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Alex aurait pu rester ainsi des heures entières. Elle sentait la chaleur qui l’enveloppait, tel un doux cocon qu’elle n’aurait voulu quitter pour rien au monde. Sa tête ne la faisait plus souffrir. En revanche, son estomac continuait de quémander de la nourriture. Poussant un soupir d’exaspération, elle ouvrit les yeux.

L’environnement avait changé. Elle n’était plus dans la forêt, allongée sur le sol dans l’herbe humide. Elle se trouvait dans un grand bâtiment, sûrement un hangar à en juger les murs faits de tôle. Le plafond était uniquement constitué de grandes poutres en métal, rouillées à cause de l’âge. Prise de panique, elle voulut se lever mais n’y parvint pas. Son poignet gauche était entouré d’un bracelet marron accroché à une barre du lit où elle était installée.

Ses yeux embrassèrent la pièce, à la recherche d’une solution. Mais de grands rideaux verts et abîmés lui obstruaient la vue. Elle sentit sa respiration accélérer, beaucoup plus discontinue qu’en temps normal. La meilleure chose qu’elle trouva à faire fut de crier. Aussitôt, une main fit glisser le rideau qui s’ouvrit sur une femme.

Elle devait avoir une trentaine d’années et sa peau était marron. Une cicatrice s’étendait de la commissure de ses lèvres jusqu’à son oreille droite, donnant à son visage une allure un peu effrayante.

– Silence, lui ordonna-t-elle.

Alex obéit. La femme tira à elle un vieux tabouret mangé par les mites et s’assit dessus. Elle posa une main sur le front d’Alex.

– Ta fièvre a baissé, fit-elle remarquer. Esteban va être content.

– Qui est Esteban ? Et vous, qui êtes-vous ? Où suis-je ?

La femme se fendit d’un sourire quelque peu déformé par sa cicatrice.

– Tu poses beaucoup de questions, Alexandra. Malheureusement, je crains de ne pas être en mesure de t’apporter les réponses que tu cherches.

– Comment savez-vous qui je suis ?

Cette fois, la femme ne put retenir un rire bruyant et sec.

– Allons, tout le monde sait qui tu es. Ta tête est placardée dans toutes les villes, de la frontière mexicaine aux terres les plus reculées d’Alaska. Des hordes de soldats parcourent le pays à ta recherche, interrogeant quiconque est en mesure de leur apporter des renseignements.

– J’ai dormi combien de temps ? demanda alors la jeune fille.

– Trois jours, me semble-t-il. Nos gars t’ont trouvée effondrée dans la forêt à quelques kilomètres, et t’ont ramenée ici où je me suis occupée de toi.

– Mais c’est quoi ce « ici », putain ?

La femme se leva, soupira et lança à Alex des vêtements secs.

– Enfile ça, je te conduis à Esteban. Il t’expliquera tout ce que tu as besoin de savoir.

Alex s’habilla aussi vite qu’elle le pouvait, puis laissa la femme la détacher du lit. Elle se leva, au départ hésitante, mais finit par trouver son équilibre. Elles sortirent de l’endroit délimité par le rideau et se retrouvèrent dans une immense pièce où plein d’autres voilages étaient attachés. Certains étaient ouverts, laissant apparaître des couchettes parfois inoccupées.

Un homme gémissait un peu plus loin. Alex voulut le voir de plus près mais la femme lui attrapa violemment le bras.

– Ne t’avise pas de me fausser compagnie ou je te rattache les poignets, la menaça-t-elle.

Alex obtempéra avec une grimace. Elle suivit la femme jusqu’à un escalier à vis en fer. Les marches n’étaient pas larges, aussi dut‑elle prendre garde à l’endroit où elle posait ses pieds. Une fois en bas, elles marchèrent dans un couloir aux murs gris et graffités, puis parvinrent dans une immense salle.

Des gradins étaient installés sur les côtés tandis qu’au milieu, un ring de combat trônait fièrement. Il était entouré d’un grillage et la seule issue était une porte découpée dans ce dernier. La pièce était plongée dans le noir et le couloir était uniquement éclairé par de vieux néons semblant prêts à rendre l’âme à tout moment. Ils avaient l’électricité.

Il y a plusieurs années, Alex aurait trouvé cette réflexion idiote. Mais aujourd’hui, et ce depuis que l’Armée était au pouvoir, avoir de l’électricité était un luxe que beaucoup ne pouvaient pas se permettre. Cela était interdit par le régime et, étrangement, cette pensée réconforta Alex. Peu importe où elle se trouvait, l’Armée ne venait pas ici. Ces gens étaient des opposants au pouvoir et ils pouvaient la protéger.

