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Carnet de poésie

par Tedy Moussillac  il y a 4 ans
Ici, postez vos poèmes préférés, vos dernières lectures, faites découvrir des oeuvres de votre poète favori.

Ce fil de discussion sera uniquement réservé aux poèmes, ce sera le carnet de poésie. Les commentaires, les discussions, les avis (si vous voulez introduire le poème que vous voulez partager) se fera dans "De fil en fil", de sorte que la visibilité des poèmes soit adéquate pour une lecture agréable.

Par un souci d'esthétique, les poèmes se posteront tous ainsi :

Titre

Texte

Auteur
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Camille F.
La fortune de l'Hermaphrodite


Les dieux me faisaient naître, et l'on s'informa d'eux
Quelle sorte de fruit accroîtrait la famille,
Jupiter dit un fils, et Vénus une fille,
Mercure l'un et l'autre, et je fus tous les deux.

On leur demande encor quel serait mon trépas
Saturne d'un lacet, Mars d'un fer me menace,
Diane d'une eau trouble, et l'on ne croyait pas
Qu'un divers pronostic marquât même disgrâce.

Je suis tombé d'un saule à côté d'un étang,
Mon poignard dégainé m'a traversé le flanc,
J'ai le pied pris dans l'arbre, et la tête dans l'onde.

Ô sort dont mon esprit est encore effrayé !
Un poignard, une branche, une eau noire et profonde
M'ont en un même temps meurtri, pendu, noyé.


François Tristan L'Hermite
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Camille F.
Vous qui riez de mes douleurs

Ode

Vous qui riez de mes douleurs,
Beaux yeux qui voulez que mes pleurs
Ne finissent qu'avec ma vie,
Voyez l'excez de mon tourment
Depuis que cet esloignement
M'a vostre presence ravie.

Pour combler mon adversité
De tout ce que la pauvreté
A de rude, et d'insupportable,
Je suis dans un logis desert,
OÙ par tout le plancher y sert
De lit, de bufet et de table.

Nostre hoste avec ses serviteurs
Nous croyant des reformateurs
S'enfuit au travers de la crote,
Emportant ployé sous ses bras
Son pot, son chaudron, et ses dras
Et ses enfans dans une hote.

Ainsi plus niais qu'un oison,
Je me vois dans une maison
Sans y voir ny valet ny maistre,
Et ce spectacle de malheurs,
Pour faire la nique aux voleurs,
N'a plus ny porte ny fenestre.

D'autant que l'orage est si fort,
Qu'on voit les navires du port
Sauter comme un chat que l'on berne,
Pour sauver la lampe du vent,
Mon valet a fait en resvant
D'un couvre-chef une lanterne.

Après maint tour et maint retour,
Nostre hoste s'en revient tout cour
En assez mauvais equipage,
Le poil crasseux et mal peigné
Et le front aussi renfrongné
Qu'un Escuyer qui tanse un page,

Quand ce vieillard desja cassé,
D'un compliment du temps passé,
A nous bienveigner s'esvertuë,
Il me semble que son nez tors
Se ploye, et s'alonge, à ressors,
Comme le col d'une tortuë.

Force vieux Soldats affamez,
Mal habillez et mal armez
Sont ici couchez sur du chaume,
Qui racontent les grands exploits
Qu'ils ont fait depuis peu de mois
Avecque Monsieur de Bapaume.

Ainsi nous nous entretenons
Sur le cul comme des guenons,
Pour soulager nostre misere :
Chacun y parle en liberté,
L'un de la prise de Paté,
L'autre du siege de Fougere.

Nostre hoste qui n'a rien gardé,
Voyant notre souper fondé
Sur d'assez foibles esperances,
Sans autrement se tourmenter,
Est resolu de nous traitter
D'excuses et de reverences.

Et moy que le sort a reduit
A passer une longue nuict
Au milieu de cette canaille,
Regardant le Ciel de travers
J'escris mon infortune en vers,
D'un tison contre une muraille.

Honorat de Bueil, seigneur de Racan
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Ai acheté un couteau
l(a


l(a
le
af
fa
ll
s)
one
l
Iness


E.E Cummings, 95 Poems, 1958
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Vis9vies
J'ai rien capté ^^
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Ai acheté un couteau
loneliness (a leaf falls)
la feuille tombe par elle-même, elle évoque la solitude
cette chute est renforcée par la chute des lettres, ce presque calligramme,
qui isole aussi certains "sous mots" : one, Iness (une sorte de concept abstrait du je ?)
il y a eu de nombreux débats pour savoir si les textes de E.E Cummings étaient des poèmes ou non. beaucoup ont répondu par non (dont William Carlos Williams, Ezra Pound, etc.) d'autres oui. il n'empêche qu'il a révolutionné la ponctuation en poésie, la forme aussi.

(im)c-a-t(mo)
b,i;l:e
Fallle

Aps!fl
OattumblI

sh?dr
IftwhirlF
(Ul)(lY)
&&&

away wanders:exact
ly;as if
nothing had,ever happ
ene

D

Dans ce dernier on peut lire la chute d'un chat, l'alternance de l'endroit et de l'envers, puis l'atterrissage, comme si rien n'avait eu lieu.
Une plus longue analyse, beaucoup plus poussée, notamment sur la forme, l'alternance mathématique des lettres, etc.
http://rupkatha.com/V3/n1/11Autopoiesis_%26_Cummings%27_Cat.pdf
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Oreleï
:-)
Le texte dit « l(a leaf falls)oneliness », mais il offre d'autres lectures je pense.
Je trouve beaucoup de délicatesse, dans la forme, poésie épurée
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Vis9vies
Ah, je dormais sûrement debout ! :D J'avais essayé de comprendre par assonances, et je n'avais pas du tout vu que ça formait une phrase ;)

Merci pour l'explication !
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Orion
La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observer avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
Et d'autres, corrompus, riches et triomphante,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Correspondances de Baudelaire.
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Ai acheté un couteau
Que ce poème a pu me hanter !
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Orion
La courbe de tes yeux

La courbe de tes yeux fait le tour
de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.

Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,

Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

Paul Éluard
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Ai acheté un couteau
Rain

Woke up this morning with
a terrific urge to lie in bed all day
and read. Fought against it for a minute.

Then looked out the window at the rain.
And gave over. Put myself entirely
in the keep of this rainy morning.

Would I live my life over again?
Make the same unforgiveable mistakes?
Yes, given half a chance. Yes.

Raymond Carver
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Ai acheté un couteau
Each Bird Walking

Not while, but long after he had told me,
I thought of him, washing his mother, his
bending over the bed and taking back
the covers. There was a basin of water
and he dipped a washrag in and
out of the basin, the rag
dripping a little onto the sheet as he
turned from the bedside to the nightstand
and back, there being no place

on her body he shouldn’t touch because
he had to and she helped him, moving
the little she could, lifting so he could
wipe under her arms, a dipping motion
in the hollow. Then working up from
the feet, around the ankles, over the
knees. And this last, opening
her thighs and running the rag firmly
and with the cleaning thought
up through her crotch, between the lips,
over the V of thin hairs–

as though he were a mother
who had the excuse of cleaning to touch
with love and indifference
the secret parts of her child, to graze
the sleepy sexlessness in its waiting
to find out what to do for the sake
of the body, for the sake of what only
the body can do for itself.

So his hand, softly at the place
of his birth-light. And she, eyes deepened
and closed in the dim room.
And because he told me her death was
important to his being with her,
I could love him another way. Not
of the body alone, or of its making,
but carried in the white spires of trembling
until what spirit, what breath we were
was shaken from us. Small then,
the word holy.

He turned her on her stomach
and washed the blades of her shoulders, the
small of her back. “That’s good,” she said,
“that’s enough.”

