12. (2/2)

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[...]


Elle s’attendait à émerger à l’étage mais, lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle était toujours dans la petite pièce où elle avait trouvé Ely. Elle grimaça en se levant. Une horrible douleur lui lancinait le crâne, comme si des hommes frappaient inlassablement sur sa boîte crânienne.

– Je ne pourrai pas toujours être là quand tu te réveilleras, lança Azia à côté d’elle.

La femme lui tendit une main qu’elle attrapa et se releva.

– Où est-il ? demanda Alex.

– Ely ? Dans la grande salle, son combat débute dans quelques minutes. Je ne sais pas ce que tu as bien pu lui dire pour le mettre dans une colère pareille.

– C’est lui ! s’emporta la jeune fille.

– Je me fous assez de savoir qui a commencé, avoua Azia en souriant. Mais si tu veux un conseil, évite de t’en prendre à lui de la sorte. Il est capable de te mettre au tapis en un coup à peine.

Alex envoya une grimace à l’encontre de la femme. Elle venait justement d’en faire les frais et cela ne faisait qu’accroitre sa colère. D’un geste incertain, elle tapota son jean à la recherche de son téléphone mais n’y trouva qu’une poche vide. Elle jura, préférant ne pas dire à Azia le motif de sa querelle avec Ely.

– Viens, lui ordonna cette dernière, ça va être au tour d’Ely.

Les deux femmes sortirent de la petite pièce et marchèrent d’un pas tranquille jusqu’à la grande salle. Alex remarqua avec révulsion que le public était encore plus déchainé que lors de sa propre joute, mais surtout plus nombreux. Les gradins ne suffisaient pas et les hommes s’étalaient partout dans la salle, certains avec le nez collé au grillage du ring.

Elles rejoignirent le bar où Azia commença à sortir des bouteilles et remplir des verres. Alex regardait le manège d’un air absent. Des hommes venaient s’accouder au comptoir, demandaient d’une voix grave un verre de whisky, déposaient quelques billets verts et repartaient non sans adresser un clin d’œil à Azia.

Alex s’était toujours demandée pourquoi l’Armée avait jugé bon de garder la monnaie qui circulait avant son arrivée au pouvoir. Aujourd’hui, un simple dollar avait bien plus de valeur que cinq mêmes billets des années auparavant. L’argent était devenu une chose rare que la plupart des citoyens ne possédaient pas. Ils vivaient au jour le jour, leur travail de la journée leur permettant d’acheter de la nourriture pour le soir. Et il fallait ainsi recommencer, tous les jours, inlassablement, jusqu’à ce qu’on décide de rendre son dernier souffle.

La voix tonitruante d’Esteban s’élevant dans le micro fit sursauter Alex. Elle braqua son regard sur le ring où un homme se trouvait. Il était immense et tout en muscles. Un tonnerre d’applaudissements la fit sortir de sa torpeur. Ely venait d’entrer dans la pièce.

Torse-nu, il était uniquement vêtu d’une vieille paire de chaussures et d’un pantalon kaki troué au genou droit. Avant d’entrer dans le ring, il alla s’accouder au bar où Azia lui versa un verre de vodka qu’il avala d’une traite. La foule s’était rassemblée autour de lui, lui donnant des accolades dans le dos.

L’espace d’une seconde, Alex croisa son regard. Elle y lut de la colère, de la haine, et de l’amusement. Puis, contre toute attente, Ely lui décocha un clin d’œil et sourit. La bouche entrouverte, elle le regarda s’éloigner vers le ring et passer le grillage.

– C’est quoi son problème à ce type ? hurla-t-elle pour elle-même.

– Tu lui as tapé dans l’œil, on dirait, ricana Azia.

Alex n’eut même pas le temps de répondre. La cloche venait de sonner, annonçant le début du combat. Sa vue étant complètement bouchée par la foule compacte d’hommes criant à tue-tête, elle grimpa sur un vieux siège défoncé.

