2. Collectionnite

7 minutes de lecture

Some days, I'm treadin' the water

And feel like it's gettin' deep

Some nights, I drown in the weight

Of the things that I think I need

Certains jours, je marche sur l’eau

Et j’ai l’impression qu’elle devient profonde

Certaines nuits, je me noie sous le poids

Des choses dont je crois avoir besoin

OneRepublic – Someday


Mardi 1er septembre 2020

Lorsque je me réveille, je suis seul, plongé dans le noir. J’ai du mal à bouger, toujours épuisé. Une délicieuse odeur arrive à mes narines. Ma chambre est installée non loin de la cuisine, au rez-de-chaussée de la maison, pour que je n’aie pas à utiliser l’escalier tous les jours. J’ai également ma propre salle de bain, aménagée. Je suis bien chouchouté. Mon ventre se met à gargouiller, voilà qui me motive à me lever.

La journée me revient en tête. Maintenant que la colère est partie, j’essaye d’analyser tout ça de manière plus rationnelle. Ce n’est pas un échec total, les filles étaient vraiment cools. Surtout la brune. Affronter le vrai monde, c’est toujours un peu effrayant. Je préfère rester chez moi, à l’abri derrière mon écran, mais j’aime aussi rencontrer de nouvelles personnes. Depuis qu’on habite ici, mis à part Ciara, la mère de Lucas, qui est super sympa, je ne me suis fait aucun ami. Cette contrainte d’assister aux cours est peut-être l’occasion de me bouger.

Je m’assois sur le bord de mon lit et attrape mon sac pour étudier mon précieux butin de la journée. Mei entre sans toquer, j’ai juste le temps de le dissimuler.

— Je croyais que tu dormais !

Je passe ma main dans mes cheveux pour les remettre en ordre. Ils sont épais et ont tendance à faire des épis improbables.

— Je viens à peine de me réveiller.

— Le diner est prêt ! Nainai a préparé du poulet au gingembre, annonce-t-elle toute souriante.

Après m’être nourri et douché, je m’isole de nouveau dans ma chambre. Cette fois, je pense à verrouiller la porte. J’ouvre ma penderie et sors la boite à chaussure cachée derrière ma pile de T-shirts. Elle commence à peser son poids. En la posant sur le lit, je manque de la renverser. Trop de choses accumulées, va falloir que j’arrête. Je grimace à cette idée, et envisage de trouver une deuxième boite. Je soulève doucement le couvercle et admire le contenu : deux verres, une boite d’allumettes, des petites cuillères, des pièces de monnaie, un briquet… Parmi les nombreux stylos, mon regard s’attarde sur ce vieux bic au bouchon mâchouillé. Mon premier larcin, en classe de 4ème. Il appartient à la jolie Manon. Je n’ai jamais osé lui dire qu’elle me plaisait. Ça reste, malgré tout, un agréable souvenir. Une boule à neige que j’ai piquée dans un aéroport. Je déteste les aéroports, le pire endroit du monde. Également deux porte-clés. Par contre, le trousseau de clés, c’est une première. Traitement de faveur réservé aux gros connards. J’attrape un coussin pour me caler confortablement contre le mur et examine les deux objets du jour.

Par qui commencer ? La jolie brune ou le maniaque ?

Le plus sensé serait de garder le meilleur pour la fin. Mais j’ai envie de m’accorder un moment de douceur et surtout, j’ai envie d’en savoir plus sur elle.

Je caresse doucement l’objet : un stylo quatre couleurs. Quand je m’en suis servi, j’ai remarqué que l’encre violette avait dû être beaucoup utilisée, car elle est vide. Je repense à ses cheveux bouclés, ils ont l’air tellement doux. J’emprisonne le stylo au creux de ma main et ferme les yeux.

Dis-moi comment tu t’appelles.

L’image d’une trousse et d’autres stylos apparaissent dans mon esprit. Des voix familières. Un large sourire sur des dents bien blanches. Son sourire. Je suis là, face à elle. Bien plus beau que je ne le suis en vrai. Elle me tend ce stylo. Nos doigts se frôlent. Je me vois en train de noter.

Non, c’est pas ça qui m’intéresse ! Avant…

Les images se brouillent et picotent mon cerveau. Un bureau, des photos épinglées au mur. Une odeur de pluie. Une chambre mansardée. Des pages et des pages sur lesquelles elle couche une écriture ronde et violette. Des maths, des mots, des dessins griffonnés dans la marge. Un nom qui revient régulièrement. Je me mets à rire doucement, satisfait.

Samira. Promis, maintenant je ne l’oublierai plus.

Je replonge dans ses souvenirs. J’ai envie d’être ce stylo entre ses doigts. Elle le porte quelquefois à la bouche, délicatement, sans y mettre les dents. Ses délicieuses lèvres autour de moi. Un frisson intense parcourt tout mon corps.

Je pousse la boite pleine d’objets et m’étends plus confortablement sur mon lit. Je serre toujours le stylo dans ma main et me laisse aller en me repassant le film dans ma tête. De nouveaux sons me parviennent. Des gens parlent une langue que je ne comprends pas. Des rires. Le vent. L’odeur iodée de la mer. Une autre fille, brune aussi, elles sont très proches. Elles se ressemblent. Elle lui donne ce stylo. Une carte postale. Un drapeau vert, blanc, rouge.

