Suivez, soutenez et aidez vos auteurs favoris

Inscrivez-vous à Scribay et tissez des liens avec vos futurs compagnons d'écriture.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
Image de profil de null

Hallelujah

Belgique.
49
œuvres
28
défis réussis
207
"J'aime" reçus

Œuvres

Défi
Hallelujah

Théa n’est pas grande. N’est pas brune. N’a pas les yeux verts. Théa ne vit pas en Californie du Sud. N’est pas taillée comme une californienne non plus. Ne sait pas imiter l’accent américain. Elle n’est pas une cheerleader et ne fait partie d’aucun groupe. Elle n’est pas souriante, presque pas vivante. Mais il parait qu’elle est marrante. C’est ce que son amie Albane lui répond quand elle pose une question idiote. La fête d’Ulysse, c’est quand ? T’es marrante toi. Albane aussi, elle est marrante. Et elle est belle. Belle et intelligente, souriante. Vivante. Elle communique avec les autres et parfois, elle les critique. Théa aussi, elle critique. Mais ceux qui critiquent, pas les autres. Pas les perdus, comme elle.
 
Théa a choisi l’option Langues, à l’école, parce qu’elle ne voyait aucune autre possibilité. Assise au premier rang, en tête à tête permanent avec le professeur d’Espagnol. Il n’est pas même pas sexy, même pas bronzé. Il n’est même pas Espagnol. Albane aussi a choisi cette option, parce qu’elle pensait que le professeur serait plus sexy que le professeur d’Allemand. Elle s’est gourée. Mais Albane voit toujours le bon côté des choses : elle pourra draguer en Espagne durant les prochaines vacances. Pour le moment, elle enroule une mèche rousse autour de son doigt, en fixant l’horloge. De temps en temps, elle retourne discrètement un chewing-gum à la fraise dans sa lèvre. Théa prend notes. Des notes qu’elle filera au restant de la classe dans six mois, à l’occasion de l’examen final. Elle file toujours ses notes parce qu’elle est la seule à suivre le cours. Les autres dessinent, papotent, rigolent. Parfois, c’est pénible de comprendre le professeur mais elle fait avec. Elle fait des recherches sur son ordinateur, le soir, chez elle, pour compléter ce qu’elle ne comprend pas. Hasta luego, à tout à l’heure.
 
Il lui reste une heure de cours d’Espagnol. La dernière heure de la journée. Mais avant, il y a les mathématiques, la bête noire d’Albane. Elle n’en touche pas une. Elle n’y comprend rien. Théa, c’est le contraire. Les maths, ça lui parle, elle résout tout avec une rapidité fascinante. Les autres l’envient, la jalousent. On jalouse toujours l’intelligence. Elle, elle jalouse la beauté. La grandeur et les boucles blondes. Elle a les cheveux raides, Théa. Raides et fins, blonds. Des yeux noisette, des lèvres pleines qu’elle mordille quand elle réfléchit. Pendant les cours de mathématiques, ses lèvres saignent. La prof doit l’arrêter ou la prévenir, généralement. Mais elle ne s’inquiète pas plus que ça. Albane soupire, à demain Théa. Car Théa a fini sa journée à cette heure précise. Occasionnellement. Elle va chez le médecin, avec sa mère. Elle repart plus tôt. Elle n’aura ni math, ni Espagnol. Mais dans six mois, elle filera les notes. Elle a l’habitude.
 
Dans les couloirs, elle croise Alec. Il est en retard mais elle voit un papier rose dans sa main. Le retard est justifié. Elle ne le salue pas. Elle ne le regarde pas non plus. Il fait comme elle, sauf qu’il regarde devant lui, calme et froid. Fier. Elle, elle est gênée. Elle est toujours gênée quand elle le voit. Son cœur bat, elle a chaud. Ses joues rougissent et elle ne s’autorise à respirer qu’une fois Alec dépassé. Il est beau. Trop beau pour elle. Elle, elle devrait sortir avec les matheux, stéréotypes du geek. Alec fait des maths et elle sait qu’il est doué. Il est dans sa classe. Les autres pensent qu’ils sont en compétition pour le prix de la fin de l’année. Théa se dit que, si un jour elle devait être en compétition avec Alec, elle foirerait tout. Elle serait incapable de gagner quoique ce soit avec lui dans les parages. Son parfum brouillait sa compréhension. Ses yeux bleus, sa raison. Elle sort dans la cour, traverse le macadam et dépasse la grille. Le médecin n’est pas loin, sa mère l’y rejoindra. Alors, elle marche.
 
