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Alain Kotsov

Romorantin-Lanthenay.
Alain Kotsov

La petite Aurore vit le jour à l’hôpital américain de Neuilly. Son père était roi du pétrole et sa mère reine de beauté. Elle avait tout pour devenir un jour une magnifique princesse.
Le baptême eut lieu à la Madeleine et fut suivi d’une somptueuse réception au pavillon Gabriel.
Vers minuit une femme à l’air très méchant fit irruption dans la foule des invités composée de marquis, de duchesses, et de capitaines d’industrie ; rien que du beau monde. Les gens étaient tous un peu ivres et personne ne la remarqua. Elle s’approcha du berceau, sortit une baguette de son sac à main qu’elle brandit d’une façon étrange. Aussitôt la lumière s’éteignit à l’exception d’un spot qui éclairait la petite Aurore. La musique s’arrêta. La chenille que formaient à ce moment la plupart des hôtes et qui serpentait entre les tables se figea subitement.
La méchante femme, qui était en fait une mauvaise fée, furieuse de n’avoir été invitée au baptême, était venue pour se venger de cette humiliation. Elle troubla le silence d’une voix forte en disant ces mots :
« Le jour où la princesse aura prononcé 233 fois le mot « casserole », elle mourra ! ».
Un silence pesant retomba sur la salle. Puis le père s’approcha d’un pas digne de la méchante fée, et lui dit, d’un ton solennel :
« - Croyez-bien que nous ne laisserons pas une telle chose se réaliser ! Nous lui dirons qu’il faudra bannir ce mot de son vocabulaire. Et votre sort n’aura aucun effet !
- Vous faites bien d’évoquer ce point - répondit la fée -  J’allais oublier ! J’ajoute que toute personne qui tentera de révéler à la princesse la malédiction qui la touche sera sur-le-champ transformée en crapaud, avant d’avoir pu dire un mot. »
Le père, consterné, les bras ballants, le regard vide, se taisait. La fée répéta :
« Je l’affirme ! Le jour où elle aura prononcé 233 fois ce mot, ce jour là elle mourra ! »
Puis elle sortit sous les yeux médusés des 300 invités.
A ce stade du récit je dois m’adresser, en aparté, au lecteur. Cher ami, les lignes qui précèdent te rappellent-t-elles un récit que ta maman te racontait pour t’endormir quand tu étais enfant. Si ce n’est pas le cas interromps ici ta lecture et procure-toi le texte de ce conte. Il se nomme « la belle au bois dormant » et se trouve dans un recueil intitulé « les contes de ma mère l’Oye » de Charles Perrault. On le trouve partout en édition de poche pour une dizaine d’euros. Si tu es réfractaire à la lecture, mais dans ce cas pourquoi prends-tu la peine de me lire ? Tu peux louer la vidéo du film homonyme des studios Disney qui traite du même sujet. Il est en effet indispensable, pour saisir tout le sel du texte que voici, de connaître le conte original.
Revenons à notre histoire.
Les parents d’Aurore furent désemparés. Après le baptême de la princesse ils prirent toutes les dispositions nécessaires pour que leur fille n’eut jamais à prononcer le mot « casserole ». Il s’installèrent dans un château isolé où elle fut élevée à l’écart du monde par des précepteurs qu’on avait mis au courant de la malédiction. L’objet maudit était aussi banni de la cuisine et on faisait chauffer le lait dans un faitout ou une poêle à frire, ce qui, il faut en convenir, n’était pas très pratique. La princesse aimait beaucoup faire la cuisine. Un jour qu’elle préparait un gâteau elle vit dans le texte de la recette qu’il y fallait 100 grammes de cassonade. Elle ne connaissait pas ce mot et quand elle ouvrit le dictionnaire pour en trouver la signification elle constata que la page avait été arrachée.
Tous les livres, tous les films qu’elle voyait étaient soumis à une implacable censure. Si une casserole y apparaissait d’une façon ou d’une autre, on lui en interdisait l’accès ou on en produisait une version expurgée. Ses livres de recettes, par exemple, étaient pleins de trous et de ratures, elle se demandait pourquoi.
Mais ces précautions s’accompagnaient pour Aurore d’une solitude forcée qu’elle avait de plus en plus de mal à supporter. A dix-sept ans elle n’avait aucun ami de son âge et en souffrait beaucoup. Elle supplia ses parents de lui permettre d’aller à des  bals ou des réceptions où elle pourrait rencontrer d’autres princesses ; et surtout des princes…
Les parents accablés durent se résigner, car ils avaient l’esprit libre, et cédèrent à sa supplique. A quoi bon, en effet, vouloir préserver sa vie si c’était pour la rendre malheureuse !
Sa première sortie fut une catastrophe. C’était un repas donné par un fils de bonne famille, par ailleurs très sympathique. Aurore sentait qu’elle avait beaucoup de succès auprès des jeunes gens qui tous cherchaient à lui parler et la complimentaient sur sa robe et sa beauté. Même les jeunes filles, qui auraient dû manifester envers elle de la jalousie et rester à distance, se conduisaient plutôt de façon amicale et prenaient plaisir à lui faire la conversation. Tout se passait très bien. Jusqu’à ce que le dessert fut servi. C’étaient des profiteroles. Les assiettes, remplies de chouquettes fourrées de crème glacée, avaient été disposées sur la table par les domestiques et un valet faisait le tour des convives pour verser dans chacune d’elles un nappage de chocolat chaud.
« Quel est le récipient que tient ce larbin? Je n’en ai jamais vu ! dit-elle à son voisin de droite, un marquis aux charmants yeux bleus.
- Ben… c’est une casserole.
- Une casserole ? Quel mot étrange !
- Comment çà ! Vous n’avez jamais vu une casserole ?
- Comment dites-vous, casserole ? C’est bien « casserole » que vous avez dit ? »
Pendant une bonne partie de la soirée la conversation tourna autour de ce sujet. Si bien que lorsque la princesse regagna son château après s’être fait conduire par le marquis dans une Porsche rutilante jusqu’au portail, elle avait à son passif une bonne trentaine de prononciations du mot interdit. A ce rythme là elle n’atteindrait jamais l’âge de la retraite.
Dans l’ignorance où elle était maintenue, cette soirée lui avait pourtant semblé très bénéfique et elle se mit à multiplier les sorties.
Elle demanda à ses parents de lui offrir, pour son dix-huitième anniversaire, une batterie de cet ustensile si pratique. Elle ne comprenait pas l’état d’abattement dans lequel cette demande avait plongé ses parents. Ils devenaient de plus en plus bizarres !
Un soir, comme elle s’apprêtait à sortir, son père l’avait retenue par la manche de sa robe et lui avait dit :
« - Ecoute, ma fille chérie, fais bien attention. Ne t’avise plus jamais de…
- De quoi Papa ?
- De faire ce qu’il ne faut pas faire, de… rien, ce n’est rien ».
En parcourant la grande allée du parc elle avait ouvert son sac à main pour en vérifier le contenu. Il y avait bien la bombe anti-agression, une boîte non entamée de douze préservatifs et un tube d’alka seltzer. Que pouvait-il lui arriver ?
Elle avait ensuite été en discothèque avec le marquis aux yeux bleus, qui était maintenant son petit ami. Elle s’était follement amusée et, devant le portail, elle l’avait pris par la main et attiré vers les profondeurs du jardin à l’anglaise, pour une promenade romantique au clair de lune.    