Les deux compagnes parvinrent finalement devant une porte en fer. Deux hommes montaient la garde, mitraillette à la main. La femme leur dit quelque chose qu’Alex n’entendit pas mais ils s’effacèrent pour la laisser passer. Elle rentra dans une pièce sans fenêtre et dont les murs étaient cachés par des armoires en métal.

Au centre, un homme était assis derrière un bureau. Un cigare à la bouche, il dévisagea longuement Alex de la tête aux pieds, puis lui ordonna de prendre place sur le vieux fauteuil devant lui. Ses cheveux grisonnants étaient plaqués sur son gros crâne et ses lèvres épaisses encadraient le cigare. Alex devina sans peine son ventre opulent qui se dissimulait sous une chemise de flanelle jaune.

– Alors c’est toi, dit-il finalement.

– Moi ?

– La traîtresse. Il y a des affiches de toi placardées dans tout le pays. Je ne connais pas un gars en uniforme qui ne soit pas à ta poursuite. Ton père est furieux, il participe lui-même aux recherches. Il a assassiné tous ceux qui n’avaient pas été aptes à répondre à ses questions.

Alex eut une moue contrite tandis qu’elle essayait de masquer son énervement.

– Ne t’en fais pas, la rassura l’homme, tu es en sécurité ici. L’Armée ne s’y aventure jamais et si des soldats venaient à pointer le bout de leur nez, ils ne repartiraient pas vivants.

– C’est quoi cet endroit ?

– Le Jugement Dernier.

– Je ne comprends pas.

– Dieu doit décider si tu as le droit de vivre ou de mourir.

Devant la mine déconfite d’Alex, l’homme écrasa son cigare dans un cendrier.

– Mes hommes t’ont trouvée, ils t’ont ramenée ici et t’ont soignée. Tu me dois la vie. Et c’est pour cela que dorénavant, tu m’appartiens.

L’homme se leva et claudiqua jusqu’Alex. Il la tira par le poignet pour la forcer à se lever.

– Tu n’es pas bien costaud, grommela-t-il. Je me demande si ça vaut vraiment la peine que je te laisse la vie sauve.

– J’ai été un soldat de l’Armée, se défendit Alex. J’ai été entrainée pendant plusieurs semaines à manier les armes.

– Je m’en contrefous. Cela m’est bien égal que tu sois douée avec un pistolet.

Les mains glacées de l’homme firent frissonner Alex. Elle se sentit raidir lorsqu’il s’attarda sur sa poitrine, brassant ses seins dans ses doigts boudinés.

– Tu serais peut-être plus utile comme divertissement pour mes hommes.

À ces mots, Alex se dégagea de l’emprise de l’homme et s’empara du cendrier posé sur le bureau. Elle le lui balança à la tête mais ce dernier l’esquiva d’un bond sur le côté. Elle n’aurait pas pensé qu’un homme aussi gros puisse faire preuve d’une telle réactivité. Un large sourire se dessina sur le visage du tenancier, dévoilant des dents jaunies par le temps.

– Allons-bon, il semblerait finalement que je puisse faire quelque chose de toi. À combien estimes-tu tes chances de survivre dans l’arène ?

– Quelle arène ?

Alex repensa au ring clôturé qu’elle avait vu en venant. Et alors tout devint clair pour elle.

– Vous faites des combats clandestins, dit-elle en fixant l’homme dans les yeux.

– C’est ce que j’ai dit, non ? Le combat décidera de si tu as le droit de vivre ou non, ce sera ton jugement dernier. Je doute fortement que tu puisses survivre à un seul match dans ce ring. Toutefois, j’imagine déjà le succès de ton premier combat. La Traîtresse contre Étoile noire. Les gens viendraient à coup sûr !

– Qui est Étoile noire ?

– Notre dernière arrivante, une jeune femme charmante, répondit-il d’un air énervé. Bon, je n’ai plus besoin de toi, Azia va te ramener. Ton premier combat sera demain soir, d’ici là j’aurai le temps de faire de la publicité auprès de nos fidèles. Qu’est-ce que tu fais encore là ?

La porte s’ouvrit brusquement et Alex fut happée à l’extérieur du bureau. Elle se retrouva à suivre la femme à la peau métisse, qui devait être Azia. Celle-ci la raccompagna à l’étage où elle lui donna de quoi manger, une étrange pâtée jaune.

– Prends des forces, lui ordonna-t-elle. Je ne donne pas cher de ta peau demain.

– Merci, c’est encourageant.

Alex porta la fourchette à sa bouche et faillit recracher l’immonde mélange. Mais elle était tellement affamée qu’elle finit son assiette, appréciant la sensation procurée par la nourriture se déversant dans son corps. Quand elle eut fini et qu’elle releva la tête, elle était seule.



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