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Nye-Hael

Phare Ouest.
Chose non identifiée, probablement non identifiable, incapable de faire durer un livre plus de quelques jours et qui amasse les personnages à la vitesse de l'éclair dans ce qui lui sert de petit cerveau quand il n'a pas pris ses vacances : j'ai nommé le Truc ! Rien d'étonnant jusqu'ici pour une adepte du RPG qui râle qu'elle n'a jamais assez d'étagères pour caser son bazar.
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œuvres
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défis réussis
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"J'aime" reçus

Œuvres

Nye-Hael
Et voilà !
Depuis le temps qu'il fallait que je le fasse, voilà. Ma série de portrait est maintenant réunie sous une seule et même bannière, avec de nouvelles têtes qui promettent d'arriver.
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Défi
Nye-Hael

Le monstre était de l’autre côté du miroir.
Pourtant, le monstre ne le quittait jamais vraiment, pour ne pas dire qu’il ne le quittait jamais. Mais le monstre ne se montrait qu’au dernier moment, devant le miroir, parce que c’était là qu’il vivait, dans ce reflet moqueur et flouté par la condensation accumulée sur la surface vitrée de ce miroir de salle de bain surchauffée par une douche presque éternelle.
Le monstre ne partait jamais. Il ne se montrait que là, de l’autre côté du miroir, en face, dès que le reflet était clarifié, dès que la buée était effacée, le monstre sortait de sa tanière et de sa torpeur, et il souriait de son air moqueur avec cette petite flamme qui dansait au fond de ses yeux.

L’homme était là, devant le miroir. Debout, au milieu de la vapeur d’eau, couvert d’un drap de bain noué autour de sa taille, et l’homme hésitait. Il hésitait à faire ce qu’il faisait toujours : passer sa main sur le miroir pour effacer la buée et voir quelque chose, voir ce reflet qui ne l’aimait pas. Le monstre était de l’autre côté du miroir, et il n’attendait que de voir sa victime pour se mettre à la narguer. Alors, l’homme restait là, chaque jour un peu plus longtemps que le précédent, se disant qu’il finirait par prendre racine et passer l’éternité à fixer ce miroir. La grotte du monstre.
Et comme tous les jours, l’homme finissait par avancer, ses pieds frôlant le carrelage humide pour finir par s’enfoncer dans la matière spongieuse du tapis qui trônait là, sous le lavabo, lui-même trônant sous le miroir où vivait le monstre. Lentement, l’homme passa sa main sur le miroir, effaçant la buée, laissant une trace nette au milieu de la plaque sans tain.

Le monstre mettait quelques minutes à apparaître.
Le monstre prenait un certain plaisir à regarder sa victime regarder le miroir en se demandant s’il allait, aujourd’hui encore, se passer quelque chose.
Le monstre laissait l’homme espérer avant d’apparaître pour lui rappeler qu’il ne partirait jamais, et qu’il ne partait jamais vraiment quand il s’effaçait.

L’homme avait bien compris ce schéma, mais rien ne pouvait empêcher une petite lueur d’espoir de lui pincer le cœur à chaque fois qu’il effaçait la buée du miroir. Seul pour encore quelques secondes devant la glace, l’homme regarda son reflet, ses cheveux déjà gris alors qu’il était encore jeune, une tignasse pourtant bien fournie, et deux yeux bleus et ternes qui fixaient toujours d’un air morne ce qu’ils voyaient. L’homme avait une barbe de plusieurs jours, et il se dit qu’il serait peut-être temps d’y remédier.
L’homme attrapa son rasoir, posé sur le rebord du lavabo, puis regarda de nouveau son reflet.

Le monstre tenait un rasoir, sa main couverte de sang, et il souriait de toutes ses dents malgré une gorge tranchée d’une oreille à l’autre, de laquelle s’écoulait un sang chaud et rouge, qui s’étalait progressivement sur tout le miroir, recouvrant le monstre jusqu’à ne laisser que ses dents et ses yeux apparents.

