4. Pour la vie ou pour la nuit ?

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Dans votre dos

Sans les courbettes

Je fais ma cueillette.

J’repars avec

Dans ma musette

Son parfum de violette.

Thomas Fersen — Pickpocket


Lundi 16 novembre 2020

La porte s’ouvre brusquement.

— Ah c’est toi… me dit Ciara.

— Désolé de te décevoir, dis-je avec un petit sourire en coin.

Ma voisine secoue la tête en grimaçant.

— Pardon. Je pensais que c’était mon ex, et j’étais prête à le défoncer !

— Si ça peut te faire plaisir, on peut répéter !

Elle décroche enfin un sourire et m’invite à entrer. J’entends les rires de Xin et Lucas qui proviennent de l’étage.

— Non, tu ne mérites pas ça. Et puis, il faudrait vraiment que tu sois très bon comédien ! Je sais ce que tu penses… Tu te demandes comment j’ai pu faire un enfant avec un type pareil. Et bien, je ne SAIS pas !

— Effectivement, t’as l’air bien remontée. Tu veux en parler ?

Elle ronchonne, je ne discerne pas tous les mots, mais je comprends qu’elle m’offre une bière. Quelques instants plus tard, nous voilà installés dans son salon. J’aime bien sa maison, c’est un des rares lieux où je me sens bien, mis à part chez moi. Son fils Lucas et ma petite sœur Xin sont toujours fourrés ensemble depuis qu’on habite dans cette ville. On a rapidement sympathisé.

— Alors ? Il te fait toujours chier à ne pas payer la pension ?

— Non, ça s’est réglé. Mais du coup, subitement, il a des élans de paternité et pense qu’il doit décider ce qui est bon ou non pour Lucas.

— Du genre ?

— Du genre : tout et n’importe quoi ! Surtout n’importe quoi. Tu tombes bien, tu vas me donner ton avis !

Elle se lève et disparait dans une autre pièce, pour en revenir avec un T-shirt rose orné d’une licorne à paillettes.

— Oh, c’est ceux où tu passes la main, et ça change de dessin ? demandé-je, enthousiaste.

Elle sourit et me montre effectivement la licorne qui se change en cœur.

— Lucas l’adore ! C’est lui qui l’a choisi. Et aujourd’hui, après avoir dormi hier chez son père, il est revenu tout penaud, en disant qu’il ne le mettrait plus.

Je grimace.

— Je vois et j’imagine que c’est pour de très mauvaises raisons.

— Voilà, tu as tout compris ! Le rose c’est pour les filles ! Et les licornes, on en parle même pas… et tout ce genre de réflexions bas de plafond ! Comme si un T-shirt allait le rendre homo.

— Ça serait un problème ?

— Non, bien sûr que non ! Pardon, je m’emballe. J’estime que Lucas peut choisir comment il s’habille. Naïvement, je pensais qu’à son âge, personne ne viendrait lui prendre la tête avec ça. Mais tu comprends, à sept ans, le plus important pour un petit garçon, c’est d’être viril !

— Non, je pense comme toi. C’est très con. Et si à trente-deux ans, il a toujours envie de porter des T-shirts licorne, je vois pas le problème. Je comprends ta colère.

— Merci, souffle-t-elle.

— Son père doit venir ce soir ? Tu veux que je reste avec toi ?

Elle se rassoit à mes côtés et semble se radoucir.

— Oui, il doit passer. Ça va aller. Je suis juste très contrariée. Même si j’ai une assez mauvaise opinion de mon ex, je pense que c’est important que Lucas voie son père. Je me suis même battue pour qu’il s’intéresse à lui. Mais pas pour qu’il lui dicte sa vie, ou lui bourre la tête de conneries.

— Les gamins sont plus malins que nous, ils comprennent beaucoup de choses. Laisse le temps à Lucas, qu’il se fasse son propre avis. Là, il a réagi à chaud, parce qu’il a envie de faire plaisir à son père, et probablement envie de lui plaire.

Elle pousse un long soupir et vide une partie de sa bière. Le silence s’installe quelques instants, sans que cela soit gênant.

— Et toi, comment tu vas ? Ça se passe bien la fac ? Oh, mais attends ! Tu m’as pas raconté ton rencart !?

Je dois faire une drôle de tête, car Ciara se redresse pour me fixer, l’air franchement inquiète.

— Oh merde… me dis pas qu’elle a fait un sale plan ! Nom, adresse ! Je vais aller lui dire deux mots à cette connasse. Ça tombe bien, j’ai besoin de me défouler !

Nous rions tous les deux. Je lui raconte le rendez-vous dans les grandes lignes. Bien entendu, je ne lui parle pas de mon pouvoir. Elle n’est pas au courant. J’ai confiance en elle, on discute souvent ensemble, toujours très librement. Mais ça, je ne peux pas, je le garde pour moi. Le peu de fois où j’ai confié ce secret, je l’ai toujours regretté.

