Inscrivez-vous sur Scribay...

...et retrouvez une communauté soudée par l'amour de l'écriture, le partage et l’entraide entre auteurs.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
Image de profil de Lucas Dalva

Deleuze sur le style

par Lucas Dalva  il y a 6 mois

J'ai cherché à déterrer un vieux sujet qui avait été lancée par une certaine autrice qui a écrit un livre à propos de chats... Introuvable maintenant.

Je crois que je suis en train de lier plein de choses que j'ai apprises en ce moment. J'ai mangé des tonnes de théorie de l'écriture et de l'édition ces dernières années. J'ai aussi beaucoup lu, spécifiquement depuis une quinzaine de mois... Et hier je suis tombé sur une citation de Gilles Deleuze sur le style qui m'a secoué.

"Nous devons être bilingue même en une seule langue, nous devons avoir une langue mineure à l’intérieur de notre langue, nous devons faire de notre propre langue un usage mineur. Le multilinguisme n’est pas seulement la possession de plusieurs systèmes dont chacun serait homogène en lui-même; c’est d’abord la ligne de fuite ou de variation qui affecte chaque système en l’empêchant d’être homogène. [...]

Proust dit: "Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres tous les contresens qu’on fait sont beaux."

C’est la bonne manière de lire: tous les contresens sont bons, à condition toutefois qu’ils ne consistent pas en interprétations, mais qu’ils concernent l’usage du livre, qu’ils en multiplient l’usage, qu’ils fassent encore une langue à l’intérieur de sa langue. " Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère..."

C’est la définition du style. Là aussi c’est une question de devenir. Les gens pensent toujours à un avenir majoritaire (quand je serai grand, quand j’aurai le pouvoir...).

Alors que le problème est celui d’un devenir-minoritaire: non pas faire semblant, non pas faire ou imiter l’enfant, le fou, la femme, l’animal, le bègue ou l’étranger, mais devenir tout cela, pour inventer de nouvelles forces ou de nouvelles armes."

Citation complète : http://remue.net/cont/deleuze1.html

Pour idée, un bout de poème de Ghérasim Luca cité dans la citation complète :

"prendre corps

Je te flore tu me faune

Je te peau je te porte et te fenêtre tu m'os tu m'océan tu m'audace tu me météorite

Je te clef d'or je t'extraordinaire tu me paroxysme

Tu me paroxysme

et me paradoxe [...] "

Bien sûr, il ne s'agit pas d'un appel au n'importe quoi mais je me pose maintenant plusieurs questions.

Doit-on quelque peu remettre en cause les règles régies par la bienséance littéraire ? Ceux qui ne dépassent pas les mots (la majorité) peuvent-ils encore dépasser l'histoire tout de même ? (par dépasser, j'entends ici toucher à une originalité pure, du jamais vu)
Doit-on forcément essayer de faire les deux dans chacun de nos écrits ?

La fin de la citation est intéressante et ouvre sur une autre question qui me travaille aussi depuis longtemps : doit-on aller jusqu'à incarner vraiment l'écrivain que l'on veut être, pour écrire ce 'beau livre" dont parle Proust ?

Et plus globalement, que pensez-vous de cette citation ?

Image de profil de J.Eyme
J.Eyme
Coucou Lucas,

Je dirais juste un truc si tu veux des réponses à tes questions : Le quatrième roi mage.
;-)
Image de profil de Oreleï
Oreleï
Ça, c'est la meilleure réponse à ce fil ! C'est vrai que cette lecture est une très belle illustration/démonstration du propos.
Image de profil de Lucas Dalva
Lucas Dalva
Commandé... pas reçu encore, ça sera pour mardi 3 mars je pense. :)
Image de profil de Guillaume Roussard
Guillaume Roussard
Deleuze, miam, un des papes de la french theory, un de ceux qui voulaient déraciner les arbres. Appliquons lui un peu de sa déconstruction à ce grand cadavre à la renverse.