Ils s’assirent au bord d’une mare sur un banc de pierre et écoutèrent le chant mélodieux des crapauds ; parmi lesquels se trouvaient deux précepteurs, un PDG et un ministre, qui n’avaient su tenir leur langue. Puis ils devisèrent sur la beauté du ciel nocturne
« - Vois cette constellation, disait le marquis. C’est celle qui permet de repérer l’Étoile Polaire. On l’appelle Grande Ourse ou grand chariot. Mais certains esprits moins romantiques la nomment « grande casserole ».
- C’est vrai, vu comme çà on dirait une casserole (118). Les quatre étoiles qui forment une espèce de rectangle évoquent le récipient, et les trois autres ressemblent au manche d’une casserole (119). »
A ce stade du récit je dois une fois de plus apostropher le lecteur. Cher ami tu as sans doute constaté que, quelques lignes plus haut se trouvent des chiffres entre parenthèses. Il s’agit d’une indispensable entorse aux conventions littéraires. Mais le texte que tu as sous les yeux prétend-il être conventionnel ? Quoi qu’il en soit, tu as remarqué, cher lecteur, que ces chiffres suivaient le mot « casserole » et tu auras sans doute deviné, car tu es très intelligent, qu’ils indiquent le nombre total de fois que notre héroïne a prononcé ce mot dans sa vie. Nombre primordial dans le déroulement de l’intrigue, ainsi que tu l’as certainement compris.
Reprenons donc notre récit alors que ce nombre vient d’atteindre la valeur 119. Et qu’il ne reste à la princesse plus que 114 « casseroles » à vivre
Les deux amants passèrent le restant de la nuit à s’embrasser, ce qui n’eut que des conséquences bénéfiques pour la princesse. D’abord, elle y prit un grand plaisir, et surtout sa bouche fut occupée à autre chose que prononcer le mot « casserole », ce qui ne pouvait qu’augmenter son espérance de vie.
Peu de temps après ils décidèrent de se marier.
Tout le gratin de la société fut invité à la noce et tout le monde s’amusa beaucoup. Excepté les parents d’Aurore qui faisaient une tête d’enterrement. Ils ne quittaient pas leur fille d’une semelle, au grand étonnement des convives, et chaque fois que la conversation tournait autour de la cuisine, de la métallurgie (ce qui était quand même assez rare) ou de l’astronomie, ils tentaient de faire diversion en poussant un cri strident ou faisaient mine de trébucher et s’étalaient par terre. Ce comportement étrange jeta une petite tâche d’ombre sur la fête, par ailleurs très réussie, mais il permit peut-être à la princesse de ne pas diminuer son capital. Elle ne faillit qu’une fois, à la fin de la soirée, quand l’atmosphère solennelle et romantique qui présidait à la cérémonie avait laissé place à une ambiance plus décontractée et bon enfant. On venait de chanter « les filles de Camaret » et la princesse et son époux racontaient, au milieu d’un cercle d’amis, les circonstances de leur rencontre et leurs premiers rendez-vous.
« - Quand j’ai vu le regard que me jetait Gonzague, disait Aurore, à la fin de cette soirée chez Maxim’s, j’ai réalisé qu’il..., que je..., enfin comment dire ? Que j’allais passer à la casserole (137). »
Sa mère, qui se trouvait à portée de voix poussa un grand cri et en eut un malaise. Que l’on mit sur le compte du Champagne. Et de la verdeur des propos de sa fille.
Le lendemain matin les jeunes mariés partirent en voyage de noces. Depuis la voiture ils faisaient des signes à leurs amis. La Porsche démarra sur les chapeaux de roue. À peine avait elle fait dix mètres qu’un énorme bruit de ferraille se fit entendre à l’arrière. Gonzague freina brutalement et Aurore se retourna instinctivement. Elle partit d’un grand éclat de rire.
« Regarde, chéri ! On nous a attaché à l’arrière une traine de casseroles (138) ! ».
Les tourtereaux élurent domicile dans un château magnifique du Val de Loire, entre Saumur et Tours. Dans une région malheureusement réputée pour sa gastronomie, où le mot « casserole » revient un peu plus souvent qu’ailleurs dans les conversations. Un soir, alors que son mari traitait une importante affaire qui le retiendrait jusque tard dans la soirée, Aurore décida de lui préparer elle-même des rognons de veau à la sauce madère, un plat dont il raffolait. Elle renvoya les domestiques, enfila son tablier, et s’activa dans la cuisine. Elle avait réunit tous les ingrédients sur le plan de travail en marbre de Carrare. Il fallait d’abord préparer un roux brun. Et aucun des récipients suspendus au mur ne semblait lui convenir.
« Où se trouve donc cette petite casserole (229) émaillée ? La rouge qui est si pratique pour faire les sauces. J’aurais juré qu’elle se trouvait dans le placard du bas. Mais elle n’y est pas ! Je ne vais quand même pas faire ma sauce dans cette grande casserole (230). Où ai-je donc fourré cette petite casserole (231) ? ».
Aurore ouvrit tous les éléments de la grande cuisine, sans y trouver ce qu’elle cherchait. Puis elle se souvint.
« Oui, je l’ai posée sur l’étagère du haut dans le buffet de la salle à manger pour faire de la place quand Gonzague m’a offert cette nouvelle batterie de casseroles ! (232) ».
Elle se rendit à la salle à manger. Ouvrit la porte du buffet. L’objet était placé sur la plus haute planche. En se haussant sur la pointe des pieds elle parvenait à peine à le toucher. Elle réussit à le faire tournoyer en appliquant son doigt sur la paroi émaillée. Quand le manche fut à sa portée, elle sauta sur place et réussit à le saisir.
« Enfin ! J’ai réussi à l’attraper, cette putain de casserole (233) ! ».
Mais elle ne tenait le manche que du bout des doigts et lâcha prise tout en perdant l’équilibre. La casserole en fonte émaillée commença à basculer dans le même temps que la princesse s’étalait de tout son long sur la moquette. Elle relevait la tête lorsque l’objet lui percuta violemment le cuir chevelu.
Elle sombra aussitôt dans un sommeil sans rêve. Que la science moderne appelle prosaïquement coma.
Au bout d’un quart d’heure elle ouvrit un oeil, puis l’autre. Elle se releva et continua de préparer les rognons de veau.
Elle ne mourut pas ; elle ne dormit même pas cent ans, seulement quinze minutes. Par la suite elle vécut très heureuse avec son époux et ils eurent beaucoup d’enfants.
La malédiction de la méchante fée ne s’était pas réalisée. On peut se demander pourquoi. En voici la raison :
Le jour du baptême d’Aurore une bonne fée se trouvait parmi les invités. C’était sa marraine, l’ancienne baby-sitter de son père qui, malgré ses origines roturières, avait obtenu ce grand honneur. Dans le brouhaha qui avait suivi la sortie de la méchante fée, nul n’avait remarqué le manège de cette petite bonne femme rondelette. Alors que l’esprit du sort rodait encore dans la salle, elle s’était isolée dans un recoin et avait sorti de son sac une petite baguette. Il fallait agir vite. Le pouvoir de la méchante fée était très puissant. La marraine ne pouvait annuler le sort, mais seulement le commuer. Face au mur, en agitant sa baguette, elle avait psalmodié d’une voix basse :
  « Non ! La princesse Aurore ne mourra pas ! Le jour où elle aura prononcé 233 fois le mot « casserole », ce jour-là... euh... ce jour-là... elle s’en prendra une sur la gueule ! ».
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Alain Kotsov