— Si je comprends bien, elle te plait beaucoup, mais dès qu’elle a passé la seconde, tu as totalement flippé.

— Oui, parce que ça va beaucoup trop loin et trop vite pour moi. Elle cherche un copain sérieux, et moi, je voulais juste… flirter.

De nouveau Ciara m’observe, silencieusement.

— Chouchou, désolée de te dire ça, mais t’es pas très clair dans tes envies. En général, si tu dragues une nana pendant des semaines, c’est pas pour un coup d’un soir. Si tu as juste envie de flirter, ou de coucher, y’a pas de honte à ça. Mais trouve quelqu’un qui a les mêmes envies et non pas une fille qui cherche le grand amour. Sinon ça ne peut pas marcher !

C’est d’une telle évidence que je me sens con de ne pas l’avoir compris moi-même.

— Oui, tu as totalement raison ! Reste plus qu’à trouver des candidats, dis-je en riant.

Elle lève les yeux au ciel.

— Arrête de croire que tu n’intéresses personne. Rien qu’à la sortie de l’école, tu as des admiratrices.

Je sens mes joues rougir.

— Mais non, elles sont juste polies.

— Ah non, crois-moi, c’est pas juste de la politesse. Y’en a plusieurs qui te mettraient bien dans leur lit. La dernière fois, quand on discutait ensemble, y’en a une qui m’a fusillée du regard !

— N’importe quoi !

— Ah non, pas du tout ! C’est toi qui ne vois rien. Une mère de famille, ça te branche pas ?

— Je sais pas. Déjà, le plan à l’école, ça me semble une très mauvaise idée ! Et puis, je me vois pas avec quelqu’un de plus âgé.

Elle rit et imite le bruit d’un buzzer.

— Tu vois, tu recommences ! Tu cherches quelqu’un avec qui passer ta vie ou la nuit ? Et c’est quoi ce jeunisme ?! Y’a des jeunes mamans encore très bien !

— Ah bon ?

Elle me balance un coussin au visage, puis nous partons dans un nouveau fou rire.

— Faut que je mette ça au clair dans ma tête.

— Dernier conseil, toujours gratuit. T’es pas obligé de te contenter de choisir parmi les gens qui s’intéressent à toi. Tu peux aussi aller vers quelqu’un qui te plait !

— Ah non, ça : draguer, je sais vraiment pas faire !

Nous terminons tranquillement nos bières en discutant, puis je récupère Xin. Ce qui n’est pas une mince affaire, car elle invente tout un tas de prétextes pour pouvoir continuer à jouer. Lorsque nous sommes enfin sur le départ, je pointe du doigt le fameux T-shirt, posé sur une chaise.

— Au fait Lucas, il est top ce T-shirt. J’aimerais bien avoir le même, tu l’as acheté où ?

Lucas vient récupérer le vêtement et se perd dans ses pensées. Xin me lance un regard perplexe puis sourit.

— Ouais ! dit-elle, trop de la balle rebondissant ! Moi aussi, j’en veux un ! Comme ça, on sera l’équipe des licornes !

— Mais, je croyais que tu aimais pas le rose !

Elle hausse les épaules.

— J’aime bien celui-là !

Elle est vraiment futée. Elle m’épate. Un grand sourire radieux s’affiche sur la petite tête blonde.

— Alors, explique-t-il, tu peux le trouver au marché, à côté du camion à poulet. J’y suis allé avec maman, mais c’est moi qui l’ai choisi !

En partant, Ciara me serre brièvement dans ses bras et souffle un : « merci » à mon oreille.

***

Mercredi 18 novembre 2020

La bibliothèque de la fac est déserte. C’est exactement pour ça que j’ai choisi d’y aller en soirée, je savais que je serais tranquille. Cette semaine, j’ai séché la plupart des cours, j’ai du boulot à rattraper. C’est triste à dire, mais je préfère fonctionner comme ça. Les journées entières à la fac et surtout les cours en amphis sont trop fatigants. Je veux pouvoir rester maitre de moi, et ne plus perdre les pédales comme je l’ai fait avec Samira. Depuis le rendez-vous mémorable de la semaine dernière, on a juste échangé quelques textos polis.

Quand je me lève pour aller chercher un ouvrage dans les rayonnages, je vois que je ne suis pas seul, une fille est installée à une table voisine. Elle me regarde avec un grand sourire et me fait un signe de tête. Je réponds poliment d’un geste de la main. Est-ce qu’on est en cours ensemble ? Non, je l’aurais remarquée. Non seulement, elle est très jolie, son visage est rayonnant, mais en plus, elle porte des dreadlocks vertes toutes fines, parfaitement assorties à sa tenue colorée.

Je regagne ma table, mais me décale d’une place afin de l’avoir dans ma ligne de vue. Elle me regarde de nouveau avec un petit sourire en coin. Mince, elle a dû voir que je l’observais, je suis vraiment pas doué. Lorsque je relève la tête et croise de nouveau son regard, elle se passe la langue sur les lèvres. Je me fige.

