1. Les chiffres ne pensent pas

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Mardi 1er septembre 2020

Installé au dernier rang, non loin de la porte, j’observe les autres étudiants qui rejoignent l’amphithéâtre. Je ne suis pas du genre à jouer l’élève rebelle. À choisir, j’aimerais mieux être invisible. Mais ma jambe ne me permet pas d’affronter les marches abruptes et bien trop nombreuses des gradins. Être assis tout en haut me convient, ça me permet de me tenir loin des autres, amassés dans les premiers rangs. Du moins, je le pensais jusqu’à ce que deux filles, une brune et une blonde s’installent juste devant moi. La brune me fait un léger signe de tête. Son visage me dit quelque chose, j’ai déjà dû la croiser l’année dernière. Je lui réponds d’un petit geste de la main et d’un sourire poli.

J’écoute le prof d’une oreille distraite, les conditions sont loin d’être idéales. Bien trop de perturbations pour que j’arrive à me concentrer. Je serais tellement mieux chez moi. En plus, je suis préoccupé par la convocation que j’ai reçue. L’administration de la fac veut me voir. J’ai rendez-vous après le cours. Je ne sais pas ce qu’ils me veulent, ça me stresse.

Lorsque le cours se termine, je réalise que j’ai déjà totalement décroché. Pour une première journée, ce n’est pas fameux. Même mon stylo est contre moi, j’ai beau le frotter sur le papier, il refuse d’écrire. La blonde devant moi se retourne et s’adresse à moi chaleureusement.

— Ça va ?

J’ai dû soupirer ou râler sans même m’en rendre compte. À moins que ce soit mon air de chien battu qui l’inquiète.

— Oui, pardon, dis-je en m’efforçant de sourire. Tout va bien. La reprise est juste un peu pénible.

— Ah ouais, tu m’étonnes ! Moi aussi j’aurais bien aimé prolonger mes vacances !

La brune, qui m’a salué plus tôt, regarde la feuille que je viens de malmener et me tend un de ses stylos.

— Merci ! Tu me sauves la vie !

Elle rit alors que je m’empresse de noter dans mon carnet, les dernières informations données par le prof.

— Je t’ai jamais vu, t’es nouveau ? demande la blonde

La brune la corrige aussitôt.

— Mais non, Liang est avec nous depuis l’année dernière !

— Désolée, pourtant j’ai plutôt une bonne mémoire des visages, dit la blonde.

Je fixe la brune un instant, je me souviens d’elle à présent. On avait même bossé ensemble, c’était très sympa. J’ai honte, elle connait mon prénom, impossible de me rappeler du sien.

— Tu n’as pas à t’excuser, dis-je à son amie. On n’a pas eu beaucoup l’occasion de se voir, je suis la plupart des cours à distance.

— Ah bon ? Ça doit être bizarre d’étudier seul dans son coin.

Je hausse les épaules et rassemble mes affaires. Je sens son regard sur moi, je sais qu’elle observe mes fins gants noirs en soie. Je les porte rarement, mais aujourd’hui, je ressentais le besoin de me protéger. Je jette mon sac sur le dos et attrape ma canne pour me lever. J’imagine que je n’ai pas besoin de lui donner davantage d’explications, du moins pour l’instant, parce qu’il arrive toujours un moment où les gens posent des questions. Bien trop de questions.

— On va se poser à la cafète, ça te dit ? me propose la brune.

— Ça aurait été avec plaisir, mais j’ai rendez-vous avec l’administration.

— Au troisième ? me demande la blonde. Ben bon courage, parce qu’ils sont bien relous !

Je ne peux m’empêcher de grimacer.

— Rien de grave ? s’inquiète gentiment la brune. Tu veux qu’on t’accompagne ?

— Non, non, juste une formalité.

Elle semble hésiter.

— Est-ce que… est-ce qu’on te verra plus souvent cette année ?

— Euh… je ne sais pas… peut-être.

Un joli sourire illumine son visage, ses yeux pétillent.

Oh ! Est-ce que je lui plais ?

Je comprends mieux pourquoi, à chaque fois, elle est aussi gentille. Dire qu’hier encore, je taquinais ma sœur Mei sur sa naïveté. Je ne suis pas mieux. Un gros nigaud qui n’a jamais rien remarqué. Je la pensais juste très sympa.

La honte, impossible de me souvenir de son prénom, alors qu’elle est super sympa, et mignonne en plus. À trop vouloir fuir les autres, je passe à côté de beaucoup de choses.