IL COLORE DELL’ESTATE
  
Pietro Vantini fut le plus grand peintre de la renaissance italienne. C’est du moins l’avis unanime de ceux qui ont eu la chance de contempler ses toiles. Il serait audacieux d’affirmer que son talent éclipsait celui de ses célèbres contemporains : Leonardo da Vinci, Raphaël, Michel Ange… mais force est de constater que la comparaison entre son œuvre et celles des plus grands maîtres de l’époque tournait le plus souvent à son avantage.
Alors pourquoi un artiste aussi talentueux n’a-t-il laissé aucune trace dans la mémoire des hommes ? Et pourquoi ses tableaux n’ornent-ils pas aujourd’hui les cimaises des plus grands musées ? Tout simplement parce qu’il n’en demeure aucun ! Tous ou presque, ont péri dans les flammes ; quant à sa dernière toile, « Coucher de soleil sur l’étang de la villa Campobasso », ce qu’il en reste repose dans un lit de vase noirâtre, à dix pieds sous la surface, au fond du plan d’eau qui lui a donné son nom.
La cause en est que le génie de Vantini s’accompagnait, ainsi que c’est souvent le cas chez les artistes, d’une propension à l’extrême folie. Nous privant du bonheur d’admirer aujourd’hui des compositions ; qui seraient autant visitées que la Joconde ou le plafond de la Chapelle Sixtine ; si l’existence du maître n’avait été bouleversée par le dérangement de son esprit. Et s’il elle n’avait été si courte !
Pietro Vantini naquit le premier mars de l’an 1500 dans un petit village de Toscane. A une date hautement symbolique puisqu’elle représentait, à cette époque où le calendrier julien était encore en vigueur, le juste milieu du millénaire. Fils d’un riche drapier, il eut l’occasion de fréquenter à Florence, à Sienne, à Pérouse, les ducs, les marquis et les princes, clients de son père, qui régnaient sur les vertes collines de la Toscane et de l’Ombrie. Les potentats, assoiffés de pouvoir, menaient entre eux des guerres cruelles faites d’alliances secrètes, de mariages arrangés, de trahisons subites, d’empoisonnements et de coups de poignard dans le dos. Mais leur ambition les incitait aussi à s’entourer, en dépensant pour cela des sommes faramineuses, de peintres, architectes et sculpteurs parmi les plus renommés. Chacun d’eux faisant tout pour que sa ville ou sa région recelât les plus belles œuvres.
C’est ainsi que le jeune Pietro, dès l’âge de l’enfance, fut initié aux arts par Ercole Faccino, un maître érudit ayant fréquenté les écoles de toutes les cours, qui produisait très peu mais possédait un grand talent de pédagogue. Le précepteur décela chez son élève un don exceptionnel pour la peinture. Il excellait dans la composition, assimilait sans effort les lois esthétiques régissant la disposition des éléments d’un tableau ; mais ce qui impressionna surtout le professeur, c’était la maîtrise, apparemment innée, dont faisait preuve son élève dans le mélange et la création des couleurs. Répondant à l’insistance du maître, le père du jeune homme consentit à lui confier son fils afin qu’il étudiât toutes les techniques picturales en vue de devenir un des plus grands artistes de son temps. Le jeune peintre montrait une grande assiduité dans son apprentissage, mais il consacrait l’essentiel de son temps libre à se promener dans la campagne, observant les animaux, les plantes et les paysages.
Lorsque ses parents et ses deux sœurs moururent par noyade après que leur barque eût chaviré lors d’une promenade sur un étang, le garçon reporta toute son affection sur l’homme qui l’avait recueilli, et qui devint pour lui un second père.
Un jour, au début de l’été, Pietro Vantini, alors âgé de dix-huit ans, présenta à son maître son devoir du jour : une toile qui était la copie d’une fresque de l’église d’un village des environs de Florence, œuvre d’un grand artiste de la fin du moyen-âge. Elle représentait la Vierge au pied de la croix à la descente du corps de Jésus. La voyant, Ercole Faccino en eut les larmes aux yeux ; tant d’émotion émanait du regard brillant de Marie, de celui des personnages groupés en bas du tableau, et même des yeux fermés du Christ, aussi expressifs que s’ils avaient été ouverts, que le maître s’agenouilla devant le tableau. Mais la fascination que ressentait le professeur fut surtout causée par la couleur de la robe de la Vierge ; un bleu turquoise qui tranchait admirablement sur la terre ocre du Golgotha et illuminait le paysage d’une clarté magique. Très différent de celui qui ornait la fresque originale, beaucoup plus terne.
« Où as-tu trouvé ce bleu ? Je n’en ai jamais vu de pareil ! »
Pour toute réponse, Pietro sortit d’une poche de son gilet une petite fleur, complètement fanée, et la tendit à son maître. Celui-ci s’en saisit, l’examina attentivement, et la compara avec la teinte du vêtement qu’on voyait sur la scène.
« - Tu veux dire que c’est cette fleur qui t’a servi de modèle pour peindre la robe ?
- Oui maître. Je l’ai trouvée dans un champ près de l’église. Mais dès que je l’ai cueillie, elle a perdu tout son éclat. Et j’en ai reconstitué la couleur de mémoire.
- Pietro, je n’ai plus rien à t’apprendre ! Je n’attendais de toi qu’un essai, un brouillon ; et tu m’apportes une œuvre qui mériterait de figurer en première place dans la villa des Médicis ! »
Une semaine plus tard, chevauchant un mulet bâté de baluchons contenant ses affaires et une bourse garnie de nombreuses pièces d’or, Pietro Vantini quittait son précepteur et le village où il venait de passer la majeure partie de son enfance. Il parcourut une année durant les routes de la verte Toscane, faisant étape chez les paysans, les bourgeois, payant de son sourire, et souvent d’un simple dessin représentant le chef de la maison, son hébergement. Mais il devait parfois passer la nuit au bord d’un champ de blé ou dans une oliveraie. Ce qui, jusqu’à la fin de l’automne, le contentait ; car, lorsqu’il ouvrait les yeux au sortir du sommeil, son regard embrassait un paysage, toujours merveilleux, que lui offrait la nature. Un épi vibrant sous le vent du matin, une fleur sauvage qu’une abeille venait butiner, les feuilles argentées d’un olivier éclairé par le soleil levant. Il peignait de temps en temps des toiles de petit format, mais passait le plus clair de son temps à observer. Il buvait avec ses yeux les couleurs de la création et les emmagasinait dans sa fantastique mémoire visuelle.
Cette année là l’hiver fut très rigoureux. Quand il se réveillait, les matins frileux de la saison morte où il n’avait pu obtenir l’hospitalité d’un foyer, grelottant de froid, les os meurtris par le contact de la terre gelée, sa vue n’englobait qu’un triste paysage dépourvu de couleurs. C’est au cours d’une de ces nuits glacées qu’il attrapa une maladie qui s’insinua dans tout son corps et déclencha dans son esprit une folie inguérissable. Et une langueur dont aucun médecin ou guérisseur ne purent jamais le débarrasser. Il avait remisé ses chevalets et ses pinceaux dès la venue des frimas et ne se remit à peindre qu’à l’ouverture des premiers bourgeons.
Au début de l’été suivant, alors que son pécule s’amenuisait, Pietro franchit la grille d’une magnifique propriété, entourée de vignes. L’étang qui la bordait, lové entre deux monticules et surplombant un vaste paysage de collines, donnait à ce paysage toscan un aspect charmant. La réputation du peintre l’avait précédé et il n’eut aucun mal à obtenir l’hospitalité de la maîtresse des lieux, une jeune et riche veuve, la comtesse de Castelbano. Il était de bon ton chez les gens raffinés d’accueillir dans sa demeure un artiste en vue, et la comtesse, folle de peinture, rêvait de voir sur les murs de son manoir des portraits d’elle et des représentations de son domaine.
Vantini travaillait très lentement. Le soin qu’il portait au choix de ses couleurs le rendait peu prolifique. Et plutôt que de peindre des sujets religieux ou des scènes d’intérieur, il préférait de loin installer son chevalet au bord de l’étang pour y capter les teintes subtiles prodiguées par la nature.
 
