Promenade de nuit

La lune dans le reflet des fenêtres fermées des immeubles le long de rue de la Gare de Reuilly, c'est surprenant. Certaines sont ouvertes. La lune ne s’y voit pas, mais il en sort de la lumière, des couleurs, des hurlements, des rires gras d’adultes post-adolescents, des odeurs d’alcool. Un homme qui marche en espérant que le silence et les ombres lui donneront des indications sur ce que la vie a à lui dire. Il avance, il regarde, il hume, il prend de grandes inspirations. Pris d’une impulsion soudaine, il s’était levé, prompt à rompre la paralysie et les désirs contradictoires qui l’accablaient et le clouaient au sofa. Il s’était observé toute la soirée, chaque minute, chaque seconde, il était tiré dans ses sens opposés.  Etre seul ou s’entourer. Se reposer ou s’activer. S’allonger ou marcher. Les hommes ou les femmes. Pourquoi ? Quels motifs ? Dans quel but ? Alors, il est sorti. La nuit parisienne est étrangement active. Pensant tomber dans des rues vides - il avait d’ailleurs imaginé marcher le long des boulevards endormis, observer les reflets trompeurs et écouter des bruits aléatoires saupoudrer un silence nu – la tournure de sa balade qu’il aurait voulue salvatrice se révéla fort décevante. Là, Boulevard de Bercy, il était perdu dans ses pensées. Il aurait aimé découvrir quelque chose. Il aurait souhaité une illumination, une rencontre, quelque chose. Il n’y avait pour lui qu’une étonnante agitation, des résidus fébriles de vie et des ombres, qui n’utilisent la nuit que pour démarrer des affaires douteuses. Il continua de marcher et voulut se rendre Quai de la Gare, près des arcades, pour se poster là, en surplomb de la Seine et regarder au loin cet ovni vert fluo de la mode et du design. Se poster là pour respirer et éteindre les pensées qui accablent l’esprit. Quelle ne fut pas surprise à découvrir en arrivant que la destination  choisie pour ses contemplations nocturnes était une zone en travaux, et qui plus est, qu’il le savait, qu’en conscience, ce qui l’avait fait décoller de son canapé et sortir de la catatonie était l’envie de marcher vers un avant-poste d’observation inaccessible car en chantier. Il ne put s’empêcher de rire, ironiquement, à penser que tout cela était bien représentatif de sa propre existence, qu’il était lui-même un gaillard en chantier. Il fallait bien ravaler, déblayer, repeindre, terrasser, bref rénover, mettre à neuf. Etait-il sorti dans la nuit pour que la vie lui rappelle d’être patient ?

 

La fatigue pointant le bout du nez, puis tout son corps, il se décida finalement à rentrer dans le petit confort de son appartement parisien. On n’est pas couché secouait la télévision à cette heure tardive et rapidement, sans crier gare, il se fit aspirer par les discussions politiques toujours si bien mises en scène dans l’émission populaire du samedi soir. C’est bien de se distraire de ses conflits. Comme à son habitude, Sonia allait appeler. 01h45, le téléphone sonna. Elle arrivait, elle n’était qu’à quelques minutes de chez lui. Résigné, soumis à la facilité de satisfaire ainsi ses besoins, il raccrocha sans même s’interroger sur le bien-fondé de cette relation qui n’en finissait pas de n’être qu’utilitaire. Leurs regards s’entrechoquèrent sur le seuil de la porte d’entrée. Elle savait que l’insistance aurait raison de sa résistance, en quelques secondes. Une heure après, elle pourrait reprendre ses quelques affaires et s’en retourner dans sa vie après avoir joui, un bon coup. Un samedi soir, il faut jouir. Il faut croquer du gars, et tant mieux si le coquin en question est plus attaché à sa libido qu’aux relations saines. Toutefois, ce soir-là,  quelque chose était différent. Samy l’avait senti dès le début. Sonia avait pleuré avant de le retrouver. Alors, sitôt, l’acte accompli, à peine l’excitation retombée, leurs corps encore emboîtés, il lui demanda, reprenant son souffle, ce qu’il se passait, ce qu’elle avait, si cela allait bien sa vie. Elle resta silencieuse, jouant de la pénombre pour dissimuler ses expressions, peut-être davantage surprise par l’intérêt de Samy et la soudaine humanisation de leur relation, jusque là exclusivement charnelle. Il se releva et s’adossa contre le mur. Elle posa sa main contre son torse et sanglota. Il lui dit qu’elle n’était pas obligée de lui répondre, qu’elle n’avait aucune nécessité à se dévoiler, mais que si elle le voulait, elle pourrait se confier et avoir un partenaire de malheur. Elle alluma la lumière et réfrénait ses larmes. Elle le regardait dans le profond des yeux comme jamais elle ne l’avait fait. Elle n’y avait jamais songé, à vrai dire. Sa chambre lui ressemblait, se dit-elle, en reposant sa main droite sur son torse, jetant un furtif regard sur le mur face au lit. Puis, le silence. Lui ne le supportait plus, elle s’y réfugiait. Il soupira, déçu de sa tentative avortée de créer du lien, du vrai, avec cette femme. On voulait coucher avec lui. Mais c’est tout. Pas plus, pas moins. Alors, il se leva et se dirigea vers la cuisine pour chercher une bouteille d’eau, pour chercher aussi à passer à autre chose et laisser tomber son espoir, toujours douché, de faire de ses relations « une relation », une vraie. Sur le chemin de la chambre à coucher à la cuisine, dans le couloir principal de son appartement, il trébucha sur une pile de livres qu’il avait sortis de la bibliothèque pour se rappeler de les relire. Et, en relevant la tête, il s’emmêla le corps dans le manteau de Sonia, accroché au porte-manteau disposé au bout du couloir pour une raison obscure. Elle avait du, au début de leur relation et sans vraiment qu’il n’en prenne vraiment conscience, déplacé l’objet sans demander ni avis ni permission. Un an de retrouvailles obscures elles aussi, durant lesquelles la paresse et la luxure avaient eu raison de la douceur. Il l’entendait soupirer dans la chambre à coucher, lorsqu’il vit dépasser un petit papier bleu de la poche gauche de son manteau. Son mouvement fut rapide, sans réflexion, sans doute. Il tira le papier de la poche et le lut en chuchotant « Sonia, je suis retour. A bientôt ».

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