— À très bientôt, j’espère ! me dit-elle toujours avec son agréable douceur. Et si tu veux nous rejoindre après, tu es le bienvenu.

Elle me fait un petit signe de la main, puis s’éloigne pour retrouver son amie qui me regarde d’un air curieux.

J’hésite un instant à la suivre, ça semble bien plus intéressant qu’un rendez-vous administratif ! Je crois qu’elle m’aime bien. Je ne suis pas dragueur, je n’ai jamais su comment faire, mais lorsqu’on vient me chercher, c’est différent. Elle est sympa et très jolie avec ses longs cheveux bruns qui ondulent sur ses épaules.

Elle aura au moins réussi à me donner le sourire. Je glisse la main dans la poche de mon pantalon. Du bout des doigts, j’effleure le stylo que j’ai volontairement oublié de lui rendre. Patience, on verra ça plus tard.

Bien entendu, l’ascenseur est en panne. J’ai dû traverser tout le bâtiment pour en emprunter un autre. Lorsque j’arrive enfin au troisième étage, je suis en retard et en sueur. Le petit homme me regarde avec son air pincé et me fait aussitôt remarquer qu’il n’a pas que ça à faire. Je me garde bien de lui dire ce que j’en pense. Je me contente de sourire, poliment. Après m’avoir invité à m’assoir, il consulte l’écran de son ordinateur, les yeux plissés. Sur son bureau, les objets sont alignés avec une maniaquerie certaine.

— Monsieur Wang, nous avons souhaité vous recevoir afin de discuter de vos modalités de scolarité.

— Quel est le problème ?

Il grimace de nouveau, remet ses lunettes en place, se tourne vers moi, pose les coudes sur son bureau et joint les mains.

— C’est exactement la question que j’allais vous poser, monsieur Wang. Pouvez-vous m’expliquer ce qui vous empêche de suivre les cours en présentiel ?

Qu’est-ce que ça peut lui foutre ?

— Je souffre d’haptophobie*. Je ne supporte pas le contact. Donc, venir ici, avec le nombre d’étudiants qu’il y a, c’est compliqué pour moi.

— Je vois. Je ne voudrais pas remettre en doute vos paroles, mais… l’année dernière… vous aviez fait mention d’anthropophobie*, quant à votre dossier, il y est mention de mysophobie*, articule-t-il avec difficulté en lisant son écran.

— Désolé, moi aussi je préfèrerais que ça soit simple.

Ma faute malgré tout.

J’aurais dû m’en tenir à la première version, mais j’ai trouvé qu’Haptophobie était plus classe que la peur de la saleté. En plus, c’est une phobie que les gens acceptent mieux, ça me coupe moins des autres que les précédentes.

— Avez-vous un certificat médical ?

De nouveau, je me masque de mon rictus courtois.

— Non, pas sur moi. La convocation était très succincte, mais je vous le ferai parvenir.

— Bien. En attendant de compléter votre dossier, votre présence sera notée aux cours de travaux dirigés.

Involontairement mes sourcils se froncent.

— C’est très compliqué pour moi.

— Croyez-moi, la faculté met tout en place pour que chacun puisse étudier dans les meilleures conditions. Mais nous veillons également à l’équité entre les étudiants. Vous êtes à présent en troisième année de Licence, il est donc normal que vous fassiez également des efforts…

Connard.

— … Monsieur Wang, vous êtes un excellent élève, mais comprenez bien que sans un avis médical, nous ne pouvons pas continuer à vous accorder cette faveur. C’est injuste envers les autres élèves.

— Je comprends pas, en quoi ça pénaliserait les autres ? Et puis, les années précédentes, j’ai échangé avec les différents professeurs, ils ont compris mes difficultés et nous avons trouvé une solution.

— Il y a des cours pour lesquels la présence est obligatoire. Sans un contrordre médical sérieux, vous ne pourrez pas y déroger cette année.

— Mais pourquoi ?

— Le règlement, tout simplement. De plus, dans le monde du travail, vous devrez apprendre à travailler sous la contrainte. Vous devez vous adapter, et ceci dès à présent. Vos études au sein de notre faculté sont également là pour vous préparer. Le travail de groupe vous fera le plus grand bien, vous êtes trop isolé, ce n’est pas sain.

De quoi je me mêle, espèce de gros connard ?

— Bien. Si vous avez terminé…

Un petit sourire se dessine au coin de ses lèvres, j’ai envie de lui faire bouffer son presse-papier. Mais au lieu de ça, je le salue poliment, pressé de quitter les lieux au plus vite.