L’homme sursauta, recula d’un pas en lâchant son rasoir qui tomba au sol.
Le monstre n’était plus dans le miroir. Il n’y avait plus que son reflet à lui, ses épaules qui se soulevaient et s’abaissaient au rythme saccadé de sa respiration, ses pupilles dilatées au milieu de ses iris bleu terne, la peur logée au fond de son cœur comme au fond de ses yeux maltraités par une fatigue omniprésente. Il n’y avait plus que lui dans le miroir.
Le monstre était retourné de son côté du monde.
Prudemment, l’homme se pencha pour ramasser le rasoir, écopa d’une légère entaille sur un doigt qui le fit vaguement tiquer. Sans plus. Il resta un instant à regarder le sang perler de son doigt, couler le long de sa peau pendant que l’entaille commençait à coaguler.

Le sang ne l’avait jamais vraiment effrayé, encore moins dégoûté. L’homme y était habitué. Le plus déstabilisant, c’était le sourire du monstre et ses deux grands yeux fixes qui restaient dardés sur lui. Hésitant, méfiant, l’homme jeta un rapide coup d’œil au miroir, délaissant son doigt entaillé qui n’était de toute façon pas douloureux.
Il lui semblait que le monstre était là, caché, prêt à surgir au dernier moment, quand l’homme l’attendrait le moins. C'était le propre du monstre de toujours le surprendre, de ne jamais lui laisser le temps de se préparer. L’homme avait peur. C’était pour ça qu’il avait commencé à moins dormir, fuyant le sommeil jusqu’à ce que celui-ci ne lui ferme les yeux de force, qu’il ne s’était pas rasé depuis plusieurs jours, craignant un geste malintentionné du monstre.

Les veines de son cou avaient toujours été apparentes. Une aubaine, pour le monstre de l’autre côté du miroir.

Tu me fais peur ! J’espère que tu es content, tu me fais peur.

L’homme se sentit bête de crier ainsi sur un miroir. S’approchant précautionneusement, il continuait de fixer le miroir, attendant une réaction de la part du monstre. Rien. L’homme attendit quelques secondes, quelques minutes, mais toujours rien.
Autour de lui, la vapeur d’eau commençait à s’estomper, la buée avait commencé à disparaître, et la salle de bain se refroidissait au fur et à mesure que la ventilation tournait. L’homme soupira, se passa sa main libre sur le visage, puis s’humidifia les mâchoires, le cou, le menton et le pourtour des lèvres, appliqua la mousse et commença doucement à se raser, les yeux toujours rivés sur le reflet qui suivait inlassablement les mouvements qu’il esquissait.

Le monstre était resté de son côté du miroir, il restait caché pour le moment. Il avait dû sentir sa peur, s’en délecter puis décider que ça ne servait à rien de tenter quelque chose maintenant, qu’il faudrait peut-être aussi qu’il laisse vivre sa victime s’il voulait en profiter plus longtemps.
L’homme termina de se raser, rinça ce qu’il restait de mousse et prit la serviette qui traînait sur le sèche-serviette pour s’essuyer le visage, avant de regarder de nouveau ce miroir malfaisant.

Je sais que tu es là, tu te caches, mais tu ne peux jamais résister très longtemps, je te connais.

De son côté du miroir, le monstre se mit à sourire. Il venait de réapparaître. L’homme eut un vague mouvement de recul, et le monstre le fixait avec son grand sourire. Un instant, l’homme crut voir du sang entre les dents du monstre, du rouge qui le rendait plus dément encore.
Le monstre était effrayant. Terrifiant par son inlassable présence, comme si quelqu’un passait son temps à observer l’homme, à surveiller le moindre de ses faits et gestes, une menace qui planait sans jamais passer à l’action, qui distillait lentement une terreur gluante dans le cœur de l’homme et l’emprisonnait jusqu’à l’empêcher de battre.

