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San Francisco avait beaucoup changé en dix ans. De nombreuses maisons victoriennes, qui faisaient autrefois la fierté de la ville, avaient été brûlées. D’autres, en piteux état faute d’entretien, étaient prêtes à tomber en ruine. Sur certaines, on avait peint sur la porte d’entrée une immense croix rouge, la marque des traîtres.

Quand l’un d’eux était découvert, soit il était tué, soit offert en pâture, ainsi que sa famille, aux citoyens de la ville. Ces derniers étaient alors autorisés à leur faire subir toutes sortes de traitements dégradants, dans le seul but de les pousser au suicide.

Alex n’avait jamais oublié la mort de sa meilleure amie Kelly, six ans auparavant. Son père avait été considéré comme un renégat après qu’il eut tenté de renverser, avec un petit groupe de rebelles, le Haut-Commandement de la ville. Tous ses compagnons avaient été exécutés, mais lui avait eu le droit à ce qu’on appelait un traitement de faveur. La porte de leur maison, dans le quartier de la Marina, avait été recouverte de la peinture rouge réglementaire.

Les fidèles de l’Armée avaient alors fait vivre un véritable calvaire à toute la famille. Y compris à Kelly, qui ne pouvait plus se rendre au Centre sans recevoir les moqueries et les insultes de ses camarades. Un jour, trois d’entre eux l’avaient enfermée dans les toilettes, avant de monter la garde devant la porte deux jours durant, repoussant les rares âmes désireuses de lui venir en aide. Même les professeurs avaient prétendu ne rien savoir et, lorsqu’on l’avait finalement sortie de là, elle était affamée et déshydratée. Une semaine après, la jeune fille s’était suicidée dans ces mêmes toilettes et son frère aîné, Sawyer, avait disparu. Les malheureux parents s’étaient à leur tour donné la mort quelques jours plus tard.

La calèche s’arrêta finalement devant un immense bâtiment en pierre grise. Construit par l’Armée dès son arrivée au pouvoir, le Centre de San Francisco rassemblait des jeunes de toute la région pour leur dispenser un enseignement. Les élèves étaient formés par des membres de l’organisation afin de venir gonfler ses rangs dès la fin de leur cursus.

L’imposant édifice était gardé par deux femmes en uniformes. Fusils au bras, elles contrôlaient l’entrée des élèves. Alex sauta de la calèche et resserra la prise de ses mains sur les bretelles de son sac à dos. Elles étaient moites. Comme tous les matins, comme à chaque fois qu’elle arrivait ici. Il n’y avait pas d’endroit plus détestable sur terre, sauf peut-être les camps de prisonniers situés dans le désert glacial de l’Alaska.

Elle tenta d’ignorer les regards des soldats lorsqu’elle passa devant eux. Ce n’était pas des regards de haine, bien au contraire. Au Centre, elle était connue comme la fille du Commandant Thompson, personnage éminent de la ville de San Francisco.

À l’intérieur du bâtiment, un grand couloir donnait sur plusieurs salles de classe et Alex se dirigea sans un bruit jusqu’à la dernière d’entre elles. Le Centre regroupait des enfants de cinq à dix-neuf ans divisés en plusieurs niveaux. Suivant les notes obtenues tout au long de leur scolarité, ils pouvaient choisir entre différentes carrières, certaines plus gratifiantes que d’autres.

Alex entra dans la salle, une petite pièce aux murs gris. Des tables en bois étaient disposées symétriquement le long des murs. Sur une estrade, un homme d’une quarantaine d’années était assis à un bureau. Il leva les yeux vers elle, l’accueillit d’un bref signe de la tête. La jeune fille alla s’asseoir au fond de la salle et sortit ses livres de cours.

Tous possédaient des titres alléchants : « L’histoire de l’Armée Blanche », « Organigramme de l’Armée », « Théorie des techniques de combat », « Comment devenir un soldat exemplaire ? » et enfin, le préféré d’Alex, « Trahison et crimes : le système judiciaire de l’Armée ». Elle n’avait d’ailleurs jamais compris l’intérêt de ce manuel, puisqu’il n’y avait aucun système judiciaire digne de ce nom.