Déjà quand on désosse cette citation ( quand on la déconstruit ) apparait cette chose étrange : que le seul élément d'originalité est Gherasim Luca. J'aime beaucoup Gherasime Luca, mais ce n'est pas un écrivain, c'est un parleur. Il ne faut pas le lire mais l'écouter. Heureusement que les enregistrements existent, où on se demanderait bien ce qu'il vient faire dans cette soupe entre Kafka, Becket et Proust. Passons sur Godard qui n'est semble t'il là que pour marquer des points au bingo du transmedia par anticipation.

"Nous devons être bilingue même en une seule langue, nous devons avoir une langue mineure à l’intérieur de notre langue, nous devons faire de notre propre langue un usage mineur. Le multilinguisme n’est pas seulement la possession de plusieurs systèmes dont chacun serait homogène en lui-même; c’est d’abord la ligne de fuite ou de variation qui affecte chaque système en l’empêchant d’être homogène. Non pas parler comme un Irlandais ou un Roumain dans une autre langue que la sienne, mais au contraire parler dans sa langue à soi comme un étranger. "
Kwak. Kwak. Kwak. Ca tourne en rond comme du Gherasime Luca. Peut être que Deleuze pourrait nous la refaire en scat ? Tronquons :
"Nous devons faire de notre propre langue un usage mineur. Le multilinguisme ...c’est la ligne qui empêche chaque langue d’être homogène. "
( obsession encore de déconstruire des trucs. Qu'a donc Deleuze avec les systèmes ? un problème avec le père ? Deux systèmes distincts seront hétérogènes par définition, il n'y a rien à vouloir ou à ne pas vouloir, ajouter ce n'est pas empêcher )
"Une langue à l'intérieur de la langue."
Cette citation, je la comprend maintenant à travers la formation que je me suis donné. Il faut être un peu musicien pour l'entendre, ce mode mineur. Ou alors s'intéresser à la langue des oiseaux. La citation devient alors limpide. D'un côté, les mots, le texte tel qu'on le raisonne. De l'autre le texte qui résonne. Avoir, en mode majeur des mots et des idées bien construits, et simultanément, par le truchement des mêmes phrases, faire passer quelque chose d'autre qui est de l'ordre de l'inattendu. Homogénéité et ligne de fuite. c'est à dire ouverture par les mots. Oui, c'est intéressant. Mais c'est difficile à expliquer, et encore plus à mettre en œuvre. Disons que c'est plus une grille de lecture qu'un conseil d'écriture.
Image de profil de Oreleï
Oreleï
Ah, Deleuze !

Pas grand chose à rajouter au commentaire de Vis9vies.
Peut-être préciser que pour tordre une langue, sa maîtrise doit être quasi impeccable : il faut connaître la structure pour pouvoir déstructurer, et c'est aussi, je crois, ce qui permet de ne pas glisser vers le n'importe quoi. Il me semble que l'autrice à laquelle tu fais référence comparait dans un vieux fil l'écriture au dessin : Picasso savait parfaitement dessiner les personnes avant d'avoir fait le choix de les déstructurer.

Aujourd'hui, cette voix que V appelle "voix interne" me semble doublement menacée, et notamment sur des plateformes comme celle-ci.
D'un côté, il y a ceux qui appellent au lissage de la langue, à taire ce que moi j'appelle le souffle (et qui me semble similaire à la voix interne dont parle V) : à supprimer toute répétition, tout mot "à côté", tout verbe faible sans chercher à en comprendre le sens/l'utilité/ l'usage.
Et de l'autre, ceux qui appellent à une espèce d'originalité forcée, qui ne transcende et ne transgresse rien tant elle manque de justesse et de sincérité (et sert parfois de cache-misère)...

