3. Juste une illusion

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C’est un rêve réveille-moi

C’est un fait je n’y crois pas

Et c’est bien fait pour moi

Oui, c’est bien fait pour moi

Comment fait-on pour s’éloigner de soi ?

Comment sort-on de ses propres pas ?

Boulevard des Airs – Je me dis que toi aussi

Samedi 26 septembre 2020

La quatrième semaine de cours vient de se terminer et j’ai déjà besoin de vacances. J’ai fait l’autruche et ne suis jamais retourné voir le bonhomme de l’administration. Après être entré dans son intimité, et dans sa tête, c’est évident, je ne pourrais plus le regarder en face. Il me fait déjà beaucoup trop flipper.

Pourtant, je vais devoir trouver une solution. J’ai beau faire tous les efforts du monde, me rendre à la fac, quasi tous les jours, c’est super pénible. Ma jambe limite mes déplacements. Hier, ça a été l’expédition, juste pour rejoindre les toilettes. Celles de notre bâtiment étaient fermées. Une fois arrivé, j’étais tellement épuisé que je tenais à peine debout. Du coup, impossible de garder en place mes barrières mentales. La vie des toilettes a débarqué dans ma tête en images, sons et odeurs. Horrible. J’ai pris mes jambes à mon cou, façon de parler, j’ai quand même grillé un feu rouge. Arrivé chez moi, après m’être enfin soulagé, je me suis échoué sur mon lit, en pleurs. Honteux et frustré.

Je pourrais essayer de négocier directement avec les profs pour avoir des aménagements. La plupart sont cools et mes résultats sont bons. Enfin, ils l’étaient l’année dernière, là concrètement, je ne suis plus bon à rien.

Aujourd’hui, je ne suis pas allé en cours, trop épuisé, j’ai dormi toute la journée. La seule chose qui me motive à aller à la fac, c’est Samira, dont j’apprécie de plus en plus la compagnie.

Mei déboule dans ma chambre, son mug de thé à la main.

— Qu’est-ce que tu fais ? Ça va mieux ? T’as l’air crevé ! T’as réussi à te reposer ?

Assis au bout de mon lit, je galère à enfiler ma chaussette. Gentiment, elle me la prend des mains et termine à ma place. Mes sœurs et ma grand-mère sont les seules dont j’apprécie l’aide. Parce que je sais qu’il n’y a aucun jugement ni aucune pitié dans leur regard. Ce sont juste des gestes naturels pour elles. Quand il s’agit d’inconnus, même quand ça part d’une bonne intention, je me sens toujours diminué. C’est tellement frustrant de ne pas pouvoir effectuer seul, les petits gestes du quotidien.

Mei s’assoit à côté de moi, le regard un peu perdu, je m’inquiète pour elle. Juste avant l’été, un jeune de son lycée a été assassiné. Un crime sanglant et étrange qui a éveillé sa curiosité. En étant né dans une famille telle que la nôtre, difficile d’échapper au surnaturel. Mei s’est mise en tête de résoudre le mystère. Et comme pour tout ce qu’elle entreprend, elle ne fait pas les choses à moitié. Mei ne connait aucune nuance de gris. J’ai peur qu’elle se mette en danger.

— Tu crois que je suis normal ? me demande-t-elle soudain.

— Y’a peu de chance. C’est un problème ?

— Je sais pas. D’un côté, j’ai pas du tout envie d’être comme les autres, et d’un autre, parfois ça me fatigue.

Je souris.

— Tu sais, le problème c’est pas nous. Ce sont les autres, ils sont fatigants à rien comprendre !

Elle me fixe quelques instants puis éclate de rire.

— Et puis, tu sais ce que dit Nainai ? lui demandè-je.

— Les Wangs sont bizarres, c’est dans notre ADN !

Bizarre est le terme qui revient le plus souvent pour désigner notre famille, et de loin, le plus gentil. Je me suis toujours demandé si c’est notre proximité avec l’autre monde qui nous rend différents, ou l’inverse. Mais je crois que je n’aurai jamais la réponse. Clairement, nous sommes hors normes. Sensibles au surnaturel, chacun à notre manière. Ça nous a posé quelques problèmes par le passé. Les gens tolèrent la différence jusqu’à un certain point. Arrive toujours un moment où l’étrange devient dérangeant, d’où nos nombreux déménagements. J’aimerais qu’on reste ici, ça me plait bien. Et puis ma grand-mère et mes sœurs se sont fait des amis.


Note de l’autrice : je n’en dirai pas plus ici afin de ne pas spoiler ! Effectivement, il s’agit de l’intrigue de : Des ados, de l’amour et des monstres - 1. Les ombres. Bien entendu, je vous encourage à le lire.

