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[...]


La calèche s’arrêta dans la rue jouxtant la grande place publique de la ville, au pied de Telegraph Hill. Déjà des dizaines de badauds se pressaient vers le lieu. Alex avait profité du trajet pour revêtir la veste du Centre dans lequel elle étudiait, une espèce de grande cape blanche avec les deux lettres « AB » cousues en rouge au dos.

Des centaines de chaises avaient été disposées devant l’estrade. Sebastian et Alex allèrent s’assoir aux places qui leur étaient destinées, au troisième rang. Très vite, tous les sièges furent occupés. Alex remarqua les gardes qui entouraient la place. Au cas où quelqu’un aurait envie de s’enfuir, évidemment.

Sur l’estrade se trouvait un grand pupitre. Quelques mètres derrière, une table comportait trois larges livres aux pages claires, chacun surmonté d’une indication. FORMATEUR, SOLDAT et SPECIAL. Les trois choix de carrière s’offrant aux jeunes recrues de l’Armée.

Le silence se fit dans l’assemblée lorsque le Directeur du Centre monta sur l’estrade, suivi du Chef-Commandeur Roberts et du Commandant Thompson. Comme d’habitude, ce fut Michael qui prit la parole. Il avait retroussé les manches de sa chemise blanche, laissant entrevoir ses avants bras musclés.

– Chers citoyens, commença-t-il. Aujourd’hui est un jour important pour notre nation, mais aussi pour vos familles. Vos enfants ont réussi. Ils se sont révélés dignes de l’Armée et à présent, ils sont prêts pour en intégrer les rangs. Ils sont notre fierté et nous plaçons de grands espoirs en chacun d’eux !

Des applaudissements fusèrent dans l’assemblée. Alex, elle, se contenta de frapper une fois dans ses mains, remarquant que la femme à côté d’elle ne semblait pas emballée non plus par ce discours. Les réfractaires de l’Armée étaient moins nombreux que ses admirateurs, mais ils existaient malgré tout.

– Je tenais toutefois à exprimer mon profond regret quant à la tragédie qui a frappé le Centre de San Francisco il y a quelques jours. Instituer un nouveau Marathon du Déshonneur n’était pas du tout notre intention, mais nous avons dû pallier un problème de comportement trop alarmant pour être passé sous silence.

– Pauvre type, marmonna Alex.

Sebastian la frappa doucement sur le genou pour lui indiquer de se taire.

– Mais aujourd’hui est un jour de célébration pour nos chers enfants. Je suis moi-même profondément impliqué puisque, comme certains de vous le savent, ma fille Alexandra va devoir choisir sa destinée en ce jour. Je suis plus qu’honoré, ajouta Michael, de l’accueillir au sein de notre grande et magnifique Armée.

Ébahie qu’il ait osé parler d’elle, Alex se sentit fulminer et dut prendre sur elle pour ne pas s’enfuir en courant. La cérémonie suivit son cours : un à un, les élèves furent appelés sur la tribune afin d’accomplir le rite de passage. Vint le tour d’Alex. Elle se leva, monta les quelques marches menant à l’estrade. Essayant d’ignorer le regard insistant de son père, elle s’approcha des trois immenses livres posés sur la table en bois.

Enfin, elle y était. Pendant presque dix ans, elle avait redouté ce moment. À dix-neuf ans, elle ne pouvait affirmer avoir pleinement conscience du sens à donner à sa vie. Pourtant, elle était certaine que son but ultime n’était pas de devenir un membre de l’Armée Blanche. Plus jeune, elle avait souhaité devenir médecin, afin de trouver un remède qui aurait pu aider sa mère, morte lorsqu’elle n’avait que quatre ans des suites d’une maladie neuro-dégénérative.

Tout s’était passé très vite. Aussitôt après la naissance d’Alex, elle avait commencé à montrer des signes inquiétants. Cela s’était d’abord manifesté sous forme de troubles de ses fonctions sensitives et motrices. Puis, les symptômes avaient disparu aussi vite qu’ils étaient arrivés, avant de revenir quelques semaines plus tard seulement, de façon encore plus violente.

Aucun médecin n’avait pu l’aider. Pire encore, aucun n’avait été capable de la soulager.

Elle avait donc fini par se suicider. Michael l’avait retrouvée pendue dans leur appartement alors qu’il rentrait d’un long voyage, Alex endormie sur le canapé à quelques mètres de là.