Dans le miroir, le monstre continuait de narguer l’homme de son sourire dément qui dévoilait ses dents, agitant un peu plus la flamme dans ses yeux.

Le monstre n’était pas une créature sombre, fumerolle à forme humaine qui se déplaçait bizarrement le long des murs, il n’avait pas deux grands yeux rouges, ni de longues dents pointues, pas plus qu’il n’était doté de griffes acérées, longues comme l’avant-bras de l’homme, le monstre n’était pas flou, il ne tremblait pas en avançant, il ne laissait pas de traînée noire derrière lui, le monstre n’avait pas de langue fourchue, le monstre n’avait pas d’écailles, le monstre n’était pas un monstre.
Le monstre était comme l’homme.

Le monstre était l’homme.
Il était tout ce qu’il avait fait de pire. Il était ce moment fatidique où l’homme appuyait sur la détente. Il était ce moment où le sang se mettait à couler. Il était toutes ces fois où l’homme avait supplanté la mort et fait le travail à sa place, il était toutes ces fois où l’homme avait cessé d’être un homme et qu’il avait respiré l’odeur de la poudre mélangée à la fragrance ferreuse de l’hémoglobine. Il était toutes ces fois où la tête de quelqu’un avait explosé sous l’impact d’une balle.
Le monstre était toutes ces fois où l’homme avait morcelé son âme et laissé son humanité derrière lui parce que le devoir l’exigeait.

Le monstre continuait de sourire de toutes ses dents.
L’homme leva le poing, les doigts serrés, et frappa le miroir un coup sec. Le verre se craquela sous la force de l’impact. L’homme se mordit la lèvre. Des éclats de verre avaient pénétré sa peau, percé sa chair, mais il ne retira pas sa main. Il savoura la douleur qui lui disait qu’il était en vie, il prit le temps de la laisser pénétrer la moindre de ses cellules avant de soupirer et de retirer sa main du miroir brisé.
Dedans, le monstre souriait toujours, un sourire déformé par les brisures du verre. Mais de l’autre côté du miroir, l’homme souriait aussi, agitant machinalement sa main douloureuse et piquetée d’éclats de miroir.

Tu ne m’échapperas pas.

Il n’y avait bizarrement aucun rire dans la voix du monstre.

Je n’ai plus envie de courir.

Il n’y en avait pas plus dans la voix de l’homme, mais il ne cilla pas quand il entendit soudain le monstre ricaner, le ricanement éraillé se perdant quelque part au fond de l’esprit de l’homme.
Il ne lui restait qu’une chose à faire s’il voulait se débarrasser du monstre de l’autre côté du miroir.
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Défi
Nye-Hael

-Hiljaisuus !

Mon murmure claqua et résonna malgré le hurlement du vent. J’étais sûr d’avoir entendu quelque chose. A quelques mètres de moi, Pasi détacha automatiquement ses mains de son violon, rangea doucement l’instrument et son archet dans son sac de voyage sans produire un bruissement. D’un geste rapide et nerveux, Kauko déversa de la neige fraîche sur les cendres et les braises de notre ébauche de feu de camp. Je tendis l’oreille, écoutai les sons qui pouvaient provenir des alentours, de la neige et des forêts finnoises où personne n’osait s’aventurer l’hiver venu, encore moins de nuit.
Tout le monde me regardait avec appréhension. Je savais ce que ces regards voulaient dire. Chacun se préparait à devoir reprendre notre longue marche, que nous avions exécutée sans faire de pause pendant cinq jours. Ce soir, ce soir seulement, nous nous étions accordé un bref temps de repos. C’était tout sauf une bonne idée, je le savais très bien, nous le savions très bien, mais nous ne pouvions plus continuer avant de nous être reposés. C’était ce que je m’étais dit.