Un soir, il ne rentra pas. Une heure après le coucher du soleil, la comtesse, inquiète, manda ses domestiques pour aller à sa recherche. On le trouva évanoui sur la rive au pied d’un tableau inachevé figurant l’astre du jour se reflétant sur la surface de l’eau. Il passa la semaine suivante à délirer, fiévreux, sur son lit, tenant des propos incohérents. Il prétendait que l’étang possédait un pouvoir magique et procurait des visions. Quand il fut rétabli, il délaissa de plus en plus ses travaux de commande et occupa ses journées à parcourir les environs à la recherche de couleurs nouvelles. Et chaque soir il se postait à la même place près de la berge orientale du plan d’eau. Jusqu’à ce que les fleurs disparurent et que les feuillages des arbres jaunirent. Alors il demeura cloîtré dans son atelier, parlant peu et retouchant méticuleusement ses œuvres commencées. Sa fenêtre donnant sur l’étang, il s’y accoudait pendant des heures en le contemplant avec mélancolie.  
Un soir d’octobre, après le crépuscule, la comtesse, qui éprouvait une vive amitié pour son protégé, attristée de son humeur sombre, se décida à lui tirer des confidences au pied de la terrasse de sa villa où l’air n’était pas encore assez froid pour interdire une agréable promenade.
« - Qu’avez-vous mon ami ? Depuis quelques semaines vous semblez si maussade !
- Vous savez, chère comtesse, je ne vis que pour mon art. Il n’y a rien qui me réjouisse autant que la vision d’un champ de blé parsemé de fleurs sous un soleil d’été. Je suis triste parce que l’hiver arrive et que je serai privé de mon principal bonheur jusqu’aux premiers jours d’avril.
- Comment peut-on être si sensible ? Rien d’autre ne vous intéresse-t-il donc? Les livres, la fortune, les gens… 
- A part votre compagnie, ma bonne amie, et les lettres que je reçois parfois de mon maître, le seul plaisir que j’ai dans la vie est la contemplation des couleurs de la vie et la joie de les intégrer à ma peinture.
- Je suis bien placée pour savoir qu’il n’existe pas en Toscane, même dans toute l’Italie, et sans doute dans le monde entier, un meilleur coloriste que vous, Pietro. Savez-vous ce que disent les gens qui ont pu admirer vos œuvres dans ma villa ? Que si on murait une de ses pièces en y remplaçant les fenêtres par vos toiles, elle n’en serait que plus lumineuse ! Où allez-vous chercher toutes ces couleurs, qui provoquent admiration et jalousie chez tous mes amis ?
- Elles sont dans ma tête. Je les moissonne comme on moissonne le blé, en me promenant l’été sur les routes de notre belle Toscane, et je les restitue sur la toile.
- Pourquoi l’été ? Le printemps n’offre-t-il pas aussi de chatoyantes couleurs ?
- Certes, au printemps, les arbres, les fleurs et les plantes se teintent de nuances magnifiques, mais c’est au plus fort de l’été qu’elles offrent cette plénitude comparable à l’abondance qui réjouit les hommes en cette saison. La Toscane en été est semblable à une femme dans le paroxysme de sa beauté ; »
La comtesse, qui venait d’atteindre l’âge de trente deux ans, et qui se trouvait encore très jolie, ne sut comment interpréter cette comparaison. Etait-ce un compliment déguisé ? Une allusion perfide ? Ou tout simplement un hasard de la conversation ? Quoi qu’il en soit, elle en ressentit un regain d’intimité avec son interlocuteur et lui posa, sans crainte du ridicule, une question qui lui brûlait les lèvres depuis longtemps :
« Monsieur Vantini, vous qui connaissez les couleurs mieux que personne, y en a-t-il une, selon vous, qui surpasse en beauté toutes les autres ? »
Les yeux du jeune homme s’illuminèrent alors d’un éclat bizarre. Son visage s’éclaira et toute la tristesse qu’il portait depuis des semaines disparut d’un coup. Comme si cette question était la plus importante qui puisse être posée ; comme si c’était la clef de l’univers. »
« - Oh oui ! Madame. Il existe une couleur qui est de loin la plus belle !
- A quoi ressemble-t-elle ?
- C’est un composé d’orange, de rose et de rouge. J’ai maintes fois tenté de la reproduire avec les flacons dont je me sers pour travailler, mais toujours sans succès. Le dosage de chaque teinte doit être tellement précis qu’il faudrait être un dieu pour l’obtenir. Pour vous en donner une idée, elle est proche de celle d’un abricot mûr. Seul un œil exercé comme le mien pourrait la discerner parmi les myriades de myriades qui existent. Mais si j’arrivais à la recréer, il ne fait aucun doute pour moi que le tableau où elle apparaîtrait serait le plus beau du monde !
- Il est heureux, mon cher ami, que votre talent soit bien supérieur à votre modestie, répondit la comtesse en riant, mais ce sujet me passionne. Cette couleur dont vous parlez si bien, l’avez-vous déjà vue ? »
Pietro se troubla ; il hésitait à poursuivre. Il lui semblait que la comtesse était parvenue à toucher le fond de son âme. Mais le doux regard qu’elle lui porta, empreint d’un sentiment qui dépassait l’amitié, suffit à vaincre ses réticences.
« - Ne le répétez à personne, Madame ; oui ! Je l’ai vue ! Vous souvenez-vous de ce soir où on me ramassa au bord de l’étang. A vos yeux, ceux de vos amis et de vos domestiques, je paraissais malade et fiévreux ; pourtant, j’étais anéanti de bonheur. Le soleil qui se reflétait sur la surface de l’étang prit pendant quelques fractions de seconde cette teinte magique. Et je m’évanouis immédiatement, sans disposer du temps nécessaire pour l’analyser et l’emmagasiner dans ma mémoire. Vous ne pouvez imaginer ! Je voyais la couleur parfaite, celle que doit avoir le corps nu des anges du paradis. Je l’ai depuis cherchée partout ; dans la peau des fruits, sur la carapace des insectes, dans les pétales des fleurs… Et dans les reflets de l’onde où elle m’était apparue. Sans jamais la trouver ! J’ai accompli des milliers d’essais de mélanges avec toutes les gouaches et aquarelles possibles, des plus courantes, assemblées à partir de matériaux ordinaires, jusqu’à celles qu’on achète à prix d’or et qui sont faites en orient à base de poudre de pierres précieuses, sans oublier celles que je fabrique moi-même en broyant des fleurs, des racines, des insectes et les mêlant à l’huile, l’œuf, et aux essences de plantes. Jamais je ne suis parvenu à l’obtenir !
- Je n’arrive pas à comprendre comment, parmi toutes les nuances que nous prodigue la nature, celle-là n’apparaît pas ici ou là !
