d’élèves. Ensemble, ils ont tout fait pour que les deux garçons à l’origine du problème soient également exclus. Elle a eu gain de cause. J’admire ma sœur d’avoir eu le courage de leur faire fermer leur gueule et ma grand-mère d’avoir rendu justice.

Depuis toute petite, ma sœur a toujours eu un grand sens de la justice. Enfant, elle était très joyeuse, mais à la mort de nos parents, elle s’est renfermée sur elle-même. Elle est devenue sauvage au point de ne faire confiance à personne en dehors de la famille. Elle a la très mauvaise habitude de vouloir régler les choses elle-même, à sa façon. Sans compter qu’elle n’a peur de rien. Combien de fois, j’ai essayé de raisonner Mei, de lui expliquer que la violence n’était pas la solution, qu’il valait mieux utiliser sa bouche plutôt que ses poings. Depuis un an, elle a bien évolué, elle s’est ouverte aux autres, elle s’est fait des amis. Il y a toujours une énorme colère en elle lorsqu’elle est face à une injustice. J’exècre la violence, et pourtant, en cet instant, je la comprends tellement.

Une fois que j’aurai identifié le connard, qu’est ce que je vais faire ? Le menacer de ma canne ? L’assommer à coups de formules mathématiques ? Je pourrais peut-être demander à Mei de s’en occuper… et lui suggérer de venir avec son pote loup-garou. Je prends plaisir à imaginer le règlement de compte. J’ai conscience de dérailler, mais l’imaginer me fait du bien. J’ai envie de frapper, de faire mal à celui qui s’en est pris à Vic.

Ce lâche qui a balancé sa haine sur la porte et s’est enfui.

Je vais le retrouver, je vais m’en occuper.

Je m’approche et tends l’oreille. Il y a de la musique, mais ça a l’air de venir d’une autre chambre. Je n’entends aucun bruit venant de chez Vic. C’est le moment.

Montre-moi ta tête, sale lâche.

Avant de poser ma main sur la porte, j’ai soudain un instant de panique.

Pourvu que ça ne soit pas le blond de mes fantasmes.

Je prends une grande inspiration, j’expire, et recommence. Je dois me calmer, sinon mes émotions vont parasiter les souvenirs. Faire le vide dans ma tête et me concentrer sur cette porte, telle qu’elle était avant d’être souillée. Je ferme les yeux et pose ma main, bien à plat, là où l’inscription figure.

Pas mon ange.

Ce que je vois est bien pire et me donne aussitôt la nausée.

Samira se tient à ma place. Malgré son bonnet et l’écharpe qui masque une partie de son visage, je reconnais aussitôt son allure. Par contre, elle arbore un regard noir que je ne lui connais pas, empli de haine. Dans sa main, une bombe de peinture qu’elle agite frénétiquement. Sa fidèle acolyte Flavie l’encourage, elle aussi camouflée sous une capuche.

— Elle va comprendre sa douleur, cette salope ! ricane-t-elle.

— Elle n’aurait jamais dû s’approcher de lui !

Moi. C’est à cause de moi si Vic subit ça.

J’en ai vu assez. Je quitte le bâtiment aussi vite que je peux. J’ai besoin d’air. Je m’échoue sur le premier banc que je trouve. Et j’y reste jusqu’à ce que mes mains s’arrêtent de trembler. J’ai mal au cœur.

Vic, je suis tellement désolé.

Je me relève d’un bond. Apparemment, je n’ai pas été assez clair avec Samira. Je dois régler ça et je vais le faire maintenant ! Enfin… dès que le sol aura arrêté de bouger.


Liang : Je peux passer te voir ?

Samira : salut Liang ! euh… maintenant ?

Liang : Oui, je veux te parler, c’est important

Samira : mais tout va bien ?

Liang : donne moi ton adresse


Lorsque j’arrive chez elle, il est minuit passé. Elle doit se demander ce que je fais là, s’imaginer que j’ai enfin retrouvé la raison et que je vais lui faire une belle déclaration. Elle pense peut-être que son odieux message m’a « éclairé » !

Elle me dégoute.

À bien y réfléchir, j’espère qu’elle est en train de se faire un film. J’ai un sourire mauvais et je n’en éprouve aucune culpabilité. Juste une énorme colère. La bonne nouvelle, c’est que je n’aurai pas besoin de demander à ma petite sœur d’aller casser la figure à quelqu’un. Bien entendu, je ne l’aurai pas fait, jamais… mais c’est pas l’envie qui me manque.

J’ai envie de lui faire du mal. Elle mériterait que je lui vomisse dessus une seconde fois.

Samira m’ouvre la porte, toute pimpante. Je la repousse alors qu’elle s’apprête à me faire la bise. Lorsqu’elle croise mon regard, elle fronce les sourcils.

— Liang ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Je sais que c’est toi.

— Moi ? Comment ça ?

— Sale pute ! sifflè-je.

— Quoi ? demande-t-elle, choquée.

Ses yeux se troublent.

Ah, tu vois l’effet que ça fait ?!

— Sur la porte de Vic ! Je sais que c’est toi !

Elle écarquille les yeux, puis se décompose.

— Pourquoi tu as fait ça ? hurlè-je.

Elle jette un regard inquiet dans le couloir et m’invite à entrer. Je ne bouge pas, au contraire, je hausse le ton afin que tous les voisins puissent en profiter.

— Pourquoi ?! demandai-je de nouveau.

— Je voulais te protéger !

— Mais tu délires ? Me protéger de quoi ?

— Elle t’a tourné la tête ! On avait une histoire !

— Mais non ! On avait rien du tout ! Je pensais avoir été clair, il n’y a rien entre nous. Maintenant, je peux t’assurer qu’avec ce qui s’est passé aujourd’hui, ce que je découvre de toi, ça n’arrivera JAMAIS. Comment vous avez pu faire un truc pareil ? Flavie et toi ! En plus, c’est même pas un pétage de plomb, vous avez préparé votre coup !

— Elle ne te mérite pas. Je vous ai vu ensemble… et je n’ai pas supporté de la voir te toucher…

— Et même si on avait été ensemble, toi et moi… en quoi est-ce que ça concerne Vic ? Si tu dois être fâchée, c’est contre moi. Pourquoi est-ce que tu l’agresses de la sorte ?! Tu te rends compte de la violence de ces mots ?

Elle hausse les épaules.

— Elle doit avoir l’habitude, elle couche avec tout le monde…

— Et alors ? hurlè-je. Si y’a un salaud dans l’histoire, c’est moi, pas Vic ! Je suis le seul responsable ! Elle n’a rien à voir !

Elle recule, effrayée, puis tombe à genoux, à mes pieds. Une larme coule sur sa joue, cela devrait m’attendrir, mais non. C’est limite si ça ne me fait pas plaisir.

— Pardonne-moi Liang.

— Tu ne lui arrives même pas à la cheville.

— Je suis désolée. Je ferai tout ce que tu voudras.

Je ne veux même pas savoir ce qu’elle est en train d’imaginer en agissant de la sorte. Je ferme les yeux un instant, afin de ne plus la voir. J’essaye d’évacuer la colère qui me parcourt. Lorsque le calme revient, je reprends d’une voix autoritaire.

— Prends des chiffons et un produit détergent, on va nettoyer ça.

Elle se relève et pose sa main sur mon épaule, je recule aussitôt. Je ne veux pas qu’elle me touche. Je croyais la connaitre. J’avais vu une fille sympa et lumineuse, je me suis totalement planté. Je suis écœuré. Comment j’ai fait pour passer à côté de cette méchanceté ?

Tout le monde ment, même les souvenirs.

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