Jusqu’à ce que j’entende ce craquement sinistre malgré le vent et le bruissement de la neige. Je guettais à présent les jumeaux de ce bruit lugubre sans en détecter aucun. Ce n’était sans doute qu’une branche morte tombant d’un arbre ne résistant plus au gel impitoyable de l’hiver. Mais c’était sans doute bien pire, et je ne pouvais pas me résoudre à rester là et attendre de voir ce qu’il en était.

-Nous devons nous remettre en route. Nopea !

Tout le monde commença aussitôt à rempaqueter ses affaires, le plus en silence possible. Mesurant ses pas dans la neige, Pasi s’approcha de moi, l’air anxieux. Tout le monde était désormais terrifié, et plus personne ne pensait désormais à faire comme si de rien n’était.

-Samuli, dit-il, es-tu vraiment sûr que… ?

Il n’osa pas terminer sa phrase. Me mordillant la lèvre, je lui avouai que je n’avais aucune certitude, mais que je ne voulais prendre aucun risque. Et attendre était un risque trop grand, un luxe que nous avions pris ces deux dernières heures mais que nous ne pourrions sans doute plus nous permettre de prendre avant d’avoir atteint la côte. Pour ce faire, une longue marche nous attendait, une marche comme on n’en faisait rarement. Parfois, un homme s’en allait pour cette marche que l’on appelait Marche de l’année. Mais tous étaient revenus à bon port, tous avaient réalisé cette marche.
Nous, nous nous étions simplement jetés à corps perdus dans la nature avec cette idée stupide en tête que nous allions réussir comme toute personne tentant la Marche de l’année. Et il ne nous restait plus qu’à marcher.

Nous jetâmes un dernier coup d’œil à notre camp de fortune, puis partîmes. Nous ne prenions même plus la peine d’effacer nos traces derrière nous, laissant la rage du vent et de la neige le faire pour nous, sachant que c’était dérisoire. Les trois premiers jours, nous avions effacé nos traces à notre suite, mais la peur qui me serrait actuellement le cœur et le ventre n’en finissait pas de me dire que ça n’avait tout de même servi à rien. Conformément à ce que nous avions convenu, nous ne courûmes pas.
C’était inutile de gâcher nos forces dans une course effrénée qui ne ferait que nous rendre plus vulnérables encore. A côté de moi, Pasi semblait sur le point de se laisser tomber au sol et d’y attendre son sort. Il serrait contre lui le sac de son violon, mordant ses lèvres gercées. Le sang gelait sur les petites entailles, et je me dis soudain que nous devions tous plus ou moins ressembler à ça, avec nos mines terrifiées et malmenées par le froid.

Tout en marchant aux côtés de mes compagnons, je guettais le moindre craquement, le moindre bruit qui m’alerterait sur ce qui nous attendrait. Je guettais les ombres durement découpées qui me feraient soudain changer d’avis et crier « juokse ! » à notre malheureuse petite troupe, l’ordre qui nous ferait tous courir pour nos vies ou nos âmes. Mais autour de nous, la forêt et la neige étaient désespérément vides, et désespérément silencieuses.
Oui. Désespérément. Ce fut la voix de Pasi qui me ramena sur terre. Il regardait droit devant lui, continuant de marcher, mais je le sentais tout autant aux aguets que moi.

-Tu as remarqué, me dit-il, il n’y a rien ici. Pas d’oiseaux, pas de loups, pas d’écureuils. Ei mitään.

Je réalisai alors qu’il avait raison. La forêt avait été désertée de toute sa faune hivernale. Il n’y avait plus rien en dehors de nous. Les autres l’ayant entendu, nous regardâmes partout autour de nous à la recherche d’une quelconque petite créature qui éliminerait nos soupçons, mais nous n’en vîmes pas une seule, et nous dûmes nous rendre à l’évidence : la forêt était déserte. La forêt avait été abandonnée. Et ce n’était pas un bon présage.

