5.

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Le salon était vide lorsqu’Alex redescendit et elle fut surprise de n’y trouver personne. Quelques minutes plus tôt, elle avait entendu la porte d’entrée claquer, puis une violente dispute éclater entre Sebastian et son père. Edison n’était pas là non plus. Elle les chercha dans toute la maison, sans résultat, alors que toutes leurs affaires étaient encore posées sur le canapé.

Un aboiement d’Edison se fit entendre, suivi de murmures et de rires. Alex balaya la pièce du regard et s'arrêta sur la porte en bois située dans le prolongement de l’escalier. Sans grande conviction, elle en tourna la poignée et fut surprise de constater qu’elle s’ouvrait. D’aussi loin qu’elle se souvienne, cette porte avait toujours été fermée. Elle donnait sur une pièce où Michael entreposait de précieux documents relatifs à l’Armée, documents qu’elle n’avait en aucun cas le droit de consulter et, dans un manque de confiance flagrant, Michael verrouillait sans cesse à clé après son passage.

Piquée par la curiosité, la jeune fille tâtonna le sol de son pied et découvrit un petit escalier en pierre. Les marches étaient hautes et étroites. Le contact de ses pieds nus contre la pierre froide et abîmée la fit frissonner, et il lui fallut une bonne minute pour descendre la dizaine de marches tant progresser dans le noir était difficile.

Les mains en avant pour parer la rencontre d’un quelconque objet, elle avança sur quelques mètres dans un couloir exigu avant d’apercevoir un faible halo de lumière passant dans une ouverture restreinte. Collant son oreille contre la porte, elle perçut un son qu’elle n’avait pas entendu depuis près de dix ans. Celui d’une guitare.

Elle entrouvrit légèrement, le plus doucement possible pour ne pas attirer l’attention. Ce qu’elle vit lui arracha de nouveau une grimace chargée d’incompréhension.

Assis sur un tabouret, pieds nus, Sebastian grattait avec passion une guitare acoustique. Debout devant lui, Michael chantait et dansait avec joie. Les deux premiers boutons de sa chemise avaient été enlevés, laissant entrevoir de nombreux poils blonds.

Sa voix grave emplissait la salle, accompagnée par les glapissements joyeux d’Edison qui observait la scène, couché un peu plus loin. La pièce, quoi que petite, était noyée sous les posters de groupes de rock qu’Alex n’avait jamais vraiment connus.

Sur un pan du mur, une immense étagère montant jusqu’au plafond était remplie de disques. Il y en avait des centaines, plus qu’elle n’en avait jamais vu. Elle ne connaissait pas la chanson que les deux hommes jouaient. À vrai dire, elle était encore trop jeune pour s’être construit une réelle culture musicale quand l’Armée avait pris le pouvoir. Et ainsi interdit toute forme de musique, à l’exception des chants à sa gloire.

Sebastian acheva le morceau à la guitare, chaudement applaudi par Michael. Les deux amis passèrent ensuite plusieurs minutes à choisir un CD qu’ils introduisirent dans une immense chaîne Hi-Fi. Très vite, des notes s’élevèrent et Alex les regarda, plus éberluée que jamais, se mettre à danser.

Tandis que son ami frappait dans ses mains, Michael exécutait quelques pas de danse. Ils riaient aux éclats. Notamment lorsque Sebastian commença à se déhancher, accordant ses mouvements de bassin au rythme de la musique. Pour peu, Alex en aurait presque souri. Elle ne les avait pas vus ainsi depuis la montée de l’Armée au pouvoir.

Alors qu’elle s’apprêtait à refermer la porte, Edison se leva et commença à aboyer bruyamment. Sebastian et Michael s’arrêtèrent aussitôt, se tournèrent vers l’ouverture et l’aperçurent. Elle n’eut même pas le temps de bouger. Elle se retrouva happée à l’intérieur et assise de force sur le tabouret. La musique cessa.

– Allons-bon, grommela Michael, je crois que nous avons oublié de refermer la porte.

Son sourire s’était évanoui, il était redevenu l’homme froid qui aimait tant l’Armée Blanche. Sebastian marchait dans la pièce, les bras croisés sur sa poitrine.

– Vous allez me torturer ? demanda alors Alex.

– Le jury délibère encore, répondit Sebastian.

Un large sourire ornait son visage. N’y tenant plus, il explosa de rire devant la mine déconfite de la jeune fille. Michael leva les mains au ciel, impuissant.

– Bordel de merde, Seb, un peu de tenue ! Nous sommes face à un problème de taille.

– Le problème vous emmerde.

– Allons, ricana Sebastian, pas besoin de s’énerver pour si peu. On se doutait bien qu’Alex finirait par venir ici un jour ou l’autre.

– Ici ?

Sebastian fit de grands gestes avec ses bras.

– Alex, bienvenue au studio de musique « Thompson & Murray ».