Et sinon, si ça t'intéresse, j'ai l'abécédaire de Deleuze en fichier audio. C'est assez chouette à écouter.
Image de profil de Blackbutterfly207
Blackbutterfly207
Cette question est très intéressante : je connais bien cette citation de Proust, je l'ai eue en exercice de dissertation pour mon cours de lettres (merci la prépa, un plaisir !) Ma prof de lettres a l'habitude de dire que les grands livres qui ont réussi à traverser les époques ont quelque chose de transcendant qui fait qu'ils nous perlent encore à notre époque : par exemple, l'Odyssée peut-être lue comme l'épopée d'un SDF de nos jours. Et le style joue un rôle dans cette transcendance : parce qu'il faut de l'originalité pour se démarquer et intriguer le lecteur, sans toutefois le perdre. Roland Barthes, je crois, disait que l'écrivain est "l'éboueur du langage", au sens où il le débarrasse de tout sens commun, trop utilisé, usé par la vie quotidienne et crée un nouveau langage auquel le lecteur ne s'attend pas à renforts de figures de style, par exemple, qui transforment et donnent des sens nouveaux aux mots. C'est donc pour ça que le style est nécessaire pour écrire un bon livre, pour pouvoir s'évader. Mais pensons à Marguerite Duras et son style particulier qui mélange les points de vue, les temps et les focalisations. Son style est unique, mais le lecteur moderne peut-il encore le comprendre ? Pour l'avoir étudié, j'en doute. Donc le style, oui, mais pas que : il faut vraiment toucher le lecteur à la fois par une universalité mimétique de la vie humaine (Aristote, la Poétique) et la fabrique de la poésie, du style, la poiesis. Tout ça pour que le lecteur initie un travail de recherche qui le mène à une ou plusieurs interprétations différentes de l'histoire. Peut-être est-ce le plus important, donner envie au lecteur de démêler le(s) sens caché(s) de l'histoire, l'inciter à fouiller dans l’œuvre et d'en retirer sa lecture personnelle.

Cependant, je t'avoue ne pas vraiment comprendre cette idée de devenir dont tu parles. Alors peut-être suis-je à côté de la plaque^^
Mais cette citation est très belle et montre bien (pour moi) que l'important ce n'est pas d'avoir la bonne interprétation, mais d'avoir sa propre interprétation, ce qui fait que nous devenons co-auteurs dans notre quête de sens, une fois plongés dans un livre qui nous titille. Nous reconstituons le "puzzle" de Pérec.
Image de profil de Paige Eligia
Paige Eligia
Doit-on quelque peu remettre en cause les règles régies par la bienséance littéraire ?
Je ne peux pas répondre à cette question, je ne connais pas les règles. Y'a des règles ? Ah bon ? Où ça ? Je croyais que je pouvais écrire ce que je veux !

Ceux qui ne dépassent pas les mots (la majorité) peuvent-ils encore dépasser l'histoire tout de même ? (par dépasser, j'entends ici toucher à une originalité pure, du jamais vu)
Personnellement, je ne lis pas vraiment les mots. Ils s'imprègnent, je lis quelque chose qui vit. Si le fond prend, c'est que la forme suffit. C'est vrai et pas vrai ce que je dis. Parce que des mots justement choisi ne provoquent pas la même émotion que d'autre. Alors ils changent le fond.

Doit-on forcément essayer de faire les deux dans chacun de nos écrits ?
Non. Sinon il n'y a plus de création, mais que des copiers-collers. Quel intérêt ?

La fin de la citation est intéressante et ouvre sur une autre question qui me travaille aussi depuis longtemps : doit-on aller jusqu'à incarner vraiment l'écrivain que l'on veut être, pour écrire ce 'beau livre" dont parle Proust ?
Être ou ne pas être, telle est la question. Je pense qu'on doit s'incarner soi même, et être en accord avec soi même. Si l'écrivain qu'on veut être n'est pas ce qu'on pourrait être, alors c'est impossible de faire un beau livre, il sera artificiel. Mais si on se connait bien, et qu'on sait que l'écrivain qu'on veut être peut être nous, alors il faut tendre à cet objectif pour y parvenir. On n'a rien sans rien.