***

Mercredi  21 octobre 2020

J’ai tenu huit semaines avant de m’écrouler littéralement, épuisé physiquement et mentalement. Ma grand-mère a réussi à me convaincre de lâcher les cours, et d’aller passer deux semaines chez un de mes oncles, en Belgique. Par le plus grand des hasards, il avait tout à coup besoin de moi pour installer un ordinateur pour son commerce. En tout et pour tout, l’installation a dû me prendre trois heures. Je profite à présent de ces vacances forcées. Mes sœurs et ma grand-mère sont venues me rejoindre, on passe d’agréables moments. Je dois admettre que ça me fait le plus grand bien et j’essaye de ne pas trop penser au retard qui s’accumule.

Toujours écouter sa grand-mère ! Surtout la mienne !

***

Samedi 14 novembre 2020

Les vacances en famille, en Belgique, m’ont permis de recharger les batteries. Malheureusement, ça me semble déjà loin. J’ai pu reprendre la fac, j’avance doucement, mais je maintiens le cap.

Aujourd’hui, je dois voir Samira. On se tourne autour depuis des semaines, mais c’est notre premier rendez-vous. On a prévu d’aller au ciné et elle m’a promis de me faire gouter les meilleurs cookies du monde. Je n’ai pas osé lui dire que rien n’arrivera jamais à battre les recettes farfelues élaborées par Xin et ma grand-mère. Entre le cookie aux nounours et celui à la crème de marrons et au chocolat blanc, y’a du haut niveau ! J’avoue que certaines dégustations se sont aussi montrées très périlleuses, il y en a d’autres que je préfère oublier.

Juste avant de quitter la maison, je me fais intercepter par Mei. Comme d’hab, c’est l’interrogatoire.

— Ça va ? Tu sors ? Tu vas où ? me demande-t-elle en me voyant me préparer.

— T’es bien curieuse pour quelqu’un qui n’accepte aucune question.

Elle hausse les épaules.

— Oui, c’est parce qu’on est pas codés pareil. Toi, tu aimes bien raconter ta vie !

— T’as pas tout à fait tort, dis-je en riant. Je vais au ciné.

— Ah bon ? Tu vas voir quoi ? me questionne-t-elle de nouveau.

— Je sais pas encore, on a pas choisi.

— C’est louche !

Je me mets à rire.

— Rien de louche, je t’assure. J’ai juste rendez-vous avec une fille de ma classe qui me plait bien.

Un petit sourire se dessine sur son visage, elle rit, niaisement.

— Ah, je vois, c’est pas l’écran que tu vas regarder !

— Et toi ?

— Non, moi je vais regarder personne !

Je ne peux pas m’empêcher de rire. Ça marche à chaque fois. Ma sœur a beau avoir dix-sept ans, lorsqu’on lui parle de relations amoureuses, ou pire, de relations sexuelles, elle réagit toujours comme si elle en avait onze.

— Mei, je disais ça pour te taquiner. Tu fais bien ce que tu veux ! Et même rien, si c’est ce qui te convient !

— Alors pourquoi tout le monde me prend la tête avec ça ? bougonne-t-elle.

— T’abuses, parce que là, c’est toi qui as commencé à vouloir me vanner sur mon rendez-vous !

— Je vois pas de quoi tu parles ! Amuse-toi bien !

***

Je gare la Twingo de Nainai dans le parking souterrain. J’angoisse un peu, c’est la première fois que je viens dans ce centre commercial. D’après ce que j’ai lu sur leur site, tout semble aménagé pour les personnes à mobilité réduite. J’espère aussi qu’il n’y aura pas trop de monde. Nerveux, je me rends à notre point de rendez-vous. Je suis le premier. Trop habitué aux mauvaises surprises, je prévois toujours large. Elle ne sera là que dans une demi-heure. J’inspecte les lieux. Dans la boutique de cookie, il y a bien des tables hautes et des tabourets. Mais y’a peu de chance que j’arrive à m’y installer. Bien entendu, aucun banc aux alentours. Je regarde mon téléphone hésitant. Est-ce que je lui envoie un message pour lui dire que je suis déjà là ? Elle doit être en train de faire le trajet, ça ne changera pas grand-chose. En arrivant dans la galerie, je suis passé devant un fast-food, mais il était plein à craquer. Je grimace et retourne à ma voiture, au moins, j’y serai au calme et dans un environnement connu. Je joue sur mon téléphone, pour patienter. J’essaye de ne pas trop me faire de scénarios sur l’issue de la soirée. Depuis la rentrée, on a passé pas mal de temps ensemble à la fac. Je lui plais, je n’ai aucun doute là-dessus, le stylo a parlé pour elle. Depuis, j’ai observé ses faits et gestes, et les signaux qu’elle envoie sont assez clairs. Elle me plait aussi, donc tout va bien se passer.