On our lips that morning, the tart juice
of the mothers, so strong in remembrance, no
asking, no giving, and what you said, this
being the end of our loving, so as not to hurt
the closer one to you, made me look
to see what was left of us
with our sex taken away. “Tell me,” I said
“something I can’t forget.” Then the story of
your mother, and when you finished
I said, “That’s good, that’s enough.”

Tess Gallagher
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Oreleï
J’ai tant rêvé de toi

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
et de baiser sur cette bouche la naissance
de la voix qui m’est chère ?
J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre
à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
et me gouverne depuis des jours et des années
je deviendrais une ombre sans doute,
Ô balances sentimentales.
J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie
et de l’amour et toi, la seule qui compte aujourd’hui pour moi,
je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.
J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant,
qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois
que l’ombre qui se promène et se promènera allègrement
sur le cadran solaire de ta vie.

Robert Desnos
Image de profil de Mick
Mick
je suis
de moins en moins
je dis bonne nuit chaise bonne nuit ventilateur
l'eau devient mon animal préféré
je suis
de moins en moins
ce soir je confectionne un sandwich aux tomates
je n'ai plus peur de mourir
je suis
de moins en moins
comme ton coeur
je laisse l'eau froide devenir trop chaude
je suis
de moins en moins
je ne me rendrai jamais à ma retraite
je n'aurai jamais de maison
je prends de l'avance
je m'habille comme un vieux
je parle comme un vieux
je n'ai pas de patience
je n'ai jamais eu de patience
j'aime la nature et les oiseaux
je me tanne vite
je me lève je suis déjà fatigué
je suis
de moins en moins
je fais un effort
je me lève debout
je fais un effort
je reste debout
je juge ma génération
puis je juge les vieux
j'haïs les vieux
le matin
ma déprime ne s'éteint pas
je la mets en sourdine
je lui dis de me crisser patience
le temps de manger deux toasts
juste le temps de manger deux toasts
j'essaye de survivre à mon époque
j'essaye de survivre aux trous d'air dans ma poitrine
je suis un avion
j'attache mes souliers je perds de l'altitude
je dis salut je perds de l'altitude
je cherche de l'espoir j'ouvre une main
je ne vois que de la lumière trop de lumière
je suis jeune je suis à bout de souffle
les vieux se moquent de moi
je me cache dans le rire des vieux
ie mets des bombes dans le rire des vieux
je ne suis pas sportif
je cours juste pour arrêter le bruit du micro-ondes
je suis de moins en moins
je vis des choses bouleversantes:
je regarde une femme marcher de la cuisine au salon
je regarde mes amis vieillir
je regarde mes amis partir en voyage
j'aime leurs photos je clique sur j'aime
je mets des coeurs partout
je clique sur j'aime
je disparais je clique sur j'aime
j'ai des trous d'air dans le cæur
j'attache mes bottes je retourne me coucher
je perds de l'altitude je capote
je suis hospitalisé
je fais une anémie hémolytique auto-immune
je fais une biopsie de la moelle osseuse
j'attends deux mois
j'apprends que je n'ai pas le cancer
je parle je ne sais plus quoi dire
je clique sur j'aime
j'écoute mes acouphènes
mes acouphènes m'empêchent de dormir
je me dis que plier son linge demande autant de concentration
que de regarder un oiseau dans le ciel
je suis
de moins en moins
j'ai perdu mon temps
j'ai trop joué à zelda
je ne veux pas être ce gars qui est mort trop tôt
Je veux voir les enfants de mes amis grandir
je veux être parrain
Je veux acheter des cadeaux
je veux me baigner
je veux sentir tes jambes dans l'eau
toujours sentir tes jambes dans l'eau
je suis
de moins en moins
mes nouvelles bottes d'hiver me font mal aux pieds
j'ai une nouvelle bactérie dans les poumons
je dois être séparé des autres patients
je vais aux cliniques spéciales du vendredi
je dors je me réveille je suis encore là je clique sur j'aime
je suis
de moins en moins
je travaille je passe le balai
je prends l'autobus
j'ai mal à la tête
j'ai tout le temps mal à la tête
je prends en feu dans l'autobus
je suis
de moins en moins
je suis fragile je suis un pissenlit
j'ouvre la fenêtre de la cuisine
et il vente et j'attrape encore un rhume
et je m'envole un peu
je me détache de la lumière
encore un peu

---

je ne veux pas travailler
je veux rester ici finir mes jours ici
devenir une rivière
devenir du sable
devenir aveugle pour me reposer dans ta paupière
devenir léger devenir un seul matin
je veux vivre sous la rosée
vivre sous les salut ça va salut ça va
vivre sous un coquillage bien simple
vivre sous la neige
vivre sous ta langue
vivre allongé sous mon divan
vivre sous ta voix pour mieux vivre sous ta peau

---

dans le futur
je vais dormir très longtemps
étendre les dernières brumes
changer l'eau de la mer une chaudière à la fois

---

je suis winnie lourson
avec des cheveux bruns
winnie l'ourson qui crache du sang
dans son tracteur au parc
et qui tond le gazon
et qui fait des gros tas de gazon partout
et qui coupe ça un peu tout croche
et qui est fatigué
fatigué ben raide
winnie l'ourson qui se lève à 6h du matin
depuis deux jours et qui ne comprend pas
comment il fait pour travailler ou pour respirer
ou pour ouvrir des portes
parce c'est comme ça
je suis winnie l'ourson
avec des cheveux bruns
je n'ai plus de doigts
j'ai deux poings
deux poings qui ne servent pas à grand-chose
je ne me bats pas
je ne me suis jamais battu
je perdrais c'est sûr
je n'ai pas la shape de brad pitt
et tantôt il pleut et tantôt il fait soleil
et la vie reprend
et le soleil a la shape de brad pitt
je suis dans le tracteur
je tourne en rond
le gazon est court
le gazon est vraiment court
et mes poumons sont courts aussi
et le ciel et le soleil
et mes nouveaux souliers sont courts
et les fleurs blanches
et je m'obstine à passer et à repasser
sur les petites fleurs blanches du parc
que je suis pas capable de tondre
parce qu'elles sont trop petites
parce qu'elles sont trop blanches
et moi aussi je suis blanc et petit
et c'est comme ça
je n'ai plus le temps d'écrire
j'ai un horaire chargé
je mange des tortellinis
je crache du sang
je prends mon temps pour vivre
dans les plus grandes fleurs blanches

--
Extraits de La fatigue des fruits, de Jean-Christophe Réhel
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Hel
Extrait de bec de lièvre d'Annie Lafleur (une poétesse de génie que m'a fait découvrir Mick)

"On a quitté la région
soulevé la soute repéré des layons
séparé les plus vieux des plus fins
loin on a pris à droite et plus rien
ouvert la forêt ajouté des essences
accéléré en sens contraire regardé
par tous les vitraux l’éther crasse
on a freiné attendu puis trouvé le sentier
les montagnes s’avançaient sur nous
jusqu’aux neiges la route culminait
on a blanchi
on a campé marché
dans les sentes coupé du bois en petites roches
on a détruit nos photos nos cahiers nos visages
on a tout jeté au feu
déchiré nos ceintures mangé les baies
escaladé une butte perdu un rein
claqué des cuillères sur nos jeans miré Vénus
assise dans le noir bouilli l’eau tamisé l’or
ricoché caillou tout léché deux par deux
eu soif joui fort pas vu l’ours pas vu l’elfe
évité les entailles en déboulant sans vie
de terreur on a vomi dans nos mains en coupe
trottiné sur le pont suspendu chié ri hurlé crié
sali les voûtes les fleuves
replacé un torrent dans son lit
balancé la monnaie dans l’étang récupéré sa magie
peint un miroir lavé les ruches
enfoui une étoile dans un cœur rocheux
esquivé les vœux les séquelles les orties
remâché de vieilles gommes
fait dévier la sueur la fraîche
émis le soupir du cow-boy
troué la girouette volé la tarte
fauché la dernière feuille de l’orme
on a gravé nos noms le jour l’année
zippé nos manteaux
on a sauté"

"Ne jamais être morte
ni tout à fait claire
des abeilles de nuit
sur les cabanes à chien
à guetter les fruits déchirés
n’en jamais finir avec soi
les ailes reculées au sternum
ton image s’agrandit
une roche à la seconde
tu naîtras ici
criblée de finales
paumes sorties des mains"

"Ton prénom est une bouche
sans yeux ils bavent
tu as ce qui empire
petits clous de finition
barrage retenu par l’épaule
les anneaux s’affinent
au fond du lac
il manque ton corps"
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Mick
Tu disais comment ? Oralité, fureur et tendresse ?