- Mais elle est là ! Partout ! Sur les abricots murs, les coccinelles, les pistils et toutes les choses qui portent des couleurs voisines ; mais on ne peut la voir, car elle est noyée par ses voisines, invisible dans le dégradé qui conduit d’un certain orange à un certain rose. Il ne suffit pas d’un ou quelques points minuscules pour la remarquer. Voyez la vigne là-bas, sur la colline, elle se trouve à une lieue d’ici. Les ceps ont pris la teinte ocre-jaune qu’ils ont à l’époque des vendanges. Imaginez qu’une dizaine de feuilles devinssent, disons, carrément rouges, ou bleu azur, le remarqueriez-vous ? Par contre, si cette métamorphose affectait tout un rang, elle vous semblerait très visible.
- Ainsi j’ai eu déjà la couleur sous les yeux, mais je n’ai pu la voir ?
- Exactement ! Comme tout le monde d’ailleurs. Mon œil est si exercé qu’il pourrait la capturer en observant une petite tache uniforme pendant une fraction de seconde. Pour qui ne possède pas mon don, il lui faudrait davantage de temps, et observer une plus vaste surface ; comme, par exemple, un soleil représenté sur un tableau… »
La comtesse de Castelbano se tut ; et comme son protégé ne disait rien non plus, le silence devenait gênant. Elle eut un frisson exagéré et déclara d’un ton impératif :
« Il commence à faire froid ! Rentrons cher ami. »
Quand ils se séparèrent pour rejoindre leurs chambres respectives, elle le retint par le bras et lui dit d’une voix douce :
« Je devine, Pietro, que tu aimerais passer ici l’été prochain. Et je sais pourquoi. N’aies aucune crainte, tu resteras avec moi autant de temps que tu le voudras. Et si tu termines avant ce très beau portrait que je t’ai commandé sur fond de collines, je t’en commanderai un autre, puis un autre encore. »
Elle le tutoyait pour la première fois. A partir de ce jour, le peintre taciturne se sentit la proie d’une autre passion, qui grandit de semaine en semaine, jusqu’à atteindre l’intensité de la première, celle qui occupait ses jours et ses nuits depuis un certain soir d’été : la découverte de la plus belle couleur du monde, « il colore dell’estate » ainsi qu’il l’avait baptisée dans sa langue.
Chez un être aussi bouillonnant et tourmenté que Pietro Vantini, l’amour pouvait provoquer des effets imprévisibles, voire dangereux. Mais son caractère lunatique et fantasque trouvait son exact opposé dans celui de sa généreuse mécène. Elle tempérait ses sautes d’humeur et ses frasques par une sagesse et une patience hors du commun.
Ils devinrent amants aux alentours de la noël et l’artiste se consola du deuil que portait la nature, faiblement éclairée d’un pâle soleil jaunâtre, par la présence à ses côtés d’un astre bien plus lumineux, Bianca Caterina de Castelbano, celle qui deviendrait, au mépris des conventions, son épouse.
Quand le printemps revint, la joie de Pietro atteignit son comble. Enfin les fleurs bordaient les sentiers, les insectes bourdonnaient dans la tiède atmosphère, les arbres faisaient éclater leurs bourgeons. Et il n’était pas seul à contempler ce spectacle, Bianca l’accompagnait dans toutes ses sorties. Mais il bouillonnait d’impatience, persuadé que le miracle, la vision d’un soleil arborant une couleur fantastique en se reflétant dans l’eau de l’étang, devait attendre le solstice pour se manifester. Son sens très pointu de l’observation, son talent de coloriste, et sa connaissance aiguë des caprices de la lumière l’avaient convaincu que le phénomène ne pouvait se reproduire qu’en plein cœur de l’été ; quand la brume s’exhale de la terre chaude, que le bleu du ciel est d’une pureté virginale et que le miroir liquide dans lequel se reflète l’astre du soir n’est marqué d’aucune ride causée par le vent. Avec de la chance, le miracle pourrait se produire cet été. Sinon, il attendrait encore un an ; ou deux, ou davantage…
A partir de la fin du mois de juin, les promenades se terminèrent immanquablement au bord de l’étang, à l’est, où deux chaises avaient été installées. Les amants regardaient sans rien dire le soleil se coucher. Pietro espérant que le disque daignerait prendre, avant de disparaître à l’horizon, la teinte abricot qui marquait sa mémoire. Et Bianca, qui ne croyait qu’à moitié à la réalité du phénomène, priant pour qu’il ait lieu, afin de voir son amant comblé de joie.
« - Pourquoi n’amènes-tu pas ici tes pinceaux et tes peintures ? – lui dit-elle – Si la couleur apparaît, tu ne pourras la reproduire.
- Ce serait totalement inutile – répondit le peintre en prenant le ton qu’on adresse à un enfant attardé. – Si cela se produit et que je parviens à restituer sur ma palette la couleur que je vois, et qu’elle possède le même éclat que celle que je vis il y a un an, elle aura perdu toute sa magie demain, sous l’éclairage du soleil de midi.    
- Mais pourquoi donc ?
- Mais tout simplement parce que la clarté qui illuminerait alors ma toile serait faite de cette couleur magique, dispensée par le soleil, qui éclaire l’ensemble du paysage. A ce moment, c’est une toile totalement blanche, captant tous les rayons, qui prendrait la teinte que je recherche ; et le lendemain, sous la lumière neutre de l’astre au zénith, elle serait parfaitement incolore. C’est pour la même raison que je ne peux effectuer ce travail à la lueur d’une chandelle ou d’un feu, il nécessite le grand jour. Me comprenez-vous ?
- Je te comprends, Pietro. Tu ne viens donc ici que pour guetter l’apparition de la couleur d’été.
- Oui. Si les conditions sont remplies et que le soleil et l’onde me fassent de nouveau ce merveilleux cadeau, j’y serai préparé et je saurai dominer mon émotion. J’observerai attentivement, et je me fais fort d’établir la composition de cette teinte à l’atome près et de la reconstituer dans mon atelier. Et je deviendrai, si je ne le suis déjà, le plus grand peintre de tous les temps. »
C’est au beau milieu du mois d’août que les espérances de Pietro Vantini se concrétisèrent, alors qu’il commençait à désespérer. Aucun souffle ne venait troubler la surface lisse de l’étang, l’astre rougeoyant, semblant planer au-dessus de la ligne d’horizon, s’assombrissait progressivement. Soudain, il s’écria :
« Ca y est ! Je la vois ! »
Sa compagne, pour ne pas perturber sa concentration, se mura dans un profond mutisme. Son regard balançait entre celui du jeune artiste, brillant d’exaltation, fixé sur le reflet, et la boule incandescente qui paraissait monter des profondeurs. Certes, la couleur était magnifique ; on eut dit un immense abricot, de forme parfaite, arborant la teinte qu’a ce fruit quand il atteint sa parfaite maturité. Il en émanait quelque chose de sucré. Cependant, si belle qu’elle fut, cette vision n’avait pour elle rien de magique.