Oui, Alex aurait aimé devenir un grand médecin et sauver des vies. Pourtant, elle s’apprêtait à prêter serment à un groupe qui, au contraire, s’amusait à en prendre.

Elle s’approcha encore un peu plus, sentant les regards braqués sur elle. Les gens avaient hâte de savoir, tout comme ils avaient voulu savoir ce que choisirait Joey Roberts, qui était passé trois élèves avant elle. Ce dernier, sous le regard bienveillant et attentif de son père, avait finalement opté pour la carrière de Spécial. Rien de bien étonnant en soi.

Un bac empli d’un liquide rougeâtre était posé derrière les livres. Le Sang des Damnés, comme l’Armée l’avait surnommé. Pour chaque cérémonie de fin de Cycle, un prisonnier purgeant sa peine dans les camps d’Alaska était choisi. Il était tué de façon rapide, puis les soldats récupéraient l’hémoglobine de son corps et la versaient dans ce bac en plastique. Prêt à être utilisé.

Alex avança sa main. Elle la plongea dans le liquide, essayant d’oublier qu’il s’agissait du sang d’un être humain, que quelqu’un avait été tué juste pour le spectacle, puis la ressortit et leva sa paume au-dessus du livre des Formateurs. Un peu plus tôt, elle avait décidé avec Sebastian que c’était le meilleur choix. La meilleure façon pour elle de passer inaperçue.

Dès que son empreinte faite de sang y serait apposée, un sous-fifre de l’Armée viendrait écrire son nom en bas de la page, puis la tournerait pour que l’élève suivant puisse faire de même, si jamais il décidait de choisir cette carrière. La machine était huilée, parfaitement rôdée.

La main toujours suspendue au-dessus de l’ouvrage, Alex se tourna vers son père qui la regardait avec attention. Comme satisfait.

– Va te faire voir, sale Armée de merde, grommela-t-elle pour elle-même.

Et elle déplaça subitement sa paume pour l’aplatir dans un autre livre.


– Les Soldats ? Sérieusement, Alex ?

Sebastian n’obtint aucune réponse à sa question.

– Alex ! cria-t-il plus fort.

La jeune fille, qui marchait quelques mètres devant lui, se retourna. Ils étaient sur le pont menant à l’île, où une légère brise les faisait frissonner. Aucun d’eux n’avait parlé durant le trajet du retour.

– Pourquoi les Soldats, Alex ? demanda-t-il une nouvelle fois.

– Je n’en sais rien ! s’emporta à son tour la jeune fille. Mais quand j’ai vu son visage, j’ai compris que je faisais ce qu’il attendait de moi. Il voulait que je rejoigne les Formateurs, et je ne pouvais pas lui donner cette satisfaction.

– Et ta petite tête ne s’est pas dit qu’il y avait une raison pour cela ? Ton père connait ton horreur de l’Armée. Il n’est pas fou, il savait que tu serais mieux chez les Formateurs. Mais non, il a fallu que tu choisisses les Soldats.

Cette fois, elle ne répondit rien, préférant fixer ses vielles basket pour éviter le regard de Sebastian. Ce dernier se rapprocha d’elle. Des petits plis s’étaient creusés sous ses yeux, comme à chaque fois qu’il était soucieux. Dans ces moments, il paraissait toujours fatigué.

– Alex, reprit-il d’une voix douce, tu viens de faire une énorme erreur.

– Je sais. Mais sur le moment, ça m’a paru être la meilleure chose à faire.

– Tu sais ce que ça veut dire ? Dès demain, tu vas devoir enfiler l’uniforme de l’Armée. On va t’entraîner à être une machine de guerre, à ne plus rien ressentir. Tes émotions vont disparaître. Et, quand enfin tu seras prête, on va te donner un fusil et tu seras chargée de tuer des gens. Tu seras…

– Stop ! l’interrompit la jeune fille. Je ne veux pas entendre ça. Fous moi la paix, Seb, s’il te plait.

Sebastian acquiesça. Il la regarda s’éloigner, le cœur lourd. Elle était comme sa propre fille. Il aurait tant voulu la protéger mais, malheureusement, il ne pouvait rien faire pour elle. Pas tant que Michael ne lui aurait pas donné son accord pour qu'il parle.

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