Je crois que tu as juste. :)
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Hel
Tout ça. :)
merci encore
Je fouine, je fouine, et les petits bouts que je grappille sont égaux, même si la perle reste l'histoire de la grand-mère jusque-là.
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Mick
Tu trouves ses publications en France ?
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Hel
bein le site où j'ai trouvé Rosebund et Bec de lièvre à feuilleter (le début quoi) j'ai rien vu pour acheter, et puis c'était du côté de chez toi donc ? Au moins y a les ISBN je me suis dit je les recopie et je file à mon libraire voir si y a moyen de commander quelque part, J'ai voulu regarder du côté du diable, aussi, mais je sais pas l'interface a changé j'ai l'impression c'est un vrai bordel, ça m'envoie sur des pages de graines et de n'importe quoi (LAfleur...)
j'ai trouvé un qui livre à l'international (donc chez moi) mais le prix est une blague hum
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Hel
j'ai trouvé !
Un libraire dans mon coin chez qui je peux commander !
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Mick
Du côté du diable :S :D Haha !

Bon, a priori, t'as trouvé. Tant mieux ! Si ce n'est pas le cas, ou que ta commande ne fonctionne pas, dis le moi en MP, je pourrai certainement m'arranger pour les trouver ici.

Bonne soirée !
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Hel
^^

oui hallucinant, j'ai tapé librairie ou édition française ou je sais plus quoi +Annie Lafleur et paf : Librairie le lézard amoureux, un patelin paumé à côté de chez moi, vraiment le truc improbable, Annie Lafleur m'était destinée je crois, et toi tu serais comme Hermes un peu.

Merci c'est super (trop) gentil, non mais ça va fonctionner y a intérêt, au pire je peux y aller.
(j'ai presque envie d'y aller d'ailleurs vu le nom de la librairie, ça dépendra du soleil, ou de la pluie, je vois ça ce week-end !)
À toi aussi ☼
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Oreleï
Huitres

Elles restent là dans leur plateau d'argent
elles sont vivantes
en les observant bien on les voit bouger
et quand on réfléchit
on ne voit plus là qu'un tas de douleur silencieuse
elles sont deux douzaines éventrées
les unes contres les autres
c'est dingue le mal qu'on peut faire autour de soi
alors pourquoi attendre que ça s'arrête
je ne suis qu'une huître
et mon agonie ne prendra fin
que dévoré goulûment par une bouche amoureuse
mais je dois être une huître qui pue
ça fait un an que j’attends sur le bord du plat
les blessures gorgées de citron.

Mano Solo
(1992)
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phillechat
L'étranger
"Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !"

Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris
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Lanam
Notre vie

Notre vie tu l'as faite elle est ensevelie
Aurore d'une ville un beau matin de mai
Sur laquelle la terre a refermé son poing
Aurore en moi dix-sept années toujours plus claires
Et la mort entre en moi comme dans un moulin

Notre vie disais-tu si contente de vivre
Et de donner la vie à ce que nous aimions
Mais la mort a rompu l'équilibre du temps
La mort qui vient la mort qui va la mort vécue
La mort visible boit et mange à mes dépens

Morte visible Nusch invisible et plus dure
Que la faim et la soif à mon corps épuisé
Masque de neige sur la terre et sous la terre
Source des larmes dans la nuit masque d'aveugle
Mon passé se dissout je fais place au silence

Paul Eluard
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Lanam
Leurs odeurs secrètes

Les seins de l'amante, leurs odeurs secrètes;
Allaitent tous les espoirs d'évasion;
Les courbes dessinent dans la chair deux ronds,
Duo de soleils illuminant ce corps ;
Dont l'enfant se délecte, tétant à foison ;
Le jus du fruit féminin, tel un réconfort.
Le torse de l'amant, s'effleure par la belle ;
Qui, couchée, aspire une vie, hume le musc ;
Mamelle le jour, femme la nuit, infidèle,
Nie les soupçons d'un mari réciproque, brusque.

Le corps de l'épouse semble être pépinière;
Brûle de fatigue, ne cesse de planter,
Roses, lys, à foison, soit le bonheur du père;
Tout heureux que ses graines servent, usitées;
L'épouse ira ensuite les cueillir, immonde,
Puis elle ouïra le cœur, sentira la fumée ;
De l'enfant qu'elle viendra d'avoir mis au monde.

L.M
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DAVID
Tristesses de la lune

Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;
Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui d'une main distraite et légère caresse
Avant de s'endormir le contour de ses seins,

Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l'azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
Un poète pieux, ennemi du sommeil,

Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
Aux reflets irisés comme un fragment d'opale,
Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil.

Charles Baudelaire
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Aude Vesselle
Les Malchanceux

Quand ils viennent pour naître,
Leur mère va mouri.
Quand ils viennent pour rire,
Leur père meurt aussi.

Ils s’en vont à la chasse :
N’y a plus de perdrix ;
Ils s’en vont à la danse :
Les violons sont partis.

Ils ont faim dans le ventre :
La soupe a trop bouilli.
Ils montent dans la chambre :
N’y a plus de draps au lit.

Ils aiment une fille :
La belle fille a ri.
Ils la mènent à l’église :
Le curé refusi.

S’ils prennent une vieille,
Elle a trop de souci ;
Les garçons et les filles
Ne veulent pas veni.

S’ils viennent trois ou quatre,
Il n’y a plus d’habits ;
Ils couchent tous ensemble ;
Ils meurent p’tit à petit.

Donc, s’en vont à la guerre
Pour se faire péri.
La Mort, qui les rencontre,
N’veut pas les faire mouri !

Trop tôt venus au monde,
Ils n’en peuvent sorti.
Prions Dieu qu’il les aye
Ou ben l’diable, ça n’fait ri’.

Germain Nouveau
Image de profil de Anne-Christine B.
Anne-Christine B.
L’étoile du matin

La mer est encore sombre, les étoiles vacillent
quand l’homme seul se lève. Une tiédeur d’haleine
s’élève de la rive, où la mer a son lit,
et apaise le souffle. C’est l’heure maintenant
où rien ne peut arriver. La pipe elle-même pend
entre les dents, éteinte. L’eau murmure tranquille, nocturne.
L’homme seul a déjà allumé un grand feu de branchages
et regarde le sol qui rougeoie. Bientôt la mer sera
elle aussi comme le feu, flamboyante.

Il n’est chose plus amère que l’aube d’un jour
où rien n’arrivera. Il n’est chose plus amère
que l’inutilité. Lasse dans le ciel, pend
une étoile verdâtre que l’aube a surprise.
Elle voit la mer sombre et la tache du feu
et près d’elle, pour faire quelque chose, l’homme qui se réchauffe ;
elle voit, puis tombe de sommeil entre les monts obscurs
où est un lit de neige. L’heure qui passe lente
est sans pitié pour ceux qui n’attendent plus rien.

Est-ce la peine que le soleil surgisse de la mer
et que commence la longue journée ? Demain
reviendront l’aube tiède, la lumière diaphane,
et ce sera comme hier, jamais rien n’arrivera.
L’homme seul ne voudrait que dormir.
Quand la dernière étoile s’est éteinte dans le ciel,
lentement l’homme bourre sa pipe et l’allume.

