1. (2/2)

7 minutes de lecture

[...]


– Que veux-tu que je te dise, Sebastian ? Que j’ai hâte d’intégrer l’Armée ? Que je partage leurs idéaux ? Que j’admire des hommes et des femmes qui tuent des dizaines d’innocents chaque jour ?

– Je ne te demande pas de partager leurs idées, juste de faire attention. Tu sais aussi bien que moi que tu ne peux pas refuser. Tu n’as aucune échappatoire.

– Je peux toujours fuir.

– Pour aller où ? demanda calmement Sebastian. À la seconde même où tu partiras, l’Armée se lancera à tes trousses. On placardera des avis de recherche à ton nom, on usera de tous les moyens possibles pour t’attraper. Et quand enfin ce sera fait, ils te tueront sur la place publique. C’est ça que tu veux ?

Comme elle ne répondait pas, il poursuivit.

– En tout cas, ce n’est pas ce que moi je veux. Et ton père non plus.

– Mon père, répéta Alex en ricanant.

Elle esquiva un trou dans le sol en sautant par-dessus.

– Si nous parlons de l’homme ignoble qui travaille pour l’Armée et qui participe activement à leur massacre, alors ne t’en fais pas, je me fous bien de ce que ça peut lui faire. Ce n’est qu’un enfoiré.

– Alexandra Thompson ! s’offusqua Sebastian.

Un oiseau tranquillement posé sur la branche d’un arbre s’envola, apeuré par l’éclat de voix. L’homme s’était arrêté et regardait la jeune fille avec une profonde expression de colère sur le visage.

– Je t’interdis de parler de ton père de cette façon. Michael est mon ami, et c’est un type bien.

– Il participe à la Traque ! s’insurgea Alex. Des milliers d’innocents sont morts ces dix dernières années, et il y a plus que contribué. Il les a massacrés, sous les yeux de tous. Sous mes yeux.

L’évènement à laquelle la jeune fille faisait allusion était tellement ancré dans la mémoire de Sebastian que lui-même n’avait jamais réussi à l’oublier. C’était par une froide nuit d’hiver, deux ans auparavant, quand un adolescent de tout juste quinze ans avait été arrêté pour vol.

D’ordinaire, les délinquants finissaient en prison ou dans les camps de travaux forcés de l’Armée. Cette fois pourtant, les dirigeants avaient voulu faire de lui un exemple et lui avaient donc promis la peine de mort. Comme à chaque exécution, toute la ville avait été réunie sur la place publique située en dessous de la Telegraph Hill. Tous vêtus de blancs, entourés par des gardes armés.

L’adolescent était monté sur l’estrade. Sebastian, lui, était dans la foule avec Alex. Il se souvenait parfaitement du regard apeuré du jeune garçon. Sa mère, en pleurs, n’avait cessé de crier et de hurler, d’implorer la clémence du commandant en charge de l’exécution. Le Commandant Michael Thompson, deuxième plus haut gradé de l’Armée, responsable du recrutement de soldats et en charge de la coordination du mouvement sur le territoire des États-Unis.

À sa droite sur l’estrade s’était dressé, fier comme à son habitude, le Chef-Commandeur Roberts, chargé du deuxième comté du pays et donc de la ville de San Francisco. Il portait sa tenue officielle, un ensemble blanc uniquement rompu par un « AB » cousu en lettres rouges majuscules sur la poitrine. Sa petite moustache frémissait au-dessus d’une bouche trop grosse pour son visage.

Les jambes flageolantes, le jeune garçon avait marché jusqu’au Commandant Thompson. Ce dernier avait alors déclamé un discours à la gloire de l’Armée, exprimant sa tristesse à l’idée de devoir tuer un si jeune homme qui aurait pu se révéler très utile. Puis, sans prémices, il s’était emparé d’une hache et, d’un geste net et précis, sous les yeux de centaines de spectateurs, avait abattu son arme.