De son poste d’observation, elle n’eut aucun mal à voir le coup de poing que l’homme décocha à Ely. Ce dernier tomba aussitôt sur le sol, abruti. À en juger par les réactions de la foule, ce n’était pas souvent que le champion se retrouvait ainsi à terre. Ely se releva et lança un regard noir à son adversaire. Mais le géant ne parut pas s’en soucier et voulut lui décocher un autre coup de poing.

Cette fois, Ely parvint à l’esquiver d’un bond sur le côté. Il attrapa le poignet du colosse avec sa main gauche tandis que la droite se posait sur son épaule. D’un geste dont Alex ne l’aurait jamais cru capable tant il demandait de la souplesse, Ely balança son genou sous l’aisselle de son adversaire.

Celui-ci se retrouva sur les genoux, le bras toujours emprisonné. Ely lui envoya un coup de pied circulaire dans le visage, ce qui finit de faire culbuter son adversaire sur le sol.

La foule se mit à scander son nom. Aas’ gen Calypso, criaient-ils tous en cœur. Alex eut une grimace de dépit. Ely levait gaiement les poings en l’air quand le mastodonte lui faucha les jambes, le faisant tomber à la renverse. Avant même qu’il ait pu reprendre ses esprits, son adversaire l’avait immobilisé et lançait ses poings à l’assaut de son visage.

Les cris augmentèrent. Alex regardait les poings du géant fendre l’air et s’écraser sur le visage d’Ely. Cela dura au moins une dizaine de secondes. De là où elle était, Alex apercevait le visage en sang de l’homme. Tournant la tête, elle vit Azia, sa main figée autour d’une bouteille. Une réelle expression d’inquiétude se lisait sur le visage de la jeune femme.

Un cri déchira la salle et Alex reporta son attention sur le ring. Ely avait réussi à se défaire de l’emprise du géant et le maintenait au sol par le biais d’une clé de bras. Il lui assena un coup de genou dans les reins qui le fit crier de douleur. Puis, toujours en gardant son bras pour le tenir immobile, il lui décocha un coup de talon à l’arrière de la tête.

Le géant tomba inanimé sur le sol. Mort. Des applaudissements fusèrent dans la salle tandis qu’Esteban montait sur le ring pour brandir le poing d’Ely. Ce dernier, le visage en sang, était inexpressif. Il sortit de l’arène et passa devant le bar d’une démarche claudicante. Azia lâcha aussitôt la bouteille qu’elle tenait pour se lancer à sa poursuite et, sans vraiment savoir pourquoi, Alex les suivit.

Ils ne prirent pas l’escalier et continuèrent dans le long couloir noir. Ils entrèrent dans une pièce où se trouvaient un unique lit et quelques vieux meubles en bois. Ely s’assit sur le lit et Azia s’agenouilla devant lui. Elle voulut le toucher mais il la repoussa violemment.

– Ely, il faut soigner tes blessures au visage.

– Va te faire voir, Azia.

– Ely…

– J’ai dit barre-toi !

La jeune femme se releva et, après un soupir, quitta la pièce.

– Ça vaut aussi pour toi, gamine.

Alex alla chercher un vieux tabouret en bois qui croupissait dans un coin de la pièce et s’assit juste devant le lit. Ely leva son visage vers elle. Il pouvait à peine ouvrir son œil gauche tant son arcade sourcilière avait gonflé. Des mèches de cheveux étaient collées sur son front par le sang. Pour la première fois, la jeune fille remarqua la petite cicatrice en forme de croix derrière son oreille.

– Vous aviez raison, j’ai appris une chose aujourd’hui grâce à votre combat. Ne jamais crier victoire trop vite.

Un rire rauque s’échappa de la gorge de l’homme.

– Que vous soyez une ordure avec moi, je comprends, poursuivit-elle. Mais Azia voulait juste vous aider.