Cesare Pavese
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Hel
Si les poètes étaient moins bêtes

Si les poètes étaient moins bêtes
Et s'ils étaient moins paresseux
Ils rendraient tout le monde heureux
Pour pouvoir s'occuper en paix
De leurs souffrances littéraires
Ils construiraient des maisons jaunes
Avec des grands jardins devant
Et des arbres pleins de zoizeaux
De mirliflûtes et de lizeaux
Des mésongres et des feuvertes
Des plumuches, des picassiettes
Et des petits corbeaux tout rouges
Qui diraient la bonne aventure
Il y aurait de grands jets d'eau
Avec des lumières dedans
Il y aurait deux cents poissons
Depuis le croûsque au ramusson
De la libelle au pépamule
De l'orphie au rara curule
Et de l'avoile au canisson
Il y aurait de l'air tout neuf
Parfumé de l'odeur des feuilles
On mangerait quand on voudrait
Et l'on travaillerait sans hâte
A construire des escaliers
De formes encor jamais vues
Avec des bois veinés de mauve
Lisses comme elle sous les doigts

Mais les poètes sont très bêtes
Ils écrivent pour commencer
Au lieu de s'mettre à travailler
Et ça leur donne des remords
Qu'ils conservent jusqu'à la mort
Ravis d'avoir tellement souffert
On leur donne des grands discours
Et on les oublie en un jour
Mais s'ils étaient moins paresseux
On ne les oublierait qu'en deux.

Boris Vian
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Vis9vies
Présence

Je suis le brouillard blanc qui danse sur la mer
La douceur de la vague qui s’échoue
Le galet lisse dans le torrent clair.

Je suis le murmure sombre des pins dans le vent
Le cri aigu des rochers
L’impénétrable silence de la neige.

Je suis le feu orange du soleil qui se couche
Je suis le lit bleuté du crépuscule,
Les étoiles que la nuit chante…

L’image diluée d’un paysage d’hiver.

M. Comberger (auteur qui a été un temps sur Scribay)
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Nicolas Raviere
La Nuit Opérée

Dans les outres de draps gonflés
où la nuit entière respire,
le poète sent ses cheveux
grandir et se multiplier.

Sur tous les comptoirs de la terre
montent des verres déracinés,
le poète sent sa pensée
et son sexe l’abandonner.

Car ici la vie est en cause
et le ventre de la pensée;
les bouteilles heurtent les crânes
de l’aérienne assemblée.

Le Verbe pousse du sommeil
comme une fleur ou comme un verre
plein de formes et de fumées.

Le verre et le ventre se heurtent,
la vie est claire
dans les crânes vitrifiés.

L’aréopage ardent des poètes
s’assemble autour du tapis vert
le vide tourne.

La vie traverse la pensée
du poète aux cheveux épais.

Dans la rue rien qu’une fenêtre,
les cartes battent;
dans la fenêtre la femme au sexe
met son ventre en délibéré.

Antonin Artaud <3
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Hel
Comme on meurt en novembre

Je ne veux pas mourir comme on meurt en novembre
avec ce rien de nuit qui nous remplit les yeux
et cette fin du monde au bout de nos regards
quand le souffle pesant qui trahit notre pose
une dernière fois nous déçoit de silence
et qu'il faut vérifier le visage des hommes
pour voir si la douleur les touche de profil
et s'aveugler enfin dans son âme à jamais

Or je ne veux point vivre en amont de ma vie
ni prier le soleil d'un surcroît de lumière
tel ce mime de moi cassé dans ses genoux
qui demeure la proie d'un pays de passage
où tout est périmé hormis le temps qui passe

Je ne veux que finir dans un coin de la nuit
sans un arrêt de cœur en guise de contrat
et comme chaque mot me change le décor
à même le sommeil qui me tient clandestin
je veux tomber d'un cri si je meurs en novembre

Juan Garcia
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Hel
Sans courbe sur la page


Est-ce ma première neige est-ce mon dernier froid
que je charrie ainsi par-delà mes épaules
à force de coucher l'horizon dans mon lit
et de ne point paraître au colloque des vents
ou est-ce la beauté qu'une fois j'ai pesée
et qui vieillit autant que l'arrière-saison
je ne sais plus déjà, qu'à l'ombre je me rends
qu'importe si le jour ampute un peu de ciel
si la musique au loin ne meuble qu'un peu l'air
je marche dans mon corps sinon je meurs debout

L'hiver montre les dents à travers la fenêtre
où je place mes yeux et mon retour au temps
je ne sens plus mon cœur tant il prend de la place
et tant je l'ai lavé des mauvaises rumeurs
la terre avec le vent soulève le passé
le long de la banquise où persiste le Peuple
et tout en moi se lie pour un début du monde

de naître est un devoir pour peu que je me trouve
en face d'un soleil qui brille par l'absence
et que dans le confort que procure la nuit
je m'écrive pourtant sans courbe sur la page

Juan Garcia (Corps de gloire)
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Gueguette
Il est d'étranges soirs ...


Il est d'étranges soirs où les fleurs ont une âme,
Où dans l'air énervé flotte du repentir,
Où sur la vague lente et lourde d'un soupir
Le coeur le plus secret aux lèvres vient mourir.
Il est d'étranges soirs, où les fleurs ont une âme,
Et, ces soirs-là, je vais tendre comme une femme.

Il est de clairs matins, de roses se coiffant,
Où l'âme a des gaietés d'eaux vives dans les roches,
Où le coeur est un ciel de Pâques plein de cloches,
Où la chair est sans tache et l'esprit sans reproches.
Il est de clairs matins, de roses se coiffant,
Ces matins-là, je vais joyeux comme un enfant.

Il est de mornes jours, où las de se connaître
Le coeur, vieux de mille ans, s'assied sur son butin,
Où le plus cher passé semble un décor déteint,
Où s'agite un minable et vague cabotin.
Il est de mornes jours las du poids de connaître,
Et, ces jours-là, je vais courbé comme un ancêtre.

Il est des nuits de doute, où l'angoisse vous tord,
Où l'âme, au bout de la spirale descendue,
Pâle et sur l'infini terrible suspendue,
Sent le vent de l'abîme, et recule éperdue !
Il est des nuits de doute, où l'angoisse vous tord,
Et, ces nuits-là, je suis dans l'ombre comme un mort.

Albert Samain
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Nicolas Raviere
La Momie Attachée

Tâtonne à la porte, l'œil mort
et retourné sur ce cadavre,
ce cadavre écorché que lave
l'affreux silence de ton corps.

L'or qui monte, le véhément
silence jeté sur ton corps
et l'arbre que tu portes encore
et ce mort qui marche en avant.

- Vois comme tournent les fuseaux
dans les fibres du cœur écarlate,
ce grand cœur où le ciel éclate
pendant que l'or t'immerge les os

C'est le dur paysage de fond
qui se révèle pendant que tu marches
et l'éternité te dépasse
car tu ne peux passer le pont.

Antonin Artaud <3
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DAVID
La muse vénale

Ô muse de mon coeur, amante des palais,
Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées,
Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées,
Un tison pour chauffer tes deux pieds violets ?

Ranimeras-tu donc tes épaules marbrées
Aux nocturnes rayons qui percent les volets ?
Sentant ta bourse à sec autant que ton palais,
Récolteras-tu l'or des voûtes azurées ?

Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
Comme un enfant de choeur, jouer de l'encensoir,
Chanter des Te Deum auxquels tu ne crois guère,

Ou, saltimbanque à jeun, étaler tes appas
Et ton rire trempé de pleurs qu'on ne voit pas,
Pour faire épanouir la rate du vulgaire.