C’est pas possible, c’est trop gros ! Et qui passe ses soirées à la bibliothèque ? À part moi ?

Liang : c’est une copine à toi ? ou tu as carrément embauché une actrice ? Parce qu’elle est douée, j’ai failli tomber dans le panneau.

Ciara : euh, tu t’es trompé de destinataire ?

Liang : non non, fais pas l’innocente !

Ciara : moi ?! :)

Ciara : bon j’adore te taquiner, mais là, je comprends tellement pas de quoi tu parles !

Liang : t’as envoyé une fille canon me draguer !

Ciara : ah non, j’ai pas ce pouvoir là, désolée !

Ciara : mince alors, ça veut dire qu’elle est venue toute seule !

Ciara : j’ai peut-être réussi à t’ouvrir les yeux ! fonce !

Je jette de nouveau un coup d’œil vers la fille en question. Concentrée sur les livres devant elle, elle mordille le capuchon de son stylo.

Il me le faut !

Non… Faut que j’arrête avec cette lubie des stylos.

Elle me fait un signe de la main que je ne sais pas comment interpréter.

— Salut, dis-je un peu trop fort.

— Salut, tu bosses sur quoi ?

— La méthode de Monte-Carlo.

— J’imagine que ça n’a rien à voir avec les casinos, dit-elle en riant.

— Euh, si en fait ! C’est une méthode de calcul de probabilité.

— Oula des maths, c’est vraiment pas mon truc. Et sinon… au lieu de me mater de là-bas, viens t’assoir ici.

Elle indique la place vide à côté d’elle.

— Euh…

— Promis, je mords pas ! Enfin, sauf si on me le demande bien sûr ! Et puis, j’aime pas être seule, alors que voir les autres bosser, ça me stimule et m’aide à me concentrer.

Je ne suis pas sûr que ça ait le même effet sur moi. J’ai peur de perdre toute capacité à travailler, mais je mets mon cerveau en pause. Je ramasse mes affaires et je vais m’installer à côté d’elle. Elle sent bon, une odeur fleurie et sucrée.

— Et toi, tu étudies quoi ?

J’ai réussi à faire une phrase entière sans bafouiller, je suis super fier de moi.

— Je fais des recherches pour mon mémoire : le métier de bourreau dans l’Aveyron du XVIIème siècle.

— Charmant !

— N’est-ce pas ? dit-elle avec un petit sourire. C’est passionnant.

— Je m’appelle Liang.

— Moi c’est Vic ! Juste Vic !

Elle me menace de son doigt.

— Et ne demande jamais la suite !

— Promis, tant que tu ne me demandes pas la signification du mien !

Je lui tends la main, qu’elle saisit aussitôt pour sceller notre accord.

— Au pire, je pourrais toujours chercher sur le net, me dit-elle avec un clin d’œil. Tu as éveillé ma curiosité, Liang. En plus d’être très attirante, elle est marrante. Elle me fait un nouveau clin d’œil, puis plonge studieusement dans son travail, elle jongle habilement entre ses livres et son ordinateur portable. De mon côté, il me faut un peu de temps pour réussir à me remettre à mes statistiques, contre toute attente, j’avance bien. Je crois que sa technique fonctionne bien, sa présence me motive. C’est l’annonce de fermeture de la bibliothèque qui nous fait remballer. J’ai un petit moment d’hésitation au moment de me lever, me demandant comment elle va réagir en me voyant marcher avec ma canne. Elle ne fait aucune réflexion et continue de me regarder exactement de la même manière. Nous rejoignons ensemble la sortie. Une fois dehors, elle m’offre de nouveau son beau sourire.

— Merci, j’aime bien ce que tu dégages, et puis t’es super mignon.

Je souris bêtement et bafouille.

— Toi aussi.

— Tu veux venir boire un verre chez moi ?

— Euh…

Elle rit.

— Pardon, trop cash ?

— Non, non ! j’aime bien ta manière d’être. J’ai juste pas l’habitude…

Je me mordille la lèvre, essaye de remettre mes idées en place, ainsi que les mots dans le bon ordre.

— … J’aurais bien aimé, mais ce soir, je peux pas.

— Ok, pas de souci, on se croisera peut-être de nouveau ici.

— Euh… Vic, t’es d’accord pour que je te laisse mon numéro ? Si jamais j’ai le droit à une seconde invitation.

Elle rit joyeusement.

— Avec grand plaisir, Liang l’expert des casinos !

Je la regarde s’éloigner, j’adore sa silhouette toute en courbe. Elle est belle, drôle et n’a pas l’air de se prendre la tête. Je suis fier de moi, j’ai résisté à l’envie de lui piquer son stylo mâchouillé. Je ricane intérieurement, parce que dans mon sac, j’ai beaucoup mieux ! Un foulard vert et jaune que j’ai subtilisé. J’attends qu’elle ne soit plus en vue pour le sortir. J’y plonge alors mon visage. Il a son parfum, et surement tout un tas d’autres choses à me raconter.

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