– Je me fous de ce qu’elle voulait. En revanche, ce que je sais, c’est que je vais te faire quitter cette pièce à force de coups de pied au derrière.

– Vous tenez à peine debout.

Derrière tout le sang, Alex crut apercevoir un sourire. Elle alla remplir une bassine d’eau au robinet, plongea une serviette blanche dans le récipient, et appliqua délicatement le tissu sur le visage de l’homme. Étrangement, il ne dit rien et se laissa faire.

– J’ai cru comprendre que c’était plutôt rare pour le grand Aas’ gen Calypso de se faire mettre au tapis.

– Je ne suis pas le champion de l’arène pour rien. Comment va ta tête ?

– La dernière fois que vous m’avez demandé comment allait une partie de mon corps, vous m’avez ensuite cognée. Je préfère donc ne pas répondre à cette question.

– C’est toi qui t’es jetée sur moi ! se défendit l’homme.

Elle se retint de lui sauter au visage en le voyant sortir tour à tour d’un petit meuble son téléphone et le fil blanc.

– Je suis allé le recharger pendant que tu étais inconsciente, expliqua-t-il. J’étais à deux doigts de me faire prendre par Esteban, tu as eu de la chance. Je n’aurais eu aucun scrupule à lui dire que c’était à toi, auquel cas tu aurais passé un sale moment.

– J’ai beaucoup de mal à vous suivre, admit Alex. Pourquoi m’aidez-vous ?

– La vie est monotone ici. Tous les matins je me lève, je vais m’entrainer, je martyrise les nouvelles recrues et je vais combattre dans l’arène. Je revis le même schéma inlassablement depuis neuf ans.

– Pourquoi ne pas vous enfuir ?

– On n’échappe pas à Esteban de cette façon, imbécile. Il a des hommes dans tout le pays. Il n’hésiterait pas à nous faire passer pour un traître auprès de l’Armée rien que pour se faire aider à notre capture.

– Je pense que vous êtes faible.

Ely leva son visage vers elle. Maintenant que le sang était nettoyé, on voyait clairement son œil gauche qui avait triplé de volume et sa lèvre qui était ouverte.

– Le bâtiment est gardé par plus d’une dizaine de gars armés jusqu’aux dents. Qui n’hésiteront pas à faire feu. Il y a deux issues, la première étant la grande porte qui est verrouillée. La deuxième est celle de derrière, qui donne sur la salle où tu m’as trouvé un peu plus tôt. C’est par là qu’on sort les corps pour les brûler.

– Je vois que vous avez déjà réfléchi à la question.

– Je n’ai pas cessé d’y penser depuis que je suis là. Mais quand bien même j’arriverais à m’échapper, je n’ai nulle part où aller. Je n’ai pas envie d’être en cavale pour le restant de ma vie.

– Alors vous préférez rester ici ? Tuer des hommes indéfiniment pour le plaisir d’idiots à moitié bourrés et pleins de fric ?

– Ma pauvre Alex, il y a tellement de chose que tu ignores encore.

– J’ai l’impression de l’entendre, grommela la jeune fille.

– Ton père ? devina Ely.

Elle leva un regard assassin vers lui. Il sourit faiblement, ce qui ressembla plus à un rictus à cause de sa lèvre enflée. Ils se défièrent ainsi du regard pendant quelques minutes. Alex se retenait pour ne pas tenter quelque chose. Elle savait que cela aurait été vain. Même blessé, Ely n’aurait eu aucun mal à la mettre au tapis.

D’un geste qu’elle voulut autoritaire, la jeune fille claqua la bassine d’eau sur la petite table de chevet et balança la serviette au visage d’Ely. Ce dernier l’attrapa de sa main gauche avant qu’elle n’atteigne son visage.

– Démerdez-vous tout seul, lâcha-t-elle sans trembler.

Son téléphone fermement serré dans sa main, elle sortit de la pièce en claquant la porte.

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