Le jeune homme, quant à lui, ressentait différemment le phénomène. Il tremblait de tous ses membres et le sang qui lui injectait les yeux, pulsé par un cœur battant au rythme du galop d’un cheval, semblait bouillir dans ses veines. La comtesse fut soulagée après un temps qui ne dura que quelques secondes, de le voir se calmer, petit à petit. Et quand le soleil entra en contact avec son image inversée, seul l’éclat de ses yeux témoignait encore de l’intensité de son expérience. D’un ton étrangement calme et empreint d’une apparente sagesse, il murmura pour lui même :
« Un soupçon de terre de Sienne, une goutte de jaune citron, et quelques atomes de bleu outremer. Voilà ce qui manquait à mon dernier mélange. Dès demain, à la première lueur de l’aube, je me mets au travail ! » Puis il lança à son amie :
« - Vos yeux ont-ils vu la même chose que les miens ?
- Jamais nul ne le saura. Mais cette vision fut une des plus belles choses que j’ai pu admirer de toute ma vie. – dit-elle pour le rassurer.
- Si vous faites montre d’aussi peu d’enthousiasme, c’est la preuve que son enchantement n’a pu illuminer vos rétines. Vous auriez dû dire qu’une porte venait de s’ouvrir sur le paradis céleste. Ne m’en veuillez pas de ce jugement sévère, votre regard est loin d’être aussi affûté que le mien, il a besoin de davantage de temps pour capturer sa magie. Mais quand la scène dont nous venons d’être témoins sera fixée sur la toile, vous pourrez à loisir contempler la couleur de l’été, et son charme ne manquera pas de vous sauter aux yeux ! »
Pietro ne dormit pas de toute la nuit ; et les jours suivants, il employa tout son temps à mettre au point la couleur magique. Pesant méticuleusement, sur des trébuchets ou de minuscules balances d’orfèvre, des échantillons de peinture, remplissant de ses mélanges des fioles de toutes tailles, et annotant ses résultats sur des centaines de pages, il en venait à délaisser sa compagne. Mais elle ne s’en offusquait pas exagérément, sachant que l’unique but de ses travaux était de lui faire le plus merveilleux cadeau qu’un peintre pût offrir à l’objet de son amour, et au monde entier.
Avant la fin de l’été elle tomba malade. D’une espèce de fièvre aussi rare que féroce en cette saison. Pour ne pas alerter son amant et perturber son activité, elle dissimula autant qu’elle le put sa douleur ; et lui, tout absorbé qu’il était par son travail, ne prit pas immédiatement conscience de la gravité de l’état de la comtesse. Quand on appela enfin un médecin, alors que les recherches du peintre semblaient sur le point d’aboutir, il était trop tard ! Elle s’éteignit doucement le premier jour de l’automne et fut inhumée, sur les ordres de Vantini, à l’endroit même où les deux chaises se dressaient, sur la berge orientale de l’étang.
Le jeune artiste plongea d’abord dans une hébétude hallucinée. Il abandonna son atelier et employa ses journées à parcourir inlassablement les bords de l’étang, entouré de vignes jaunissantes, sur un tapis de feuilles qui devenait de plus en plus épais de jour en jour.
L’hiver de cette année fut encore plus froid que le précédent. La neige tomba abondamment sur toute la Toscane en étendant son linceul aussi bien sur les vallées que sur les plus hauts sommets. La villa Campobasso, que le peintre avait hérité de son amante, se nichait au milieu d’un paysage dépourvu de couleur. La vue de l’étang gelé, semblable à une toile blanche avant le premier coup de pinceau, provoquait chez lui un malaise bizarre qui le sortit de son apathie.
Il prit alors la ferme décision de poursuivre son œuvre interrompue. Après quelques jours de travail acharné, il vit enfin une de ses fioles de verre s’illuminer d’un éclat magique. Il posa le récipient sur la plus haute étagère de son atelier, en ferma les volets, et obtura au moyen de chiffons tous les interstices qui laissaient pénétrer la faible lumière du dehors. Dans la pièce claquemurée, on pouvait lire comme en plein jour. En plein cœur de l’hiver, l’été habitait la pièce !
Il rassembla alors toutes ses forces et son talent pour les consacrer à la conception de son œuvre majeure. Il peignit en deux jours, en s’inspirant des nombreuses toiles réalisées l’été précédent, une vue de l’étang, admirablement composée à laquelle il ne manquait que le reflet du soleil dans l’onde bleue. Puis il décrocha tous les tableaux qui ornaient sa demeure, y compris les portraits de la comtesse, les entassa devant la porte, et y mit le feu. Quand il n’en demeura qu’un tas de cendres, il les répandit autour de la tombe de sa bien-aimée. Et il mit la touche finale à son chef-d’œuvre : un simple disque au milieu de l’étendue liquide, mais constitué de la plus belle couleur du monde, il colore dell’estate.
La toile fut enchâssée dans un cadre de bronze doré, récupéré sur le portrait d’un ancêtre de la famille et soulignée d’un cartouche en cuivre portant le titre de l’œuvre : « Coucher de soleil sur l’étang de la villa Campobasso ».
Pietro Vantini, tenant le tableau dans ses bras, se dirigea vers l’étang. La neige crissait sous ses pas. En atteignant la berge, il ne s’arrêta pas, et poursuivit sa marche. A dix pas du bord la fine couche de glace céda sous son poids. Immergé jusqu’à la taille dans l’eau glacée, il avança encore, péniblement, en raclant le fond de ses pieds gelés. Quand la pellicule de glace atteignit sa poitrine, le sang qui parcourait ses veines se figea, et son cœur cessa de battre. Il employa ses dernières forces à jeter, dans un effort ultime, le tableau vers le milieu de l’étang.
Ce geste de désespoir priva le monde de la plus belle et la plus aboutie des œuvres picturales. Bien sûr, le rêve de Pietro Vantini de recréer la plus belle couleur du monde n’était que la conséquence d’une folie. Pourtant…
Au cours des siècles suivants, quand il ne restait plus de la villa Campobasso qu’un tas de ruines d’où n’émergeaient que quelques pans de murs à moitié écroulés et que l’étang était devenu un lieu de promenade, il arrivait parfois aux occupants d’une barque, alors que le soleil d’été dardait ses rayons sur la surface, parvenant à rendre visibles les algues et les poissons, de déceler sur le fond une tache de lumière semblable à une grosse pièce d’or ou de bronze. Mais cette vision, qu’on prenait le plus souvent pour le reflet d’un rayon sur une écaille, un bout de métal ou un vieux miroir oublié, était toujours trop fugitive pour qu’on y prêtât attention.
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Alain Kotsov
(Edgar Rice Burroughs se retourne dans sa tombe !)
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Alain Kotsov