Et plus globalement, que pensez-vous de cette citation ?
Poétique, joue avec les mots, j'adore. Moi ça me fait voyager dans ma tête, ce genre de citation. ça ouvre des portes.
Image de profil de Vis9vies
Vis9vies
Je ne connais Deleuze que de nom. Je ne sais donc pas ce qu'il met derrière ses mots, et pourtant ses mots me parlent. Or quand il dit qu'il ne faudrait pas qu'il y ait interprétation, je m'aperçois qu'il y a forcément interprétation lorsque le besoin de combler les manques se fait sentir ;)

Pour tes questions, mes réponses, telles qu'elles me viennent spontanément :

1- "Doit-on quelque peu remettre en cause les règles régies par la bienséance littéraire ?"
Oui, mais à la condition de -vouloir- faire mieux, et non pas remettre en cause uniquement parce que l'on se croit d'une nouvelle génération

2- "Ceux qui ne dépassent pas les mots (la majorité) peuvent-ils encore dépasser l'histoire tout de même ?"
Non, en général. C'est si rare que c'est à se demander si le jeu en vaut la chandelle.

3- "Doit-on forcément essayer de faire les deux dans chacun de nos écrits ?"
Surtout pas ! Du moins tant que ce n'est pas naturel, c'est à dire que nos deux voix parlent sans s'abîmer l'une l'autre (je reviendrai là-dessus plus bas)

4- "doit-on aller jusqu'à incarner vraiment l'écrivain que l'on veut être, pour écrire ce 'beau livre" dont parle Proust ?"
Oui et non. Posée comme ça, ta question voudrait faire croire que l'on pourrait changer sa norme d'écrivain à chaque livre, et ce n'est pas tout à fait possible, car quoique l'on fasse, que l'on veuille écrire, l'on s'est assis sur un socle stable qu'il nous est impossible de démonter sans devenir complètement cinglé. Ce que l'on peut faire, c'est changer l'échelle qui s'appuie dessus, et monter un certain nombre d'échelons. Mais il y a du vrai dans le fait que pour faire un beau livre, il faut y avoir incarné du sang vivant, ce que l'on peut traduire "de soi", mais pas forcément. Ce peut être y avoir incarné une idée de soi ou de quelque chose. Incarné est un bon mot.

-----

Pour en revenir à Deleuze. Que je ne connais pas.

Il dit : "Nous devons être bilingue même en une seule langue..."
que j'interprète ainsi :
Nous devons maîtriser deux langues : la langue commune (ici, le français) et notre voix. Et ses deux langues ne devraient en faire qu'une, sans que l'une ne prenne la pas sur l'autre [or, Deleuze dit qu'il doit y avoir une langue mineure ; ce avec quoi je ne suis pas d'accord]. C'est la cohérence entre ces deux langues qui fait qu'un écrit est beau. Et il est bon s'il parle à un maximum de personnes.

Il dit aussi : "Un style, c’est arriver à bégayer dans sa propre langue"
Je suis assez d'accord, si "arriver à bégayer" s'interprète comme "bégayer de manière intelligible pour un maximum de personnes". C'est à dire parler avec ses deux langues, son français et sa voix interne.

Et pour la voix de l'auteur, je ne parle pas de voix intime. Tout auteur est censé être capable de se fabriquer au besoin une voix interne. Et je ne parle pas de la voix du narrateur, qui se confond parfois dans cette voix d'auteur. Mais c'est bien une voix interne, et non pas intime (elle peut n'avoir rien à voir avec les pensées intimes de l'auteur), et c'est cette voix qui porte un bon texte, a fortiori beau lorsque la maîtrise du français s'allie sans faillir à la maîtrise de la voix interne. C'est aussi ce que l'on pourrait traduire par "incarner".
Image de profil de Lucas Dalva
Lucas Dalva
Comme souvent plutôt sur la même longueur d'onde, bien que je sois pas encore assez vieux pour dire que c'est problématique que les jeunes marchent par pure opposition, je crois que c'est sain, même dans l'art, comme une sorte de reflet diabolique qui peut se révéler intéressant. (bon on est d'accord que "moi jékri com je veu car yen a mar dé validist" c'est un peu compliqué parfois...)