La tête était tombée, avant de rouler jusqu’en bas de l’estrade. L’assemblée était restée silencieuse, uniquement ponctuée par les cris de désespoir de la mère du garçon. Sebastian avait alors passé son bras autour des épaules d’Alex. Mais il aurait été vain d’espérer consoler une fille qui venait de voir son père tuer un garçon de quelques années son cadet.

Sebastian ne dit mot. Il ralentit pour descendre la petite butte en terre qui menait au pont. Ce dernier avait été bâti peu de temps après l’arrivée de l’Armée de pouvoir, et il savait qu’il en avait été ainsi uniquement du fait du rang de son ami en son sein. Rien d’autre ne pouvait expliquer que des soldats aient sué pendant plusieurs semaines pour construire un simple pont.

À l’époque où la maison avait été érigée, plus de dix ans auparavant, le seul moyen de rejoindre le continent était d’utiliser un bateau, raison de leur choix d’y construire la villa. Autrefois parc national, l’île avait été mise en vente par le gouvernement américain pour réduire les dettes du pays. Sebastian et Michael y avaient vu une occasion unique de bâtir la maison dont ils avaient toujours rêvé.

Le visage de l’homme se décrispa quand il repensa aux réactions de certaines personnes lors de leur acquisition. Il se souvenait notamment de la première fois où ils avaient embarqué sur le ferry au port de Tiburon, la ville côtière. Les marins n’avaient cessé de se demander s’ils étaient gays, et l’un d’eux s’était même risqué à demander si Alex avait été adoptée ou s’ils avaient eu recours à une mère porteuse.

Aujourd’hui, plus aucun ferry ne partait de Tiburon pour rejoindre l’île. Il était inconcevable qu’un simple citoyen utilise un bateau, encore plus pour véhiculer un des plus haut-gradés de l’Armée. Le pont était à peine assez large pour y marcher à deux. Depuis l’arrivée de l’Armée au pouvoir, plus aucun véhicule à moteur n’était autorisé à circuler et il avait donc été conçu pour permettre uniquement le passage de chevaux.

Sur le port de Tiburon, déjà les citoyens s’affairaient au marché. Certains alignaient des produits sur leurs échoppes tandis que d’autres avaient commencé à marchander avec les premiers passants. Les vieux étals, tous en bois, donnaient l’impression de vouloir s’écrouler à tout moment.

Sebastian interpella la jeune fille qui faisait mine de ne pas avoir vu qu’il s’était arrêté. Elle poussa un soupir, revint sur ses pas.

– Quoi encore ?

– Je sais que tu n’es pas d’accord avec ce que ton père fait, mais tu dois me croire, en aucun cas ce n’est l’homme ignoble que tu imagines. On doit tous faire des choix et ceux de ton père se sont révélés très difficiles. Tu n’as pas le droit de le blâmer pour cela.

– Ma vie n’est qu’un immense paradoxe, Seb. La chose que je déteste le plus dans ce monde, l’Armée Blanche, semble vouer un culte à la personne que j’aimais le plus, mon père. Il était mon modèle et, aujourd’hui, je le hais plus encore que tous ces soldats.

– Ton père doit rentrer ce soir. Nous pourrons en discuter tous les trois.

– Pour que ça finisse comme la dernière fois ? grommela la jeune fille.

– Exact, rigola Sebastian. J’adorais pourtant ce vase.

– Si Michael ne s’était pas baissé, il n’aurait pas percuté le mur.

– Ça te ferait si mal que ça de l’appeler « papa » ?

Pour la première fois depuis longtemps, un sourire se dessina sur le visage d’Alex.

– Mon pauvre petit cœur ne supporterait pas une telle douleur, ricana-t-elle.

Elle se retourna subitement en entendant le bruit de sabots au loin. Une calèche tirée par deux chevaux à la robe marron, et conduite par un soldat de l’Armée, se gara le long de Shoreline Park. Les canassons étaient épuisés mais le soldat ne s’en souciait visiblement pas.

– Pile à l’heure, remarqua Sebastian.

Il posa sa main sur l’épaule de la jeune fille, simple geste bien difficile à supporter pour elle, tant son aversion des contacts humains était à prendre au premier degré.