Le cours débutant la journée portait sur le premier ouvrage. Le professeur, un membre distingué au sein de l’Armée, qu’Alex détestait au plus haut point, ne tarissait pas d’éloges sur le coup d’état orchestré pour prendre le pouvoir. Prodigieux. D’une extrême intelligence. Tels étaient les mots employés pour désigner le début de ce régime de terreur.

Un peu moins de dix ans auparavant, partout dans le pays et même au-delà des frontières, des hommes avaient surgi de l’ombre. Tous vêtus de blanc et armés, ils avaient d’abord attaqué les grandes villes. Une fois les premiers systèmes de défense neutralisés, ils s’étaient occupés du gouvernement et des dirigeants du pays.

Cela n’avait été possible que grâce aux hommes infiltrés. Ils étaient des milliers, occupant des postes à responsabilité, côtoyant les plus grandes personnalités, étant au cœur même de la machine. Il leur avait fallu quinze jours à peine pour renverser toute la structure du pays, pour mettre à terre une force de défense déjà fragilisée par des guerres à répétition à l’autre bout du monde. Quelques attentats, à travers tout le pays, avaient achevé de semer la panique dans les rangs de la population, qui n’avait plus eu d’autre choix que celui de se plier aux exigences de celle qui se faisait appeler Armée Blanche.

Le professeur énumérait encore les différentes étapes du processus qui avait mené à l’occupation du pouvoir lorsque quelqu’un tambourina à la porte. Deux gardes entrèrent, fusils au poing, accompagnés du Directeur de l’établissement, un homme de petite taille. Son visage était assombri par une épaisse barbe et une paire de lunettes derrière laquelle se cachaient deux yeux marron en amande. Son crâne dégarni brillait dans la lumière.

Tous les élèves se levèrent puis firent le salut de l’Armée, un geste qui consistait à lever son bras à la verticale, le poing fermé.

– Assis, ordonna le Directeur de sa grosse voix.

Il rejoignit le professeur sur l’estrade, toujours entouré de ses sbires.

– Certains d’entre vous le savent sûrement déjà, mais un de vos camarades a été surpris en train de voler un honnête homme hier.

Un brouhaha commença à s’élever des rangs. Alex jeta un rapide coup d’œil et remarqua qu’une chaise était en effet vide. Martin Grunwald n’était pas venu en cours ce matin, et elle ne s’en était même pas rendu compte.

Le Directeur abattit son poing sur le bureau pour réclamer le silence.

– Il savait, comme vous tous, ce qu’il risquait. C’est pourquoi, Martin Grunwald sera exécuté sur le Grand Terrain, aujourd’hui à midi.

Des élèves commencèrent à crier. Alex, elle, ne dit rien. Elle préférait contenir sa rage. L’erreur était humaine, Martin en avait commise une, mais cela ne voulait pas dire pour autant qu’il méritait la mort.

En entendant des applaudissements, elle se tourna vers Joey Roberts, le fils du Chef-Commandeur de la ville. Il représentait tout ce qu’elle détestait. Un garçon arrogant, trop sûr de lui, et qui se dévouait corps et âme à l’Armée.

– Silence ! hurla le Directeur. Je n’ai pas fini.

Joey se tut, sans pour autant se départir de son immense sourire.

– Nous estimons, reprit-il, que notre société fonctionne sur le principe de communauté soudée. Martin Grunwald était membre de votre classe. Il était donc de votre devoir d’anticiper ses faits et gestes. Vous auriez dû l’empêcher de commettre ce vol.

Alex ne voyait pas très bien où le Directeur voulait en venir. C’était la première fois qu’il tenait ce discours sur les valeurs d’une communauté.

– Nous avons donc décidé, en accord avec le Chef-Commandeur Roberts et le Commandant Thompson, d’instituer, pour la deuxième fois de l’année et de façon exceptionnelle, un nouveau Marathon du Déshonneur.

Cette fois des cris fusèrent de toute la classe.

– Silence ! vociféra de nouveau le Directeur. Ce Marathon aura bien lieu, et pas plus tard que ce matin ! Seule votre classe y participera.

Il descendit de l’estrade, toujours entouré.

– Soyez prêts dans quinze minutes, ajouta-t-il. Le Commandant Thompson et le Chef-Commandeur Roberts seront là. Je compte donc sur vous pour leur faire plaisir.

Alex les regarda quitter la classe, muette.

[...]

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