C’est une cour d’école et qui n’a rien d’étrange,
 Des enfants s’y ébattent avec des cris joyeux
 En regardant de loin jouer ces petits anges
 On est tout attendri de voir briller leurs yeux.
 
De leurs corps pleins de vie la ronde trépidante
 Se fond élégamment en un ballet gracieux,
 Et de leurs voix aiguës la mélodie stridente
 Est comme un chant d’oiseaux s’élevant vers les cieux.
 
Pourtant, si l’on était au cœur de cette arène,
On verrait dans ces jeux que l’on croit innocents
 Des fleuves de violence, et des torrents de haine,
 Vengeances implacables, atroces bains de sang.
 
Là, ce sont des fermiers que scalpent les Comanches
Avant de les livrer en pâture à leurs chiens.
Là, les visages pâles obtiennent leur revanche

En tirant au canon sur un village indien.
 

Qui est ce chérubin à la mine rieuse
Que les autres saluent avec admiration ?
C’est le chef arrogant d’une armée victorieuse
 Semant partout la mort et la désolation.


Et celui qui déploie ses bras comme des ailes,
Et vire prestement, se penchant à demi ?
Le pilote investi d’une mission cruelle,
 S’apprêtant à détruire une ville ennemie.
 

Oh ! Combien de tueries, oh ! Combien de massacres
Dans ce havre de paix chaque jour sont commis !
Tous les péchés du monde y reçoivent leur sacre ;
Puisque ce n’est qu’un jeu, allons ! Tout est permis !


Certes, ils se tuent à coups d’armes imaginaires
 - bien vite les morts se remettent au garde-à-vous -
 Mais n’ont pas attendu, pour jouer à la guerre,
 D’avoir de vrais fusils ; alors, souvenez-vous.
 

Souvenez-vous que ceux dont les pas les menèrent
Sur les chemins du crime et du mal triomphant :
Cyniques meurtriers, dictateurs sanguinaires,
Un jour, tout comme vous, ont été des enfants.
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Alain Kotsov

Nouvelle dont la principale caractéristique vise à faire de ce texte, par ailleurs dépourvu de la moindre valeur littéraire, une oeuvre unique ; à plus d’un titre. En ces temps étranges où l’originalité prime sur la qualité, où tous les sommets ont été atteints, où le monde a été exploré jusque dans ses moindres recoins, il est de plus en plus difficile d’être un pionnier. Et le mot « sommets » doit être considéré aussi dans son sens figuré. Qu’il s’agisse de celui de la bêtise, de la grossièreté, de la cruauté, ou de notions très positives comme le courage ou le dévouement. Tout a été fait. Et dans le domaine artistique, il en va de même. Depuis qu’un célèbre peintre a signé une toile blanche, qu’il a d’ailleurs vendue très cher, on ne peut rien produire de plus original. Les « performances » de certains artistes à la fin du siècle dernier ont atteint le point extrême de la provocation. Et aujourd’hui, jouer de la viole de gambe au sommet de l’Everest, vêtu d’un costume trois pièces maculé de peinture rose, en compagnie d’un ornithorynque et en chantant à contretemps « smoke on the water » représenterait, certes, une excentricité, mais on pourrait toujours trouver dans le passé une action plus originale. Intéressons-nous maintenant au domaine de la littérature (que cet impératif convient mal au verbe intéresser ; disons qu’il n’engage que moi, alors que le lecteur de ces lignes, contrairement à l’auteur qui n’a devant lui qu’un début de page noircie, frémit d’horreur à l’idée de devoir avaler cet abîme de prose qu’il surplombe et qui lui semble de moins en moins passionnant. Je ne compte que sur sa curiosité de voir où je veux en venir pour combattre son désir d’abandonner ici). Dans la production littéraire donc, depuis les tentatives graphiques d’Apollinaire dans ses « Calligrammes » jusqu’aux expériences des oulipiens, en passant par les délires du groupe des surréalistes, on trouve tout ; ou presque, comme on ne va pas tarder à le voir ! Mais il est une idée (totalement inintéressante j’en conviens) qui n’a, à ma connaissance jamais été mise en oeuvre et dont vous contemplez, d’un oeil que j’imagine éteint, la première réalisation. Les titres des livres sont en général constitués d’un texte très court, souvent réduit à un seul mot. Il m’est venu à l’esprit de rédiger un texte dont la longueur du titre en ferait la nouvelle possédant le titre le plus long jamais écrit. Car, ami lecteur, vous êtes encore dans le titre. Ah ! Vous ne vous en étiez pas rendu compte ? Voilà qui redonne de la vigueur à l’intérêt, jusque là très limité, que vous portez à lire ces lignes. Et qui explique certaines bizarreries comme l’évident désir de l’auteur d’allonger la sauce, comme on dit vulgairement en appliquant une métaphore culinaire à l’activité de l’écrivain qui n’a pourtant rien à voir avec la cuisine, bien que cette dernière, pour certains hommes qui la pratiquent avec passion puisse être, sans que ce soit scandaleux, considérée comme un art véritable, ou (autre bizarrerie, la phrase étant un peu longue cette parenthèse est une balise nécessaire au lecteur pour ne pas perdre le fil du propos. Donc autre bizarrerie) l’absence de verbe principal dans la première phrase. À propos, la présence du mot « titre » dans cette première phrase n’est pas innocente et tendrait à prouver que ce texte d’un abord aride n’est pas dépourvu d’un certain humour. Au point où j’en suis arrivé mon but premier est déjà atteint. Mais je m’en suis fixé de nouveaux. Et d’abord, tâche ardue, réussir à amener le lecteur jusqu’à la fin de cette oeuvre, ou au moins jusqu’à la fin du titre. À cet effet je lui fais ici la promesse solennelle de ne plus faire de phrases alambiquées et de garder constamment à l’esprit la volonté de susciter son intérêt. À ce moment un doute m’assaille. L’idée est si simple ! Bien que celle qui préside à cette expérience soit exclusivement le fruit de mon imagination, il est peu probable qu’un quelconque auteur ne l’ait pas eue avant moi. Peut-être même est-il mentionné dans le livre des records l’existence d’un roman dont le titre contient cent mille mots. C’est pour me prémunir de l’accusation de plagiat involontaire qu’il me semble utile de revoir mes ambitions à la hausse et de donner à ce texte, ou plutôt à ce titre, des qualités qu’on ne trouvera nulle part ailleurs. L’occasion m’en est donnée par la relecture de ce qui précède et l’impression de voir un texte bien peu aéré.
 