– Tâche de ne pas te faire remarquer.

– Tu me connais, je suis invisible !

Sebastian ne put retenir un sourire et regarda la jeune fille s’éloigner au pas de course. Intérieurement pourtant, il se surprit à prier pour qu’elle ne fasse pas de bêtise.


Après l’interdiction de circuler en voiture, de nombreux citoyens avaient déménagé dans les grandes plaines du pays afin de se lancer dans l’élevage et la vente de chevaux. C’était pour ainsi dire le commerce le plus lucratif du pays, les animaux étant devenus une simple marchandise à laquelle on apportait bien peu de considération.

Ce n’était pas la seule chose que l’Armée avait changé. Elle s’était proclamée purificatrice venant sauver la race humaine, et avait interdit tout l’électronique, du simple frigo aux ordinateurs. Pis encore, elle avait supprimé l’accès au courant électrique pour tout le monde.

En somme, ils avaient fait un bond dans le passé. Les citoyens avaient dû apprendre à vivre comme leurs ancêtres, avec pour seule lumière de vieilles bougies trouvées dans des greniers. L’ère du numérique avait définitivement disparu, et on avait aussi interdit tout ce qui pouvait constituer une menace pour le régime mis en place : la musique, les livres…

Dans la calèche qui la conduisait au Centre où elle étudiait, Alex repensa à ce que sa vie aurait pu être si l’Armée n’avait pas fait irruption. À l’époque, elle avait une relation fusionnelle avec son père et Sebastian. Portée par cet amour, elle se voyait déjà réussir dans la vie. Mais désormais, ce n’était plus qu’une utopie. La terreur régnait dans le pays. Et les gens continueraient de craindre l’Armée des années durant.

Annotations

Recommandations

Défi
Angel Rotta
À toi, Estavi
2
2
8
2
Défi
frenchwine

Fabrice avait 13 ans et il n'avait connu que les jeux vidéos, les téléphones à touches, et autres joyeusetés de sa génération.
Fabrice avait 15 ans, et dans la cour d'école, on ne parlait que jeux, les vidéos des autres, les photos ajourées avec des logiciels qu-il savait triturer.
Fabrice avait 16 ans, il était apprenti, n'était pas vraiment beau, mais connaissait des filles, qui dés à la maison, discutaient sur fbouc, tout ce qu'ils n'avaient dit.
Fabrice avait 20 ans, dans son petit studio, son pc de bureau lui prenait toute la pièce, dormir est accessoire, tant que l'on peut jouer avec le monde entier.
Fabrice avait 20 ans.....plein d'amis sur la toile, et ceux qui l'aimaient bien, étaient sa compagnie dans de ces jeux de guerre, il était le sniper, qui protégeait leurs vies, dans ces jeux en réseau.
Fabrice avait 20 ans..... sa compagnie de jeu, dans un rush s'est fait prendre, il fallait sacrifier un de leurs compagnons pour permettre aux suivants de rentrer a la base.
Fabrice avait 20 ans....juste un entrefilet sur le journal local, un jeune homme s'est jeté depuis les dix étages, dans sa main chiffoné, un papier imprimé, une médaille de courage a été décerné à celui qui a fait pour protéger les autres, don de son souvenir.
Fabrice avait 20 ans...


3
3
0
1
essaime
Terre. De nos jours. Un matin très tôt, à Paris et simultanément dans toutes les villes et tous les pays du monde, un cri d'alarme retentit, que chaque humain de la planète perçoit et comprend dans sa langue, sans distinction d'âge, de sexe ou de religion. Quel est ce cri ? Doù vient-il ? Comment va réagir le monde ?

Une longue nouvelle que je publie ici alors que l'écriture n'est pas terminée, même si je sais où je vais, mais en espérant que ça m'encourage à la terminer ;-) Sans prétention, pour le plaisir de se poser des questions étranges et avec l'envie de m'amuser un peu. Ah et aussi en deux grandes parties très distinctes, la première faisant 12 chapitres Scribay.
92
98
169
27

Vous aimez lire pXh ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0