En prenant appui sur le bureau pour me relever, je fais malencontreusement tomber une pile de dossiers. Il souffle un juron étouffé et se précipite pour ramasser. J’en profite pour subtiliser le trousseau de clés posé à droite de l’écran.

On verra comment ce con va s’adapter sans ses clés. Et vu son côté maniaque, j’imagine déjà sa panique. Je sais, c’est cruel et mesquin, mais je le deviens lorsque je suis en colère. Et là, la frustration atteint son comble. J’ai conscience que c’est un peu idiot, qu’il risque même de me soupçonner et que cela n’arrangera pas les choses entre nous. La réalité : savoir que j’ai ses clés dans mon sac, un coup bas qui me redonne l’énergie nécessaire pour rejoindre dignement la voiture. Heureusement pour une fois, les places handicapé n’étaient pas toutes squattées. Lorsque je referme la portière, mon sourire de façade s’efface, mon regard se trouble. Je m’accroche au volant, afin d’arrêter le tremblement de mes mains.

Comment est-ce que je vais faire ?

Je ne peux pas arrêter mes études. Il me faut au minimum une licence. L’idéal serait un master. Ce qui veut dire encore trois ans à la fac. Je ne vais pas laisser un tel imbécile se mettre en travers de mon chemin. Je dois penser à l’avenir. Ma grand-mère est toujours pleine de vie et de ressources, mais pour combien de temps encore ? C’est à moi de préparer la relève et de m’occuper de mes sœurs.

Je retire mes gants et bois quelques gorgées d’eau pour me calmer.

Première solution : trouver un médecin qui acceptera de me fournir un certificat. Sur le papier, ça semble possible. Mais la simple idée d’affronter de nouveau le corps médical, les blouses blanches, me fait, de nouveau, frissonner. J’ai passé tellement de temps dans les hôpitaux que je ne les supporte plus. Pendant un instant, je m’imagine en train de demander au médecin un certificat de Nosocomephobie*. Tellement ridicule. Pourtant, celle-là est bien réelle. Je n’ai absolument aucune envie de voir un médecin, encore moins un psy. Je crois que je préfère encore la foule des étudiants de la fac. J’essaye de me convaincre que ce n’est pas insurmontable, mais cela me contrarie. La fatigue va être énorme. En plus, impossible pour moi de prendre les transports en commun, je vais devoir m’organiser avec ma grand-mère pour lui emprunter sa voiture.

La colère revient.

Qu’est-ce que ça peut lui foutre que j’étudie de chez moi ? J’ai passé les examens, comme les autres, et j’ai obtenu de bons résultats. Et le travail en groupe pour faire des maths ? N’importe quoi. C’est en partie pour cette raison que j’ai choisi cette filière. Je peux bosser seul dans mon coin. Et puis les chiffres ne pensent pas, ils ne disent rien de plus que ce qu’ils sont. Leur silence me rassure.

En rentrant à la maison, j’ai à peine le temps d’enlever mes chaussures que ma sœur Mei et ma grand-mère me sautent dessus.

— Comment ça s’est passé ?

— J’ai bien fait ma rentrée, dis-je avec un sourire rassurant. J’ai été sage, mais j’ai pas encore gagné de bons points !

— Et ton rendez-vous ? demande Mei, suspicieuse. Qu’est-ce qu’ils te voulaient ?

— Rien de bien méchant, juste une formalité pour mon dossier. Cette année, je vais avoir davantage de cours sur place, en petits groupes.

De nouveau, je lis la crainte sur leurs visages.

— Ne vous inquiétez pas, ça va aller ! Je suis un grand garçon ! Je sais gérer. Et je me suis déjà fait des copines !

Nainai* sourit en me tapotant l’épaule.

— Bien sûr que ça va aller. Je crois en toi et nous sommes là.

— Je vais devoir t’emprunter plus souvent la voiture.

— Ne t’inquiète pas, on s’organisera. Parle-moi plutôt de ces copines, elles sont jolies ?

— Nainai ! la réprimande Mei. C’est pas important !

— Bien sûr que si ! C’est essentiel ! Il faut savoir s’amuser ! Moi, à votre âge, j’en ai bien profité !

— On commence à le savoir, râle Mei.

— Sympas et mignonnes ! dis-je pour mettre fin au débat. Une brune pétillante et une blonde marrante.

— Parfait, mais ne sois pas trop gourmand et commence par une !

Nous rions alors que ma sœur m’étudie. Malgré mon cinéma, elle a bien vu que quelque chose n’allait pas. Je la connais, si je lui parle de l’autre connard de l’administration, elle est capable de débarquer dans son bureau en furie pour réclamer justice. Et pour le coup, de vraiment lui faire bouffer son presse-papier. Je pose un baiser sur son front. Je la dépasse d’une bonne tête.