Et voilà ! Si çà n’a déjà été fait auparavant vous avez sous les yeux le premier titre au monde comprenant plusieurs paragraphes. Et ce n’est pas fini !
 
Mon travail, à partir de maintenant, va consister à innover de toutes les façons possibles. Sans pour autant m’éloigner du sujet. Et d’abord, en évoquant mes illustres prédécesseurs.
 
Max Pécas, metteur en scène assez peu adulé par la critique, avait commis dans les années 70 un film qui s’intitulait si je me rappelle bien « on se calme et on boit frais à Saint Tropez ». Je partage à présent avec ce cinéaste le privilège d’avoir produit une oeuvre dont le seul intérêt est dans le titre. Mais, bien que souffrant  d’une modestie quasiment maladive, force m’est de constater que ma performance écrase de très loin la sienne.
 
En remontant plus loin, à une époque où le cinéma n’existait pas encore, on trouve dans l’œuvre d’un des plus grands dramaturges français un exemple de titre « à rallonge ». C’est dans la scène IV du premier acte de « Cyrano de Bergerac ». Le héros s’apprête à entamer avec un vicomte qui l’a provoqué un duel au cours duquel il va déclamer une ballade improvisée. Avant de croiser le fer il lance à la cantonade :
-  Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon
-  Monsieur de Bergerac eut avec un bélître
-  Qu’est ce que c’est que ça, s’il vous plaît ?
-                                                                  C’est le titre. »
 
Voilà une citation qui donne à mon texte encore une qualité supplémentaire. Elle en fait la première nouvelle au monde dont le titre n’a pas été en totalité écrit par son auteur.
 
Maintenant mon titre a atteint une longueur satisfaisante. Je ne vais pas céder à la facilité en noyant mon manque d’inspiration dans un océan d’autodérision, procédé fréquemment employé par les auteurs de bandes dessinées comiques. Je ne m’en tiendrai qu’à l’indispensable. Le titre est déjà suffisamment entamé pour que j’affiche ici ma prétention de lui voir décernée la mention de titre le plus ennuyeux à lire de toute la littérature. Et pourtant le cadre d’un titre aussi long est un espace d’extrême liberté qui aurait permis à un auteur talentueux de donner matière à exercer son génie. J’avais promis d’éviter l’autodérision. Voici la première nouvelle dans laquelle l’auteur, dès le titre, rompt sa promesse.
 
Je parlais de liberté. Jamais l’écriture d’un titre n’en a autant apporté à un écrivain. Quand Victor Hugo a dû intituler « les Misérables » il lui était absolument impossible d’insérer dans le titre le mot « cocotte minute ». D’abord parce que la cocotte minute n’avait pas encore été inventée ; mais c’est un exemple, j’aurais pu choisir « matelas ». Et pourtant dans ce roman un certain matelas tient un rôle essentiel (dans la scène de la barricade). Dans les lignes présentes je pourrais dire tout et n’importe quoi. D’ailleurs n’importe quoi, je l’ai déjà dit ! Quel dommage que cette expérience, qui ne sera sans doute jamais renouvelée, n’ait pas été imaginée par un autre !
 
Pour rester dans les considérations philosophiques sur la littérature, je ne peux m’empêcher d’évoquer un problême posé par la forme très particulière de cette oeuvre unique. Si un jour j’avais la chance de la voir publiée dans un recueil, comment apparaîtrait le titre dans la table des matières ? 
 
Il va me falloir conclure. Et rédiger le corps de ma nouvelle. Que le lecteur se rassure, elle sera très brève. Car, juste après avoir eu l’idée d’écrire le titre le plus long, je me suis dit qu’il serait intéressant de produire dans le même temps la nouvelle la plus courte. Et d’avoir commis l’oeuvre littéraire dont le rapport mathématique entre la longueur du titre et celle de l’oeuvre elle-même soit, non seulement supérieur à 1, mais soit le plus grand possible. Elle ne contiendra qu’une phrase. J’ai d’abord pensé à « il faisait beau. » en situant l’action (ou plutôt l’inaction !) dans le passé mais j’opte pour « il fait beau » que je juge davantage moderne et provocateur. Et plus court aussi !
 
Le texte n’en aura pas la moindre valeur littéraire, encore moins que le titre. C’est la raison pour laquelle ce sera la seule production littéraire dont l’absolue nullité est entièrement assumée par son auteur. Et pour une fois de façon totalement sincère, sans fausse modestie.
 
Voici donc la nouvelle la plus inintéressante jamais écrite. Celle qui est en totalité contenue dans le titre. Et, pendant que j’y suis, la première à contenir une faute d’orthographe dans le tytre.
 
 
Il fait beau.
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