Nous pressâmes notre allure, avançant plus vite, mais toujours marchant dans cette épaisse couche de neige. Les raquettes que nous chaussions pour ne pas nous enfoncer dans la poudreuse ne nous permettaient pas de courir très efficacement, et la course était notre solution de dernier recours. Nous ne pouvions nous permettre de gaspiller nos forces sans y être totalement réduits.
Alors nous continuâmes de marcher, dans la neige, guettant toujours le moindre bruissement qui alerterait notre instinct. Nous regardions partout autour de nous, l’œil à l’affût du moindre changement dans les ombres de la nuit, tandis que nous nous efforcions de glisser le plus silencieusement possible sur la neige.

Nous ne vîmes pas le jour poindre dans l’horizon derrière nous. La neige avait recommencé à tomber alors que l’aube approchait, et nous avions ressenti un certain soulagement à voir les flocons se déverser sur nous et sur le reste des environs. Nous savions qu’elle dissimulerait un minimum nos traces, qu’elle nous rendrait invisible si elle tombait assez fort, et c’était tout ce que nous cherchions à l’instant. Nous avions entendu un nouveau craquement, tout aussi sinistre que celui que j’avais entendu la veille au soir, et nous avions prié pour que ce ne soit rien.
Nous sourîmes tous en contemplant la neige. Nous avions conscience qu’elle pouvait aussi nous perdre, nous faire faire demi-tour et nous amener directement au piège que nous désirions tant éviter, mais nombre d’entre nous, si petite notre compagnie fut-elle, avaient déjà chassé dans des conditions bien pires et savaient se repérer malgré un rideau de neige épais. Nous comptâmes sur eux tout le long de notre périple, espérant qu’ils ne nous feraient jamais revenir sur nos pas par inadvertance.
Que nous continuerions d’avancer.

Toujours marchant dans la neige, nous n’en finissions pas de regarder les alentours. Quand un autre craquement retentit dans le silence de la neige tombante, nous nous figeâmes tous l’espace d’un instant. Nous restâmes ainsi, immobiles, figés par la peur, sachant que nous devions continuer, mais incapables du moindre mouvement. Nous guettâmes, tous sens aux aguets, le craquement suivant, et quand nous l’entendîmes, plus proches de nous que tous les autres, nous n’hésitâmes pas un instant à avancer encore plus vite que les jours précédents.
Nous voulions éloigner ces grincement stridents et sinistres, nous voulions les laisser loin derrière nous, mais nous savions que le seul moyen d’y arriver était de rejoindre la côte.

L’espace d’un instant, nous crûmes n’avoir pas réussi. Nous crûmes que nous avions échoué et que tout ce que nous avions accompli jusqu’ici n’avait servi à rien, mais finalement, nous perçûmes un craquement lointain. Quelques centaines de mètres d’avance, tout au plus, mais c’était déjà mieux que rien, et nous continuâmes d’avancer le plus rapidement possible, jusqu’à ce que, au-dessus de la neige, le soleil maladif de l’hiver nous dît que le soir allait bientôt tomber.
Là seulement, nous vîmes que l’impression que nous avions eue quelques heures plus tôt n’avait pas été qu’une impression. En comptant les membres de notre cortège, je découvris avec horreur qu’il manquait une personne. Rakel, une enfant de huit ans, manquait à l’appel silencieux que je venais d’effectuer. Elle s’était volatilisée, des heures plus tôt, et lancés dans notre marche silencieuse, nous ne l’avions pas remarqué. Ma gorge se noua, et je sentis mon estomac se retourner.