Charles Baudelaire
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Gueguette
Baudelaire <3
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phillechat
Miroir
Doux miroir
Beau miroir
Reflet de mon désespoir
Ce soir
Je reviens te voir
Amer et noir

Miroir
Doux miroir
Beau miroir
Avant mon trépas
Dis moi ce qui ne va pas
Pourquoi on ne m aime pas

Années après années
Mon miroir j ai ainsi interrogé
Chaque soir
Sans espoir
Miroir
Doux miroir
Beau miroir

Miroir
Doux miroir
Beau miroir
Un jour ou plutôt une nuit
Je demeurai interdit
Le miroir me répondit

Je commençai ma litanie
Miroir
Doux miroir
Beau miroir
Et le miroir m interrompit

Miroir
Doux miroir
Beau miroir
Tu dis cela
Avec dans la voix
Des sanglots
Tu t écoutes trop
Écoute moi plutôt

Cela ne sert à rien
Strictement à rien
De répéter
Soirée après soirée
Miroir
Doux miroir
Beau miroir

Tu n as pas compris
Nuit après nuit
Le message muet
Que je t adressais
Toi tu répétais
Tel un perroquet
Miroir
Doux miroir
Beau miroir

Cesse de répéter
Ces mots niais
Miroir
Doux miroir
Beau miroir
Je vais t expliquer
Ta vie va changer

Je suis le symbole
De ce qui te désole
Les autres hommes
Écoute petit homme
Et surtout les femmes
Je sais c 'est ton drame
Se contentent de refléter
Tes paroles tes pensées

Tu ne trouveras
Écoute moi
Chez eux
Rien de mieux
Que tes paroles
Qui ont fait école
Que tes pensées
Reflétées

Tu sais ce qu il faut faire
Pour être heureux sur terre
Sur ce bonsoir
Miroir
Doux miroir
Beau miroir

De votre humble chat ^^^^
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Gueguette
Beau poème!
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Vis9vies
Je veux

Je veux la nuit, l’amour, le jour, tout, et rien, aussi,
Je veux l’alcool et la folie, l’air frais, la pluie,
Et cent-cinquante-trois amis, aussi,
La danse du soleil, ton rire en cascades et quelques jolies abeilles.

Je veux dormir dans des draps d’or,
Je veux marcher sur les fils du vent,
Courir dans la mer, voler de chêne en chêne
Et manger un nuage, aussi,
Rattraper la magie pour m’en arroser à flots apaisés.

Je veux la passion dans l’urgence de ses excès,
Je veux que tu écrives mon nom sur le pont d’une autoroute,
Je veux mourir d’aiguës caresses sur mon âme exaltée,
Je veux des montagnes de roses blanches,
Puis des coquelicots et des pissenlits, aussi,
Je veux m’appeler Minuit.
Je veux la sérénité et tes tendres baisers au petit matin doré.
Je veux du café et de la paresse ébouriffée,
Et trois bisous, aussi.

Je veux traverser une steppe de Mongolie en dansant sur un chameau blanc,
Je veux vivre dans l’eau salée et manger des oursins posés sur ton dos
Je veux chanter d’une voix de cristal et être embrassée par de vieilles dames bouleversées,
Asseoir mes dix beaux enfants sur une grande table de bois et les nourrir de pain et confiture poussés dans le jardin,
Être une carmélite mystique et me coucher nue sur les pavés glacés en souriant à l’absolu,
Je veux parler chinois, finois et bambara, courir un marathon, manger du garam masala, danser le flamenco et te dire que tu es beau.

Je veux que tu reviennes, aussi.

Iris Moon
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DAVID
La géante

Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante,
Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux.

J'eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux ;
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s'étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d'une montagne.

Charles Baudelaire .
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Gigi Fro
Le doux miracle

Qu'est-ce que cela ? Prodige ! Mes mains fleurissent.
Des roses, des roses, des roses poussent sur mes doigts
Mon amant m'a baisé les mains, et d'elles,
Oh, grâce ! Des roses ont jailli comme des étoiles.

Et je vais par le sentier en criant le charme à tue tête,
et dans le bonheur le sourire alterne avec les pleurs
et sous le miracle de mon enchantement
se parfument de roses les ailes du vent.

Les gens qui passent murmurent en me voyant :
"Ne voyez vous pas qu'elle est folle ? Qu'elle rentre chez elle.
Elle dit que des roses ont poussé de ses mains
et elle les va agitant comme des papillons !"

Ah, bien pauvres les gens qui n'entendent jamais rien à
un miracle de ce genre, qui ne comprennent seulement
que ne naissent les roses que sur les rosiers
et qu'il n'y a de blé que celui des champs de blé !

Qui ont besoin de lignes, de couleur, de forme,
et qui n'admettent que la réalité pour norme.
Qui, quand l'un se prend à dire : "J'y vais avec douceur"
se mettent à la chercher immédiatement.

Qu'ils me disent folle, qu'ils me jettent en cellule,
qu'avec sept clés ils ferment la porte,
qu'ils mettent un chien pour monter la garde,
geôlier rude, geôlier fidèle.

Je chanterai le même chant : " Mes mains fleurissent.
Des roses, des roses, des roses poussent sur mes doigts"
et toute ma cellule aura la fragrance
d'un immense bouquet de roses de France !

Juana de Ibarbourou
(traduit de l'espagnol, traduction http://poesie-et-racbouni.over-blog.com/article-juana-de-ibarbourou-le-doux-miracle-90628400.html)
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Hel
Le bleu ne fait pas de bruit.

C'est une couleur timide, sans arrière pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l'attire à soi, l'apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu'en elle, il s'enfonce et se noie dans se rendre compte de rien.
.
Le bleu est une couleur propice à la disparition.
Une couleur où mourir, une couleur qui délivre, la couleur même de l'âme après qu'elle s'est déshabillée du corps, après qu'a giclé tout le sang et que se sont vidés les viscères, les poches de toutes sortes, déménageant une fois pour toutes le mobilier de ses pensées.

Indéfiniment, le bleu s'évade..
Ce n'est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance spéciale de l'air. Un empilement de clarté, une teinte qui naît du vide ajouté au vide, aussi changeante et transparente dans la tête de l'homme que dans les cieux.

***

Poète, par quoi d'autre le devient-on que sa propre disparition ? Une espèce d'absence, là ou d'autres s'empressent et trouvent quantité de choses à leur goût. Ces enfants sont sans mère. qui dans la langue cherchent leur refuge. Quelqu'un leur a manqué. Quelqu'un qui leur ressemble. Ils tissent de tout leur corps sur le papier d'inutiles toiles d'encre avec l'espoir insensé que cet autre-là s'y laissera prendre. Alors peut-être sauront-ils de quelle nuit ils sont eux-mêmes venus.

***

En été, le soir, sous les parasols rouges de la terrasse, comme sur le pont d'un grand navire, loin dans les tiédeurs de la mer.

Le soleil dans les yeux se couche, au pied du clocher flambant neuf. Les verres tintent et pétillent. Les voix racontent. Le temps s'attarde. Rien à craindre. Le malheur est loin. On oublie de mourir. On songe à des épaules. Chemisiers en rubans de couleurs. Lunettes noires et cigarettes blondes. Contre-jour : la chair est tendre sous le tissu. Le cœur fait des bonds dans l'alcool et les rires. Ce bonheur est pourtant étrange. Trop douce est la musique, trop sucrée. Une poudre d'os sur les cheveux. Tant de bleu. Tant de bière. Tant de couronnes et de corolles. Pour ceux-là qui parlent d'amour, en été, les beaux soirs, sous les parasols rouges, au pied du clocher neuf, un peu avant huit heures, jusqu'à la nuit tombée.

***

Convalescence du bleu après l'averse...

Le ciel se recolore. Les arbres s'égouttent et le pavé boit.
La ville aussi essaie ses phrases. Rires mouillés et pluie de pieds nus.
On dirait que le paysage est tout éclaboussé de croyance.

On voudrait jardiner ce bleu, puis le recueillir avec des gestes lents dans un tablier de toile ou une corbeille d'osier. Disposer le ciel en bouquets, égrener ses parfums, tenir quelques heures la beauté contre soi et se réconcilier.