Sur la langue mineure... je pense que ce qu'il veut dire c'est que la langue commune doit devenir le mouvement tandis que notre voix doit être ce qui le transcende, pour utiliser des termes de la philosophie post-structuraliste. Autrement dit, [insérez la dernière phrase du post d'Andy Clarbann]
Image de profil de Vis9vies
Vis9vies
Oui, très bonne conclusion d'Andy. Sa phrase résume aussi ma pensée.
Image de profil de phillechat
phillechat
Ah Deleuze : inépuisable !
Image de profil de Andy Clarbann
Andy Clarbann
Je pense que la citation dans la citation (le texte de Luca) en illustre les limites. Le dépit de certains face à de grands auteurs les mène à atomiser la langue pour essayer d'y trouver une place, à se mettre en quête de l'originalité à tout prix. La différence supplante le beau, sous prétexte que les beaux textes ont une forme de différence. Seulement voilà ; les beaux textes sont beaux avant d'être différents. Et quand on lit Proust on ne lit pas n'importe quel pratiquant de l'oulipo, ou n'importe quel auteur postmoderne qui aurait l'idée de remplacer tous ses mots par des autres pour inventer sa langue.

Je pense que Deleuze détourne complètement la citation de Proust. Proust dit que les beaux textes sont différents, Deleuze dit que les textes différents sont beaux, ce qui n'est pas du tout la même idée.

Ici par exemple, au sujet du contresens comme manifestation des "lignes de fuite" du système ;

Proust ; "dans les beaux livres tous les contresens qu’on fait sont beaux."
Deleuze ; "tous les contresens sont bons".

En ce qui me concerne c'est justement la glissade vers l'appel au n'importe quoi qui sépare les deux.
Concernant ce qu'on "doit" faire, je dirais qu'il faut poursuivre ce qui est beau et/ou ce qui a du sens. Poursuivre l'originalité pure (et inversement poursuivre l'homogénéité parfaite de la langue) c'est du détournement en ce qui me concerne, une confusion causale.

Si tous les grands auteurs avaient un grain de beauté sous le talon, je pense que se dessiner un grain de beauté sous le talon ne ferait pas d'un individu un grand auteur. Même chose quand il s'agit de réinventer la langue -ou de l'imiter- .

Ce qu'observe Proust va émerger des grands artistes, ça ne va pas faire les grands artistes. ça ne pourra pas réellement servir d'outil pour produire de la beauté de manière artisanale. Et avec ce côté artisanal de la différence on débouche sur la plus grosse des limites des tendances postmodernes à mon sens ; la déconstruction qui devient norme, à tel point que les grands auteurs de demain, moins frileux que les autres à la déconstruire elle aussi, seront peut-être bien ceux qui sauront s'en détacher.

Aujourd'hui la plupart du temps quelque chose du goût du texte de Luca ça m'apparaîtra comme peu inspiré, peu original, et pas très beau ni très éloquent.

La langue fait son bonhomme de chemin, et ceux qui la réinventent gratuitement sont au moins aussi perdants que ceux qui la figent. Les artistes, je pense, se trouvent toujours à l'intersection des deux tendances, à l'endroit où l'exception est assez belle, assez éloquente, assez pertinente pour s'imposer comme si elle avait été de la règle en puissance.