J’avais laissé Rakel être attrapée. Je l’avais abandonnée. Je n’avais pas cru bon d’écouter mon instinct qui, des heures plus tôt, me criait que le danger était trop proche, et j’avais laissé Rakel être emportée parce que je voulais sauver les autres.
Je ne sus quoi dire. Je sentais les regards des autres rivés sur moi, mais je fus incapable de décrocher un mot. D’un geste aussi silencieux que tout ce que nous avions fait jusque-là, j’intimai au groupe de continuer d’avancer. Nous avions déjà perdu Rakel, nous ne pouvions nous permettre de perdre quelqu’un d’autre, et nous finirions inévitablement par entendre ces craquements horribles se rapprocher de nous.

Cela ferait bientôt une semaine que nous avions quitté notre village. Rakel était la première « survivante » que nous perdions. Nous sentîmes tous notre groupe se diviser légèrement avec l’absence de la petite, mais nous n’y pouvions rien. Nous ne pouvions pas revenir en arrière pour elle, il n’y avait plus rien à faire et nous le savions. Elle était perdue, définitivement perdue, et nous reprîmes notre marche silencieuse, la tête basse et les pensées ailleurs.
Seules nos oreilles continuaient de se concentrer sur notre environnement, guettant plus que jamais ce présage mortel qui s’annonçait à nous sous la forme de craquements semblables à ceux d’une branche morte, de bruissements froids semblables à ceux du vent dans les solives quand vient l’hiver, et d’une impression écrasante de danger.

Nous n’avions aucune idée de où nous nous trouvions, ni du temps qu’il nous faudrait pour rejoindre notre but. Nous savions déjà que si nous croisions des villages sur notre route, nous ne pouvions nous permettre d’aller vers eux, aussi, nous les éviterions. Nos vivres allaient vite s’épuiser, et nous en avions conscience, mais il était de notre devoir de ne mêler personne d’autre que nous à cette horreur.

Le monde avait connu assez de guerres et avait eu son quota d’horribles événements à gérer. Nous ne pouvions demander aucune aide, alors nous continuâmes d’avancer dans cette neige, priant pour atteindre ce but, n’ayant aucune idée de si l’atteindre nous sauverait, mais nous espérions tous que ce serait le cas.
Nous finîmes par redresser la tête, et regarder droit devant nous. Nos pas ne résonnaient pas sur la neige. Nos visages étaient toujours effrayés, déformés par la peur et nos yeux roulaient à la recherche d’un détail qui nous annoncerait que nous avions échoué, ou un détail qui nous annoncerait que nous avions réussi. La forêt épaisse autour de nous, couverte par la neige, balayée par le vent, nous aidait à nous cacher, mais jamais bien longtemps. Nous devions toujours avancer, à travers les arbres.
Je devais les mener à bon port. Pour Kauko. Pour Pasi. Pour Rakel, la disparue, et pour tous les autres que nous avions laissés derrière nous malgré notre envie de pouvoir faire quelque chose pour eux, quelque chose d’autre que partir en courant vers la forêt pour nous y cacher, nous y enfoncer chaque jour un peu plus dans cet hiver mordant, sans savoir ce qui nous poursuivait.

Entre nous, nous l’appelions Olento, la créature. Mais nous n’avions aucune idée de ce que ça pouvait être exactement, personne ne l’avait jamais vu distinctement, nous n’en entendions que les craquements et n’en avions aperçu que les ombres. Les fusils étaient impuissants contre Olento, les balles n'avaient pas plus d'effets que les lames, les cris ou les supplications. Le monde, aussi avancé soit-il en cet hiver 1905, ne pouvait rien contre Olento.
Seul notre instinct nous disait qu’Olento était un danger, alors nous fuyions au milieu de la neige et des arbres, le corps raidi par la peur.

Nous avions perdu Rakel depuis quelques jours quand nous entendîmes de nouveau les craquements sinistres d’Olento derrière nous. Résolus, nous continuâmes de marcher, tentant d’éloigner la menace un peu plus à chacun de nos pas.
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Questionnaire de Scribay

Pourquoi écrivez-vous ?

Trop de monde dans ma tête, faut leur faire prendre l'air de temps en temps quand même
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