On voudrait, on regarde, on sait qu'on ne peut en faire plus et qu'il suffit de rester là, debout dans la lumière, dépourvu de gestes et de mots, avec ce désir d'amour un peu bête dont le paysage n'a que faire, mais dont on croit savoir qu'il n'enfièvre pas pour rien, puisque l'amour précisément est notre tâche, notre devoir, quand bien même serait-il aussi frêle que ces gouttes d'eau après l'averse tombant dans l'herbe du jardin.

Extraits (dans le désordre) Un histoire de bleu Jean-Michel Maulpoix
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Vis9vies
Le taureau est debout

Sur la terre descend un soleil rouge sang.
Le taureau est debout, le mufle frémissant,
Son poil noir est rougi, comme on voit aux arènes
Celui de la victime qu'au sacrifice on mène.
Un éblouissement passe devant mes yeux,
Il m'a semblé soudain que dans le ciel en feu,
Luisant tel un éclair, brûlant comme une flamme,
Est passé le reflet meurtrier d'une lame...
A mes oreilles éclate le bruit d'une fanfare,
Dispersant aux échos certains accents barbares
Qui annoncent la fin du taureau noble et fort,
Qui se tient là bien droit et défie la mort...
J'ai baissé mes paupières avant l'ultime outrage
Que l'on fait à la bête, et caché mon visage
Pour masquer le triomphe de ceux qu'on dit "humains",
Mais qui se font ici tortionnaires, assassins.

Le taureau est debout, le tau est toujours là,
Pareil à l'antique statue du dieu Mithra...
Mais ce n'est pas de sang que sa robe est tachée,
C'est le reflet de l'astre qui l'a éclaboussée,
Qui avant de partir glisse un dernier rayon
Sur la plaine où bientôt les bêtes dormiront.
Ce n'est pas une lame qui luit dans le couchant,
C'est mon fer qui flamboie, celui de mon trident
Qui repousse la bête, mais ne la blesse pas :
En Camargue on élève, mais on ne tue pas.
Sur ma selle, un instant,; je me suis assoupi
Et j'ai rêvé l'horreur qui, un après-midi,
Flétrit le nom de l'homme et le tache de sang.
Il n'y a pas de gloire à tuer lâchement
-Encore bien moins d'en rire !- et ici le vainqueur
N'est pas celui qui tue, mais bien celui qui meurt.

Le taureau est debout, et tendant son museau
D'un long mugissement salue le troupeau,
La manade natale qu'il rejoint lentement
Sans un regard pour moi, ni pour mon cheval blanc.
Et tandis qu'il s'éloigne, s'unissent à la brune
La lyre de ses cornes, le croissant de la lune...

Cœur provençal
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Vis9vies
Il ne faut pas…

Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes
Parce que Messieurs quand on le laisse seul
Le monde mental Messssieurs
N’est pas du tout brillant
Et sitôt qu’il est seul
Travaille arbitrairement
S’érigeant pour soi-même
Et soi-disant généreusement en l’honneur des travailleurs du bâtiment
Un auto-monument
Répétons-le Messsssieurs
Quand on le laisse seul
Le monde mental
Ment
Monumentalement.

Jacques Prévert
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Vis9vies
je ne reviendrai jamais

Je suis la femme qui s’est éveillée
Je me suis levée et me suis changée en tempête balayant les cendres de mes enfants brûlés
Je me suis levée des ruisseaux formés par le sang de mon frère
La colère de mon peuple m’a donné la force
Mes villages ruinés et incendiés m’ont remplie de haine pour l’ennemi,
Je suis la femme qui s’est éveillée,
J’ai trouvé mon chemin et je ne reviendrai jamais.
J’ai ouvert des portes closes par l’ignorance
J’ai dit adieu à tous les bracelets d’or
Oh compatriote, je ne suis plus celle que j’étais
Je suis la femme qui s’est éveillée
J’ai trouvé mon chemin et je ne reviendrai jamais.
J’ai vu des enfants sans foyer, errant pieds nus
J’ai vu des promises aux mains tatouées de henné en habit de deuil
J’ai vu les murs géants des prisons avaler la liberté dans leurs estomacs d’ogres
Je suis ressuscitée parmi des gestes épiques de résistance et de courage
J’ai appris le chant de la liberté dans les derniers soupirs, dans les vagues de sang et dans la victoire
Oh compatriote, Oh frère, ne me considère plus comme faible et incapable
Je suis de toute force avec toi, sur le chemin de la libération de mon pays.
Ma voix s’est mêlée à celle de milliers d’autres femmes qui se sont levées
Mes poings se serrent avec les poings de milliers de compatriotes
Avec toi, j’ai pris le chemin de mon pays,
Pour briser toutes ces souffrances et tous ces fers,
Oh compatriote, Oh frère, je ne suis plus celle que j’étais
Je suis la femme qui s’est éveillée
J’ai trouvé mon chemin et je ne reviendrai jamais.

Meena Keshwar Kamal
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Hel
Le féminicide de Juarez

A César Vallejo, poète péruvien

Je suis né un jour
où Dieu était malade

tous savent que je suis vivant
que je suis féroce, que je
ne peux distinguer décembre de janvier
je suis né un jour
où Dieu était malade

il y a un vide
de mon être métaphysique
que personne n’a pu saisir
un silencio qui s’exprime à fleur de peau
voyez-vous je suis né un jour
où Dieu était malade

mon frère écoute-moi
pour que je ne parte pas
sans emporter décembre
sans oublier janvier
je suis né un jour
où Dieu était malade

tous savent que je suis vivant
que je me nourris mais ignorent
pourquoi dans mes vers râpeux
il y a un obscur sentiment d’inconfort
un grand vent qui interroge
le désert

tous savent et ne savent pas
que la lumière se consume
et l’ombre est immense
que le mystère est une triste musique
qui de loin en loin dénonce la mort
moi je suis né un jour
où Dieu était malade.

Pierre DesRuisseaux
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Hel
Les fenêtres

Du rouge au vert tout le jaune se meurt
Quand chantent les aras dans les forêts natales
Abatis de pihis
Il y a un poème à faire sur l'oiseau qui n'a qu'une aile
Nous l'enverrons en message téléphonique
Traumatisme géant
Il fait couler les yeux
Voilà une jolie jeune fille parmi les jeunes Turinaises
Le pauvre jeune homme se mouchait dans sa cravate blanche
Tu soulèveras le rideau
Et maintenant voilà que s'ouvre la fenêtre
Araignées quand les mains tissaient la lumière
Beauté pâleur insondables violets
Nous tenterons en vain de prendre du repos
On commencera à minuit
Quand on a le temps on a la liberté
Bigorneaux Lotte multiples Soleils et l'Oursin du couchant
Une vieille paire de chaussures jaunes devant la fenêtre
Tours
Les Tours ce sont les rues
Puits
Puits ce sont les places
Puits
Arbres creux qui abritent les Câpresses vagabondes
Les Chabins chantent des airs à mourir
Aux Chabins marronnes
Et l'oie oua-oua trompette au nord
Où les chasseurs de ratons
Raclent les pelleteries
Étincelant diamant
Vancouver
Où le train blanc de neige et de feux nocturnes fuit l'hiver
Ô Paris
Du rouge au vert tout le jaune se meurt
Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles
La fenêtre s'ouvre comme une orange Le beau fruit de la lumière

Guillaume Apollinaire
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DAVID
Le serpent qui danse

Que j'aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau !

Sur ta chevelure profonde
Aux âcres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,

Comme un navire qui s'éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain.

Tes yeux, où rien ne se révèle
De doux ni d'amer,
Sont deux bijoux froids où se mêle
L'or avec le fer.

A te voir marcher en cadence,
Belle d'abandon,
On dirait un serpent qui danse
Au bout d'un bâton.

Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d'enfant
Se balance avec la mollesse
D'un jeune éléphant,

Et ton corps se penche et s'allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l'eau.

Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l'eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de Bohême,
Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
D'étoiles mon coeur !

Charles Baudelaire .
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Vis9vies
La Plante de la Tolérance

Je voudrais bagarrer
Pour trouver les mots
Faire un poème qui atteigne le taré
Le fasse rengainer sa lame
Dans la forge et dans son âme
Pour la fondre en un calice
Dans lequel il boirait
Contre sa pulsion destructrice
A la santé de la confiance
La plante de la tolérance
Qui pousse dans
Son ventre

Robert Gourp
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DAVID
Pas très original, mais incontournable.

L'invitation au voyage

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire .
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DAVID
Barbara



Jacques Prévert

Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là

Et tu marchais souriante

Épanouie ravie ruisselante

Sous la pluie

Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest

Et je t’ai croisée rue de Siam

Tu souriais

Et moi je souriais de même

Rappelle-toi Barbara

Toi que je ne connaissais pas

Toi qui ne me connaissais pas

Rappelle-toi

Rappelle-toi quand même ce jour-là

N’oublie pas

Un homme sous un porche s’abritait

Et il a crié ton nom

Barbara

Et tu as couru vers lui sous la pluie

Ruisselante ravie épanouie

Et tu t’es jetée dans ses bras

Rappelle-toi cela Barbara

Et ne m’en veux pas si je te tutoie

Je dis tu à tous ceux que j’aime

Même si je ne les ai vus qu’une seule fois

Je dis tu à tous ceux qui s’aiment

Même si je ne les connais pas

Rappelle-toi Barbara

N’oublie pas

Cette pluie sage et heureuse

Sur ton visage heureux

Sur cette ville heureuse

Cette pluie sur la mer

Sur l’arsenal

Sur le bateau d’Ouessant

Oh Barbara

Quelle connerie la guerre

Qu’es-tu devenue maintenant

Sous cette pluie de fer

De feu d’acier de sang

Et celui qui te serrait dans ses bras

Amoureusement

Est-il mort disparu ou bien encore vivant

Oh Barbara

Il pleut sans cesse sur Brest

Comme il pleuvait avant

Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé

C’est une pluie de deuil terrible et désolée

Ce n’est même plus l’orage

De fer d’acier de sang

Tout simplement des nuages

Qui crèvent comme des chiens

Des chiens qui disparaissent

Au fil de l’eau sur Brest

Et vont pourrir au loin

Au loin très loin de Brest

Dont il ne reste rien.
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Auteur inconnu
Le voyage


I

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !

II

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !
Où l'homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : " Ouvre l'oeil ! "
Une voix de la hune, ardente et folle, crie .
" Amour... gloire... bonheur ! " Enfer ! c'est un écueil !

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.

Ô le Pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III

Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu ?

IV

" Nous avons vu des astres
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux !

- La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? - Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

" Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. "

V

Et puis, et puis encore ?

VI

" Ô cerveaux enfantins !
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
" Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! "

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense !
- Tel est du globe entier l'éternel bulletin. "

VII

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : " Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin ? "

A l'accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
" Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Electre ! "
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !


Charles Baudelaire
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Hel
Premier Janvier

Je le sais, on peut vivre
sans exister,
surgi d’une coulisse, d’une toile de fond,
d’un extérieur inexistant puisque jamais
nul ne l’a vu.
Je le sais, on peut exister
sans vivre,
racines arrachées à tout vent,
même si pas une feuille ne bouge, pas un souffle ne ride
l’eau sur laquelle donne ton salon.
Je le sais, aucune magie
– philtre ou infusion –
ne peut expliquer la mêlée
de tes doigts, de tes cheveux, ton rire qui explose
en remerciant
le dieu minuscule auquel tu te confies,
différent d’heure en heure, et dont tu te méfies.
Je le sais, jamais tu ne t’es demandé
comment – où – pourquoi,
paresseusement indisposée
au disponible,
distraite résignée au peu importe,
au je ne sais quand ou combien, plongée dans une obscure
germination de larves et d’arborescences.
Je le sais, ce que tu saisis,
objet ou main, plume ou cendrier,
brûle sans le savoir
et sans que tu le découvres, animal innocent,
inconscient
d’être pivot et dissolution, ombre
et substance, rayon qui se voile.
Je le sais, on peut vivre
dans l’émulation, maigre feu de paille,
sans que s’efface de ton front la marque
de Qui t’a suscitée… et s’en est repenti.
Maintenant,
sortie sur le balcon, tu arroses les fleurs, secoues
le squelette de l’arbre de Noël,
une cassette t’accompagne en sourdine,
tu rentres, ton image dans la glace te déplaît,
tu te jettes à terre, de ton chiffon grattes
sur le sol les traces des intrus.
Si nombreux… et le plus imprésentable
de tous, car les autres au moins parlent,
moi, bouche cousue.

Eugenio Montale
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Hel
Poussière


Je serai toujours un peu moins que celui que je suis,
et même, beaucoup moins. Poussière. J’ai beaucoup perdu.
Ce que l’on perd est irrécupérable, et si on le récupère il
est désormais dispersé, il ne rentre plus dans l’ordre préétabli
des choses. Je suis content
s’il ne reste de moi qu’une légère
enveloppe. J’ai perdu
beaucoup. Dans cette légèreté,
ce qui importe le plus est l’absence des aigus,
que tout soit rond et recueilli. Cela
suffit. Tout ce qui est dévasté peut devenir rond,
rond encore. Comme un vase. C’est encore possible.
La poussière peut être récupérée. La poussière était autrefois
décombres. La poussière n’est pas décombres désormais,
elle est lente friable. La poussière
est un peu moins, mais elle peut être
rassemblée. Les blessures peuvent devenir poussière, recueillie
et ramassée sur elle-même. Je suis content
de ne pas comprendre les choses. Leur
raison. Il y a des choses que j’ignore, et je suis
content. Elles apparaissent comme des mystères,
tranquilles. Par exemple,
la jeune femme que je vois toujours, m’aime-t-elle
ou non? Je ne le sais pas. Je suis content
de ne pas le savoir. Je suis content de ne pas savoir
si je l’aime, ou mieux, je sais que je ne l’aime pas, que je pourrais
l’aimer; je suis content
de ne pas savoir si j’aurais pu l’aimer. Ce mystère
me rassure plus que son amour.
Il est beau de ne pas savoir. Ne pas savoir, par exemple,
combien je vivrai,
ou combien vivra la terre.
Cette suspension
remplace l’éternité.

Carlo Bordini.
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writeria
Demons run when a good man goes to war

Demons run,
When a good man goes to war.
Night will fall and drown the sun,
When a good man goes to war.
Friendship dies and true love lies,
Night will fall and the dark will rise,
When a good man goes to war.
Demons run, but count the cost.
The battle's won but the child is lost.