Théa va bien. En parfaite santé. C’est ce que le docteur lui a répété, pour lui rassurer. Il n’empêche qu’elle, elle a mal. Aux genoux. Aux hanches. Comme une petite vieille. Mais le docteur ne voit rien d’anormal. Rien dans le sang. Rien dans les radiographies. Rien dans la scintigraphie. Elle va bien. Elle devrait être contente d’aller bien. Elle attendra la prochaine crise pour revenir le voir. Il est trop tard pour la dernière heure de cours, elle rentre chez elle. Elle monte dans sa chambre, va faire ses devoirs. Elle les a déjà presque tous terminés, elle a pris de l’avance. Trente minutes, vingt-cinq secondes. Le temps que ça lui a pris pour finir sa dissertation sur l’Enfer et ses trois exercices sur les intégrales. Elle est libre de flâner. Demain, c’est samedi. Le problème, quand on est comme Théa, c’est que tout est parfait. Ses linges sont rangés et triés, ses leçons sont bouclées. Elle est libre de s’ennuyer.
 
Alors, elle attrape son ordinateur et se vautre sur son lit. Elle ouvre son réseau social. En plus d’être moche, Théa est curieuse. Elle n’est pas gâtée. Elle regarde la vie de ses camarades de classe et de quelques membres de sa famille puis, elle tape le nom de famille d’Alec dans la barre de recherches. Sur son mur, rien. Rien qu’elle ne sache déjà. Des photos de la fête d’Ulysse. Des photos de l’anniversaire de sa grand-mère. Elle observe sa photo de profil. Elle rougit, coupe le réseau social en se sentant coupable. Elle recommencera son manège dans cinq heures. Elle télécharge rapidement un épisode de la série qu’elle regarde en ce moment. Ce n’est pas terrible mais elle ne trouve rien de mieux pour le moment. Théa n’est pas patiente. Sur la page de sa boîte mail, on parle d’une soirée de gala. Une vente aux enchères, pour construire des écoles ou des puits – elle s’en fout un peu. Elle clique, pour regarder les stars. Ces jolies stars, riches et vêtues comme des princesses. Elle fait défiler les photos. Robes bustiers, robes courtes, robes de soirées. Des rivières de diamants, des rubis et des perles. Des sourires. Des mecs en costumes, des cravates fines ou des nœuds papillon élégants. Elle en vient à se sentir moche dans son jeans. Elle observe les personnes, la foule en masse informe dans la salle d’apparat d’un bel hôtel parisien.
 
Puis, elle se voit. Alec, dans un costume chic. Ses cheveux bruns coiffés, l’élégante cravate noire nouée. Elle secoue la tête, continue de faire défiler les images. Ses fantasmes vont trop loin, elle se raisonne. Il apparait encore sur deux, voire trois clichés. Elle cherche la date de la soirée. Le vingt-quatre novembre. C’était la soirée d’Ulysse, le vingt-quatre novembre. Théa ne comprend plus rien. Elle est peut-être moche, mais elle n’est pas conne. C’est quoi, cette connerie ? Il a un jumeau, quelque part ? Impossible qu’il ait été adopté. Il ressemble bien trop à son père. Impossible qu’il ait un jumeau – sa mère n’aurait pas permis l’abandon de son deuxième fils. Il est allé à la soirée d’Ulysse – c’est son meilleur ami, il n’allait pas manquer ça. Alors comment pouvait-il se trouver là ? Elle ne peut pas voir les heures de la photo. Elle envoie un message à Albane, en ligne sur le réseau social. Tu le saurais, si tu étais venue. Théa peste et presse Albane. Mais t’as pas bientôt fini de jouer à la stalkeuse ? Elle roule des yeux. Albane est en train de taper un message. Elle observe les trois points onduler en se demandant pourquoi Albane met autant de temps à écrire. Il n’était pas là, au début. C’est après qu’il est arrivé. Je l’ai croisé pour la première fois vers une heure du matin. Je ne sais pas exactement, je flirtais avec Jérémy. Contente ? Radieuse. Elle irradiait de bonheur. Un remerciement rapide, Théa ignore les questions de son amie. Elle ouvre le moteur de recherches, entre le prénom et le nom d’Alec suivit du nom de la soirée. Rien.
 