Il faut, il me semble, que l'expression subjective de l'auteur ouvre une nouvelle fenêtre sur l'universel.
Image de profil de Lucas Dalva
Lucas Dalva
Belle glissade tout de même de la citation de Deleuze : "tous les contresens sont bons, à condition toutefois qu’ils ne consistent pas en interprétations, mais qu’ils concernent l’usage du livre" si on la lit vraiment et qui revient in fine à affiner Proust, pas à un contresens. Cette extrémisation du discours des post-structuralistes est devenue classique car elle permet de balayer tout un courant qui est sans doute un des plus complexes en termes d'approche sans pour autant prendre le temps d'en saisir tous les sens nouveaux : Deleuze dit donc ici qu'il faut prendre en compte l'usage à un temps donné et un contexte donné et dans une sphère de lecture mise en place par l'écrit et seulement là on pourra alors juger de la justification de cette différence.
Au final... c'est un peu ce que tu dis.
Et je te suis personnellement dans cet entre-deux à tenir, dans cette sorte de paradoxe, car c'est sur ces paradoxes que le monde tient de toute façon, et c'est sans doute ces paradoxes qui attirent le plus l'humanité.
Jolie dernière phrase également :)
Image de profil de Andy Clarbann
Andy Clarbann
J'ai pas eu l'impression en lisant que son "à condition" ramenait la beauté dans l'équation, mais comment tu traduirais "interprétations" et "concernent l'usage du livre" ?

Penses-tu que si ces deux critères sont établis, alors tout contresens est bon ? Et penses-tu que c'était le propos de Proust ?
Image de profil de philippemoi
philippemoi
Dans mon dernier roman, j'avais une seule phrase avec un seul mot inventé, je parlais "des terres et paysages entristées par l' hivers." Tous les lecteurs m'en ont parlé en essayant de me convaincre de le changer..et à force de me faire cascouiller, j'ai décidé de l'ampulever du livre...
Image de profil de Vis9vies
Vis9vies
Dommage ^^
Image de profil de Lucas Dalva
Lucas Dalva
Oui... je crois qu'on a un véritable problème aujourd'hui et dans tous les médias : le lecteur/spectateur/auditeur veut se mettre à la place de l'artiste et penser à sa place : on entend donc des cinéphiles (et même des connus sur internet) dire aujourd'hui que le film a été mal fait car en fait un choix n'avait pas totalement été expliqué.

En gros chaque acte créatif devrait pouvoir être expliqué et ne jamais être gratuit. Pourvu que tout ne devienne jamais aussi chiant... Bon ça va, beaucoup au cinéma résistent et ne cèdent pas à cette pression d'une "scientifisation" des médias.
Image de profil de Guillaume Roussard
Guillaume Roussard
Il faut le remettre, sinon on va te cascouiller dans l'autre sens !
Image de profil de Gigi Fro
Gigi Fro
Intéressant !
Plus que de bienséance littéraire, je dirai qu'on a d'un côté (majoritaire, hélas) le langage "facile", les formules qui marchent et du vu et revu, du lu et relu. ça rassure le lectorat, ça rassure les éditeurs, ça fait vendre.
D'un autre, tu as les niches, les artistes, les vraies, qui manient la langue parce qu'ils la connaissent. Personnellement j'aime bien ces jeux quand ils sortent tout naturellement, pas forcés (pure sensation subjective).
Image de profil de Lucas Dalva
Lucas Dalva
Je vois ce que tu veux dire ! De toute façon cette subjectivité est inhérente à tous les médias... j'ai des amis qui n'ont pas pu ingurgiter la Horde du Contrevent et toutes ses spécificités : pas de narrateur, un vocabulaire spécifique, une voix qui change tout le temps, de la poésie dedans... Bref, pour eux c'était déjà trop, et je l'entends bien.

Malheureusement tout ou presque est devenu "sans risque" : on ne va tout de même pas publier un média quelqu'il soit sans être sûr de son retour sur investissement... Enfin, le livre reste sans doute le mieux loti grâce aux collections et aux lignes éditoriales : il y a un pacte implicite passé entre l'éditeur et le lecteur... à chacun de faire la part des choses.
Image de profil de Paige Eligia
Paige Eligia
Pas pu ingurgiter la Horde du Contrevent ? Mais comment est-ce possible ? :O
Ces gens n'ont pas d'âme, c'est tout. *se drape d'une cape, offusquée*
0