Je reste ainsi de longues minutes, immobile, à savourer le moment et partager sa joie. Je recolle les morceaux du puzzle. Ce stylo semble sans valeur, pourtant, il en a pour elle. Un agréable souvenir de vacances, en Italie, avec sa sœur. Elle me l’a confié, et moi je lui ai piqué, juste pour mon plaisir. Je me sens bête et coupable.

Je me lève et regarde la boite avec une pointe de regret. Sage et résolu, je range le stylo dans mon sac. Je lui rendrai. Par contre, je garde pour moi l’image, le gout et la douceur de ses lèvres.

Samira, j’ai vraiment envie de te connaitre.

Le trousseau m’attend. Je reprends place et examine chacune des clés, en suivant le contour avec mon doigt. Trois clés plates et deux clés plus complexes. Je me concentre sur la dorée en étoile et la place entre mes deux paumes. Mes yeux se ferment.

Une surface en bois sans la moindre poussière. Une odeur de cire. À côté des clés, une série d’objets parfaitement alignés : stylos, téléphone, bloc-notes. Mon intuition était bonne, ce mec est un vrai maniaque. Il aime quand tout est impeccable. Voilà pourquoi je le dérange autant ! Je suis un grain de sable dans son univers trop propre.

Des mains blanches aux ongles rongés. Des doigts qui se crispent sur la clé. Un couloir, un bureau. Lorsque l’image se précise, je reconnais le bureau où je me tenais un peu plus tôt dans la journée. Le vilain bonhomme aussi gris que son costume. Le bruit du mécanisme de la serrure, la porte qui s’ouvre et se referme, comme une chanson qui se répète.

Il me faut un moment pour comprendre ce qui se passe. Je doute un instant de mes capacités avant de comprendre que la boucle ne vient pas de moi. L’affreux bonhomme répète les gestes de manière automatique. Chaque matin, il déverrouille et verrouille sa porte trois fois. Le même cinéma le soir. Je suis sidéré ! Il se permet de me prendre de haut. Est-ce qu’il s’est bien regardé ? Avec tous ces tocs ? Comment peut-il à ce point manquer d’empathie ? Pourquoi autant de mépris ? Dans un soupir, je relâche la clé, pour m’intéresser à la suivante. La connexion est plus rapide. Les mêmes mains, les mêmes rituels, tourner trois fois dans un sens, trois fois dans l’autre. La porte s’ouvre cette fois sur un appartement.

Le con ! C’est les clés de chez lui !

Je sens la culpabilité pointer le bout de son nez, je la chasse aussitôt. S’il est assez bête pour les laisser sur son bureau, tant pis pour lui. Pourtant je ne peux pas m’empêcher de l’imaginer en panique à l’idée d’avoir perdu ses clés et de ne pouvoir rentrer chez lui.

Il l’a mérité.

Il accroche le trousseau sur un crochet. Tout est rangé, aligné, numéroté. Quelque chose ne va pas. Un vertige. Des clés, encore des clés, ça n’en finit pas. Il y en a bien trop pour un seul homme.

La pièce est sombre. Écrasante. La lumière du jour ne semble pas y pénétrer. Oppressante. Petit à petit, je distingue des piles de magazines, des vitrines qui débordent de bibelots, des boites à chaussures empilées les unes sur les autres jusqu’au plafond.

La solitude, le poids de ces manies qui me prennent à la gorge. Une vague de compassion.

Et non ! Pas de pitié pour les cons.

Tout s’écroule autour de moi. Je disparais sous les objets. Absorbé. Je ne sens plus ma main.

Il faut que je m’en débarrasse. Tout de suite.

En sueur, j’attrape ma canne et me précipite pour ouvrir la fenêtre. Elle donne sur la route. L’air glacé s’engouffre dans ma chambre. Je balance les clés de toutes mes forces. Je les regarde atterrir sur l’asphalte. Je ferme aussitôt les volets, puis la fenêtre. Dans l’espoir que demain, le trousseau aura disparu.

Une peur panique me gagne. Je ne veux pas finir comme ça, enseveli sous mes collections. Je regarde un instant la boite sur le lit avec l’envie de tout balancer. Mais je sais déjà que j’en aurai pas le courage. Je tiens à ces objets. J’en ai besoin pour garder le contrôle. Si je veux pouvoir reprendre un semblant de vie normale, je dois apprendre à utiliser mon don. Ne plus permettre aux objets de venir me parler n’importe quand et n’importe comment. Arrêter ce flot d’images et d’émotions qui débarque sans prévenir.

Ma collection m’aide. Ici, chez moi, je me sens en sécurité. J’ai choisi ces objets, je les connais, je les aime. Je peux choisir quand le dialogue s’installe entre nous.

Ces émotions qui ne sont pas les miennes.

Je ne suis pas comme lui !

Je m’allonge de nouveau sur le dos et j’attends que les tremblements se calment. Malgré la fatigue, je sais que je vais avoir du mal à trouver le sommeil.

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