— Et toi, Mei ? demandè-je, d’une voix douce. Comment ça s’est passé au lycée ?

Un sourire illumine son visage.

— Je suis dans la même classe que Tristan et Ambre.

Mei est un peu à part. Elle a du mal à aller vers les gens. Du mal à les comprendre tout autant qu’ils ont du mal à l’accepter. Nous avons beaucoup déménagé ce qui ne facilite pas les amitiés. Nous sommes ici depuis un peu plus d’un an maintenant et elle s’est trouvé des amis solides. Ça me fait chaud au cœur.

— Super ! Je vous laisse, je vais dans ma chambre m’allonger un peu.

J’essaye de dissimuler ma fatigue derrière mon sourire, mais elles ne sont pas dupes.

Je referme la porte derrière moi et me laisse tomber sur mon lit. Le bilan de la journée est assez décourageant. Un cours que j’ai à peine suivi, un rendez-vous, et me voilà totalement épuisé. L’année va être longue.

Je commence à somnoler, lorsque la porte de ma chambre s’ouvre. Mes sœurs ont la fâcheuse habitude de débarquer ici n’importe quand et bien entendu, toujours sans frapper. Je fais mine de dormir, mais cela n’arrête pas Xin qui s’installe à côté de moi avec la délicatesse d’un bébé éléphant. Sa petite main se pose sur mon torse. Comme prévu, elle n’arrive pas à garder le silence plus de deux minutes.

— Gēge*, chuchote-t-elle, tu dors ?

— Oui.

— Impossible ! Tu as parlé ! Je le savais ! C’est une feinte.

Je ne peux retenir un sourire, celui-ci, bien plus naturel. J’ouvre un œil et sa tête est juste au-dessus de la mienne. Même si elles ont dix ans d’écart, elle a exactement le même regard suspicieux que Mei. J’éclate de rire lorsqu’elle commence à frotter le bout de son nez contre le mien.

— Je le savais, s’exclame-t-elle victorieuse. Tu dormes* même pas pour de vrai !

Elle me saute dessus et se met à me chatouiller. Heureusement pour moi, elle est encore petite et j’arrive à la maitriser. Quelque chose me dit que ça ne durera pas longtemps.

— Alors, l’affreuse, et ta rentrée au CP ?

— Je suis pas affreuse !

— Est-ce que tu as été gentille avec Lucas ?

— Euh… oui, je crois.

— Et pour de vrai ?

— Hum…

Elle se tapote la bouche avec son index, signe d’une réflexion intensive.

— Non, mais c’est vrai ! je l’ai presque pas commandé ! Et aussi, je lui ai donné des bonbons !

Je ris. Lucas est notre petit voisin. Depuis que nous avons emménagé ici, ils sont devenus inséparables. Pendant les grandes vacances, ils ne se sont pas vus pendant plus d’un mois, ça a été le drame. Xin a passé son temps à squatter mon téléphone pour faire des appels vidéo avec lui. Seule ombre au tableau de cette belle amitié : ma sœur a une fâcheuse tendance à vouloir le prendre pour son serviteur et le petit blondinet ne sait pas dire non.

— Et toi ? me demande-t-elle. Ta maitresse est gentille ?

— Tu veux savoir la vérité ? Ils m’ont un peu énervé aujourd’hui.

Son visage s’assombrit.

— Tu dois le dire à Mei ! Elle va les frapper.

Je ris, et je sais qu’elle a raison. Je la prends dans mes bras pour un tendre calin.

— Tu peux rester, mais je dois me reposer, alors essaye de pas faire trop de bruit.

— Tu veux que je te raconte une histoire ? chuchote-t-elle.

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*

(1) Haptophobie : peur de toucher ou d’être touché.

(2) Mysophobie : peur de la saleté et de la contamination.

(3) Anthropophobie : peur des gens et de la compagnie des gens.

(4) Nosocomephobie : peur des hôpitaux, cliniques et centres de soin en général.

(5) Nainai (奶奶) : désigne, en mandarin, la mamie du côté paternel.

(6) Gēge (哥哥) : grand frère en mandarin.

(7) Dormes : forme erroné du verbe dormir, plébiscitée par Xin, 7 ans.

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Chères lectrices, chers lecteurs,

Depuis le temps que je parle de faire une nouvelle sur Liang, la voici :)

J'attends vos retours avec impatience ♥

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