– Je croyais que l’Armée avait interdit toute forme de musique, fit remarquer la jeune fille.

– Quand nous étions jeunes et qu’on vivait dans l’Utah, la consommation de cannabis était prohibée. Ça ne nous a pas empêchés, ton père et moi, d’en consommer à plusieurs reprises. Les interdits sont faits pour être bravés.

– Tu as toujours été un anticonformiste, d’aussi loin que je me souvienne. Mais Michael…

– Papa, la coupa ce dernier.

– Pardon ?

– Tu m’appelles comme tu veux dans mon dos, le vieux ou l’enfoiré, peu importe. Mais quand je suis là, c’est papa.

La jeune fille ne trouva même pas la force de répondre.

– Qu’est-ce que papa a encore fait ? demanda Sebastian sans se départir de son sourire.

– Papa écoute de la musique, alors que c’est interdit par l’Armée qu’il vénère tant.

– Papa est un vilain garçon !

Sidérée, Alex regarda son père et Sebastian se tordre de rire devant ses yeux. Décidemment, certaines choses lui échappaient.

– Papa joue avec le feu, finit par reconnaître Michael. J’ai beau soutenir l’Armée, j’aime trop la musique pour me plier à leur interdiction. Pourquoi crois-tu que nous t’avons gardée éloignée de ce studio ?

– Parce que papa est un imbécile ? risqua la jeune fille.

Pour la première fois depuis longtemps, elle vit son père sourire à sa remarque. Il était plutôt pas mal, pour un mec de cinquante ans, ne put-elle s’empêcher de remarquer. Son sourire donnait l’impression de s’étendre jusqu’à ses oreilles, dévoilant une rangée de dents blanches étonnamment impeccables dans une société où l’hygiène avait, pour la plupart des citoyens, complètement disparu.

– Parce que malgré tout ce qu’elle peut penser, reprit Michael, papa tient à sa fille.

– Papa est un mec bien, approuva Sebastian.

– Papa est un tueur.

Cette fois, le sourire de Michael s’envola. Il soupira, passa une main dans ses cheveux, et prit un tabouret sur lequel il s’assit. Sebastian était posé sur le sol, à ses pieds, la tête d’Edison sur les genoux.

– Alexandra, commença-t-il.

– Papa ?

– Je me souviens d’une époque pas si lointaine où tu avais pleinement confiance en moi. Une confiance aveugle. J’étais ton père, mais aussi ton meilleur ami. Tu me disais tout. Aujourd’hui, tu ne m’adresses plus la parole. Qu’est-ce qui a changé ?

– Je pense que c’est en rapport avec ton nouveau travail. Tuer des gens. Travailler pour une organisation infecte et parcourir le pays pour recruter des soldats parmi la population terrorisée. Tu vois de quoi je parle ?

– Je vois très bien, et j’ai pleinement conscience que tout ça est difficilement supportable pour toi. Mais j’ai bien peur que cela ne soit qu’une question de point de vue.

– De point de vue ? répéta la jeune fille, incrédule. Je suis navrée, mais j’ai beau essayer de changer de point de vue, le résultat est toujours le même à mes yeux !

– C’est justement parce que tu le vois avec tes yeux. La réalité peut être perceptible de différentes manières. Ce que tu vois, ce n’est pas ce que je vois. Ce n’est pas ce que Seb voit. Et ce n’est pas non plus ce qu’Edison voit.

– Je ne comprends pas trop où tu veux en venir, avoua la jeune fille.

– À tes yeux, je suis un tueur. Aux yeux de Seb, je suis pourtant le même qu’avant.

– En plus chiant, intervint ce dernier.

Michael le fit taire d’un coup de talon dans le ventre.

– Ce que j’essaye de te dire, c’est que tu n’as pas toutes les données pour comprendre pleinement l’étendue du problème.

– Alors donne-les-moi. S’il existe une raison pour laquelle tu fais ça, je ne demande qu’à l’entendre.

– J’aimerais que les choses soient aussi simples, mais ça ne l’est pas. Je ne peux rien te dire, tout du moins pas maintenant.

– Dans ce cas, je ne peux pas te faire confiance.

Michael poussa un soupir, se leva. Il plongea ses yeux dans ceux de sa fille.

– Quand j’étais au lycée, on nous a fait lire ce livre d’Homère, L’Iliade. Qu’on se le dise, ce bouquin m’a royalement fait chier. Mais tu devrais le lire un jour, notamment la partie sur la fin de la guerre de Troie. Tu comprendrais plein de choses.

Avant même qu’elle ait pu ajouter quelque chose, son père quitta le studio.

– Et où veut-il que je le trouve, son putain de livre ? grommela la jeune fille.

– Ton père a toujours pris soin de soigner les conclusions de ses discours, soupira Sebastian. Ne t’occupe pas de ça. Après tout, papa est un tueur, n’est-ce pas, Alex ?

Et il sortit à son tour du petit studio.

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