Elle cherche la liste des invités sur Internet et attend que ça marche. Ils sont des centaines. Elle va y passer la nuit. Elle cherche Alec. Elle trouve des Alex qui ne sont pas lui. Elle trie les filles et les garçons. Elle trie les garçons aux cheveux blonds et ceux aux cheveux bruns. Et elle se lance. Liste d’un côté, moteur de recherches de l’autre. Elle cherche ce visage identique, copie conforme d’Alec. Et elle le trouve. Felice de Lucca. Elle se lancer sur le moteur de recherches, tape ces quelques mots. Originaire d’Italie. Descendant d’une grande et riche famille. Vingt ans. Étudie pour reprendre l’affaire familiale. Elle trouve même une adresse en Toscane et quelques maisons de vacances. Elle fronce les sourcils tandis que ses yeux parcourent les lignes de plusieurs sites. Qu’est-ce que c’est que cette blague ? C’est bien lui, pourtant. Elle reconnait son grain de beauté, à la racine de ses cheveux, près de son oreille droite. Elle reconnait la forme de ses lèvres. La couleur de ses yeux. Elle n’osera jamais lui montrer les photos. Elle n’osera jamais lui parler, non. Pourtant, il le fallait.
 
Lundi, Théa ne fit rien. Rien le mardi ni le mercredi. Elle avait ouvert la bouche le jeudi mais s’était étranglée sous le regard hilare d’Albane. Théa avait passé son vendredi en silence. La semaine suivante, ses découvertes dans le crâne, elle ne tenta rien non plus. Il fallut que la mère d’Alec téléphone à la sienne pour trouver une nouvelle opportunité. La pauvre femme n’avait personne pour garder Arthur, le petit frère d’Alec. Alec ne serait donc pas chez lui. Si elle avait eu du cran, Théa l’aurait suivi. Mais elle préféra se proposer pour garder le petit frère. Jeune, il mangeait, regarder un dessin animé et montait se coucher à 21 heures. Les parents ne rentreraient qu’à minuit. Trois heures de démarche, deux heures et demies si le petite frère ne dormait pas tout de suite. Voilà comment Théa se retrouva dans la chambre d’Alec.
 
La chambre avait son odeur. Rangée, soignée, sans véritable bordel, cela rassura Théa de ne pas voir des posters de femmes nues sur les murs. Alec était donc sain d’esprit. Il ne lui restait que deux heures de démarche, Arthur ayant tardé à s’endormir. Aussi commença-t-elle par l’endroit le plus logique. La cachette de toutes les cachettes. Le fond de la penderie. Elle s’assit sur le sol et retourna en essayant de faire le moins de dégâts possibles. Elle ne trouva rien d’autres que des sacs en plastique et de vieux vêtements. Sous le matelas, ce n’était même pas la peine d’y compter. Elle savait d’avance qu’elle n’y trouverait rien. Restait la commode et les tiroirs du bureau. Autant commencer par celui-ci. Théa s’assied sur le coussin du fauteuil à roulettes et se penche sur le premier tiroir. Du matériel de bureau. Stylo, cartouches, post-it. Le nécessaire du parfait écolier. Elle ouvre le deuxième tiroir et se plonge dedans pour mieux fouiller entre les feuilles.
 
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
 
Son cœur fait un bond, comme un chiot heureux de revoir son maître. Un frisson rampe le long de sa colonne vertébrale. Qu’est-ce que tu fais là ? Elle referme vivement le tiroir et ne rate pas l’occasion de se pincer. Elle étouffe un petit gémissement et se retourne, portée par la chaise à roulettes.
 