Je ferme les yeux quelques instants, concentré sur ma respiration.

Tout va bien se passer.

Une heure plus tard, lorsque les explosions retentissent autour de nous, mes yeux sont de nouveau fermés. Ses lèvres sont aussi douces que je l’avais imaginé. Elles ont le gout sucré des cookies qu’on a dégustés. Je serais bien incapable de raconter le film, trop occupé à la regarder. Timidement, nos doigts ont joué ensemble jusqu’à ce que nos bouches se trouvent. À présent, nos langues font connaissance. Mon cœur s’emballe, c’est délicieux, je me sens basculer. Le plaisir est si intense qu’il trouble mes sens. Je ne réalise que trop tard que je suis en train de perdre le contrôle. Je bascule dans le vide, littéralement aspiré par son baiser. Je n’arrive plus à respirer.

Je vois un garçon qui me ressemble étrangement, mais ce n’est pas moi. On dirait qu’il sort directement d’un drama tellement il est beau. Et surtout, il marche aisément, sans canne. Des sentiments contradictoires m’envahissent. Je suis flatté de la manière dont elle me voit. Elle me trouve si beau que j’en deviens un fantasme, et un fantasme n’a pas de handicaps. Bien sûr, ma jambe ne fait pas ce que je suis, et je suis ravi qu’elle l’oublie. Mais moi, je ne peux pas faire abstraction de mon handicap, c’est mon quotidien. Sans parler de mon don qui me coupe du monde et complique encore les choses. D’ailleurs, là, je m’en serais vraiment passé. J’aurais préféré ne pas savoir ce qu’elle avait en tête. Ne rien savoir.

Je remonte péniblement à la surface. Lorsque je réintègre enfin mon corps, je la repousse un peu brutalement.

— Pardon, j’aurais pas dû.

— Mais si !

Elle s’apprête à recommencer. Je l’arrête.

— Je ne suis pas un prince charmant, loin, très loin de là.

Elle fronce les sourcils.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es adorable, beau, intelligent, gentil…

Elle fond sur moi, je n’ai pas le temps de me protéger. Une nouvelle vague d’images et de sensations me percute de plein fouet.

Samira est avec lui, ils sont heureux. Elle l’appelle Liang, mais ce n’est pas moi. Comment ma jambe tordue, couverte de cicatrices, aurait-elle sa place dans un si beau tableau ? Ce n’est pas moi. Juste l’idée qu’elle se fait de moi. Une illusion, voilà ce que je suis. Juste une illusion. Je ne peux pas, être celui dont elle rêve.

Je dois fuir, vite

Mais elle me retient, dans un appartement aux murs blanc, tout droit sorti d’un catalogue Ikea. Elle nous voit déjà vivre ensemble.

Trop… trop… trop !

Je ne peux pas ! Je ne veux pas !

De nouveau, je me débats avec moi-même. J’arrive à rompre le contact, avant qu’elle ne me passe la bague au doigt et qu’on adopte un chat. Haletant, j’ai du mal à reprendre mon souffle. Je tousse, comme si je manquais de m’étrangler.

— Liang, ça va ?

— J’ai besoin d’air, je fais une crise d’angoisse.

Je sors de la salle de cinéma en claudiquant et vomis en arrivant dans le parking.

J’aurais dû rester chez moi.

Derrière moi, des pas qui se rapprochent. Je n’ose plus la regarder.

Désolé Samira, mais voilà ma réalité.

Elle m’embrasse et je renvoie les cookies tout en ayant du mal à tenir debout. Pitoyable.

— Liang, ça va ? demande-t-elle. Qu’est-ce qui t’arrive ?

Elle n’ose plus me toucher. Mais je sais qu’à présent le prince a disparu de ses rêves. Ou tout du moins, il n’a plus mon visage. Quel idiot ! Comment j’ai pu croire que je pouvais faire comme les autres ? Le pire c’est que tout ça, c’est ma faute. Je savais. J’avais vu. Et je l’ai laissé croire que c’était possible. J’aurais dû tuer l’idylle dans l’œuf. Elle mérite mieux qu’un mec invalide qui vit enfermé.

Je m’essuie la bouche et arrive enfin à me redresser.

— Liang, réponds-moi ! dit-elle, angoissée. C’est moi ? Je te dégoute ?

La pauvre. Voilà un résumé de ce qui l’attend.

Je ne dois pas laisser les gens s’attacher à moi, je n’ai rien à leur offrir.

— Non, du tout, c’est moi le problème. Juste moi. Tout ça, c’est pas pour moi. Je suis désolé. Je vais rentrer.

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