By Doctor Who
Un poème un peu spécial puisque tiré d'une série (et en anglais), mais je le trouve très beau et profond.
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Auteur inconnu
Quatrains (et autres poèmes brefs)
IV. 1876 - 1886

3

Take all away —
The only thing worth larceny
Is left — the Immortality —

Ôtez tout — reste
La seule chose digne d'un larcin —
L'Immortalité —

(Lettre à T.W. Higginson)

Emily Dickinson
Traduction: Claire Malroux
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Tristan Kopp (The old one)
AU BORD DE LA MER (Extrait)

Vois, ce spectacle est beau. - Ce paysage immense
Qui toujours devant nous finit et recommence ;
Ces blés, ces eaux, ces prés, ce bois charmant aux yeux ;
Ce chaume où l'on entend rire un groupe joyeux ;
L'océan qui s'ajoute à la plaine où nous sommes ;
Ce golfe, fait par Dieu, puis refait par les hommes,
Montrant la double main empreinte en ses contours,
Et des amas de rocs sous des monceaux de tours ;
Ces landes, ces forêts, ces crêtes déchirées ;
Ces antres à fleur d'eau qui boivent les marées ;
Cette montagne, au front de nuages couvert,
Qui dans un de ses plis porte un beau vallon vert,
Comme un enfant des fleurs dans un pan de sa robe ;
La ville que la brume à demi nous dérobe,
Avec ses mille toits bourdonnants et pressés ;
Ce bruit de pas sans nombre et de rameaux froissés,
De voix et de chansons qui par moments s'élève ;
Ces lames que la mer amincit sur la grève,
Où les longs cheveux verts des sombres goëmons
Tremblent dans l'eau moirée avec l'ombre des monts ;
Cet oiseau qui voyage et cet oiseau qui joue ;
Ici cette charrue, et là-bas cette proue,
Traçant en même temps chacune leur sillon ;
Ces arbres et ces mâts, jouets de l'aquilon ;
Et là-bas, par-delà les collines lointaines,
Ces horizons remplis de formes incertaines ;
Tout ce que nous voyons, brumeux ou transparent,
Flottant dans les clartés, dans les ombres errant,
Fuyant, debout, penché, fourmillant, solitaire,
Vagues, rochers, gazons, - regarde, c'est la terre !

Victor Hugo, Les chants du crépuscule
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Tedy Moussillac
Devancier

J'ai reconnu dans un rocher la mort fuguée et mensurable, le lit ouvert de ses petits comparses sous la retraite d'un figuier. Nul signe de tailleur : chaque matin de la terre ouvrait ses ailes au bas des marches de la nuit.
Sans redite, allégé de la peur des hommes, je creuse dans l'air ma tombe et mon retour.

René Char, le Nu perdu
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Tedy Moussillac
Bout des solennités

Affermi par la bonté d'un fruit hivernal, je rentrai le feu dans la maison. La civilisation des orages gouttait à la génoise du toit. Je pourrai à loisir haïr la tradition, rêver au givre des passants sur des sentiers peu vétilleux. Mais confier à qui mes enfants jamais nés ? La solitude était privée de ses épices, la flamme blanche s'enlisait, n'offrant de sa chaleur que le geste expirant.
Sans solennité je franchis ce monde muré : J'aimerai sans manteau ce qui tremblait sous moi.

René Char, le Nu perdu
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Aurore
Spleen

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Charles Baudelaire - Les Fleurs du mal - Spleen et Idéal
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Aurore
Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

Charles Baudelaire - Les Fleurs du mal - Spleen et Idéal
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Auteur inconnu
Le Jardinier d’amour, XXXV

De peur que je n’apprenne à te connaître trop facilement, tu joues avec moi.
Tu m’éblouis de tes éclats de rire pour cacher tes larmes.

Je connais tes artifices.
Jamais tu ne dis le mot que tu voudrais dire.

De peur que je ne t’apprécie pas, tu m’échappes de cent façons.
De peur que je te confonde avec la foule, tu te tiens seule à part.

Je connais tes artifices.
Jamais tu ne prends le chemin que tu voudrais prendre.

Tu demandes plus que les autres, c’est pourquoi tu es silencieuse.
Avec une folâtre insouciance, tu évites mes dons.

Je connais tes artifices.

Jamais tu ne prends ce que tu voudrais prendre.

Rabindranath Tagore
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Auteur inconnu
La cigarette

Oui, ce monde est bien plat ; quant à l’autre, sornettes.
Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,
Et pour tuer le temps, en attendant la mort,
Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.
Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes.
Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord
Me plonge en une extase infinie et m’endort
Comme aux parfums mourants de mille cassolettes.
Et j’entre au paradis, fleuri de rêves clairs
Ou l’on voit se mêler en valses fantastiques
Des éléphants en rut à des choeurs de moustiques.
Et puis, quand je m’éveille en songeant à mes vers,
Je contemple, le coeur plein d’une douce joie,
Mon cher pouce rôti comme une cuisse d’oie.

Jules Laforgue
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Tedy Moussillac
SOLEIL

Le soleil m'aimait Il t'aimait
et j'aimais le soleil de nous aimer en lui
Ô silence épousé ô présence éprouvée
J'aime le lent silence de la mer et de toi

Voici l'automne aux pluies chantantes
leur long silence chuchotant
Voici les lampes de l'automne
les promises du crépuscule

Donnez-moi (je parle à personne)
donnez-moi le soleil sans jour
le silence au lent court des rues
Donnez-moi la plus calme absence

Donnez-moi la plus pure perte
l'Absence d'être et la merci


Le Haut-Bout
Septembre 1993

CAILLOU DANS LE NOIR

À la porte du temps
à un très mince instant du seuil
si par mégarde de la pointe du vide
tu pousses un caillou qui tombe
pendant quelques battements de cœur
Rien

Puis le son de la pierre
qui entre dans l'eau
et résonne longuement
dans l'espace aveugle
et la nuit noire
du temps


Le Haut-Bout
Juin 1994

MIDI

L'odeur de thym de sauge et de fumée bleue
les brulis noirs des chaumes la paille calcinée
et dans la prairie à l'écart des feux
la parole claire de l'alouette

L'or du jour fait briller l'abeille rousseline
et les grandes oreilles du lièvre fléchu
qui se coule le long de la rège du pré
L'alouette dit très haut “Je veille sur le nid”

Un beau silence bleu résonne dans le ciel


Le Haut-Bout
Samedi 17 juin 1995

Claude Roy,
dans Poèmes à pas de loup
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Annick
Green

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.

J'arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers
Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

Paul Verlaine
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Tedy Moussillac
Exposé, IX

Le soleil,
C'est du chaud,
Plus de la clarté
Dans le soleil.

Elle ouvre sa fenêtre
Un peu tard le matin,
Vers le sud-est.

Bientôt elle appuiera son front
Contre un des bois de la fenêtre

Et les yeux fermés ou presque
Elle apercevra de l'avenir.

Maintenant,
Elle est en train de savoir
Ce que c'est le soleil.

Guillevic, Terre à bonheur
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Tedy Moussillac
Exposé, VI

Il se fait par moment un silence de feuille
Épuisée par le vent qui la porte plus loin

Il se fait par moment un silence de feuille
Qui a touché la terre et n'attends plus la suite,
Quand tout à coup on sent

Que mourir est possible et va venir
Un tel silence que déjà
C'est comme fait.

Guillevic, Terre à bonheur
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Aurore
Do not go gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day ;
Rage, rage, against dying of the light

Tough wise men at their end know dark is right,
Because their words had forked no lightning they
Do not go gentle into that good night.

Good men, the last wave by, crying how bright
Their frail deeds might have danced in a green bay
Rage, rage against dying of the light

Wild men who caught and sang the sun in flight,
And learn, too late, they grieved it on its way,
Do not go gentle into that good night.

Grave men, near death, who see with blinding sight
Blind eyes could blaze like meters and be gay,
Rage, rage against the dying of the light.

And you, my father, there on the sad height,
Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray.
Do not go gentle into that good night.
Rage, rage against the dying of the light.

Dylan Thomas

Traduction :

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit,
Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour ;
Rager, s’enrager contre la mort de la lumière.

Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,
Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils
N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.

Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs
Leurs actes frêles auraient pu danser en un verre baie
Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.

Les hommes violents qui prient et chantèrent le soleil en plein vol,
Et apprenant, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,
N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.
Les hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante
Que leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,
Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.

Et toi, mon père, ici sur la triste élévation
Maudis, bénis-moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.
N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit.
Rage, enrage contre la mort de la lumière.

Dylan Thomas
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Aurore
Penser à toi
reste mon silence le plus précieux
le plus long le plus orageux silence.
Tu es en moi toujours
comme mon cœur inaperçu
mais comme un cœur qui ferait mal,
blessure qui ferait vivre.

Alain Borne
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