« Réponds. Ou j’appelle la police. Ma mère et la police. »
 
Qu’est-ce qu’elle peut lui dire, elle qui n’a jamais osé lui adresser la parole ? Qu’est-ce qu’elle pourrait trouver pour lui mentir ? Entendre du bruit, ça ne servirait à rien. Chercher ses feuilles de cours pour se remettre en ordre ? La blague.
 
« Très bien. »
 
Il sort son téléphone portable de la poche arrière de son jeans. Théa se lève vivement, portée par un semblant de courage.
 
« J’ai vu les photos ! »
 
Il la regarde, sans comprendre. Sa main retombe légèrement.
 
« Les photos ? »
« Les photos du Gala de Charité, à Paris. »
« De quoi parles-tu ? »
 
Il n’a pas l’air de comprendre mais Théa sait reconnaître les gens qui la prennent pour une conne. C’est comme un sixième sens chez elle. Elle remonte ses épaisses lunettes sur son nez.
 
« Les photos de Felice de Lucca. C’est toi, pas vrai ? Ou alors, il faut m’expliquer le coup des jumeaux parce que ce n’est pas possible autrement. Tu y étais, pas vrai ? »
«  Tu es complètement tarée, j’étais à la soirée d’Ulysse. »
« Non. Non, non. Tu es arrivé à la soirée vers une heure du matin. Tu n’y étais pas avant. »
« Tu me stalkes, ou quoi ? »
 
Théa rougit, a chaud. Elle se sent piégée, contre le bureau, face à son corps qui lui barre le passage. Elle devrait fuir et ne pas réclamer sa paie. Elle devrait tout oublier. Effacer les photos de son ordinateur. Elle baisse les yeux une seconde, le temps de retrouver ses esprits. Quelque chose s’abat sur son crâne. Théa s’effondre. Alec porte son téléphone à son oreille, appuie sur l’écran.
 
« Code 4997. On m’a découvert. »
8
8
0
9
Hallelujah
Qu’est-ce qu’on peut souffrir en dix-huit ans ? Que dalle. Tu ne peux pas souffrir. Tu ne comprends rien à la souffrance. Tu ne connais rien de la souffrance parce que tu es une enfant. Un bête enfant. Un stupide enfant. Un gosse qui chiale et couine quand on lui tort le bras, quand on tire sur ses cheveux, quand il fait trop noir. T’es comme ta mère. Ton incapable de mère. Tu crois que tu souffres alors que tu n’y connais rien. Quand on m’a enlevé mon permis pour excès de vitesse, moi j’ai souffert ! Mais toi. Toi ! Vermine. Microbe. Parasite ! Tu ne peux pas souffrir. Tu ne peux pas prétendre avoir eu mal en perdant la chose qui te servait de  doudou. Quand ton chat est mort ? C’est moi qui l’ai tué, ton chat. Il était moche. Il puait aussi. Chat de race de mon cul. Il a juste fallu que je l’attache. La voiture a fait le reste. Tu ne vas pas me dire que tu as souffert quand cette sale bête est morte ? Je l’avais dit, à ta pouffiasse de mère, que je ne voulais pas de cette chose dans la maison ! Je l’ai puni parce qu’il a osé pisser sur le carrelage. Bien sûr, c’est ta mère qui a dû nettoyer. Et moi, j’ai tué ton chat. 

Tu te souviens aussi de ce garçon ? Il s’appelait Sacha. Je le vois, à tes yeux, que ça te rappelle quelque chose. Tu l’aimais, non ? Oui… Oui, je le vois que tu l’aimais. Tes yeux brillent quand tu aimes quelque chose. Il brillait aussi quand tu parlais du patinage que tu rêvais de faire. Tu n’as pas pu. Ta mère, elle aurait adoré te voir danser dans ton maillot de corps, sur la glace. Moi, je préférais le hockey. Si mon fils m’avait dit qu’il voulait faire du hockey sur glace, je n’aurais même pas eu le temps de lui dire oui que je l’aurais déjà inscrit, que je lui aurais déjà acheté l’équipement. Mon fils, celui que ta connasse de mère a toujours refusé de me donner, je l’aurais appelé Aleksander. Mon portrait. Aleksander, c’est un nom d’homme. D’homme vrai, d’homme fort. Le nom d’un dur. Aleksander, c’est nettement plus beau que Johánna. Mais c’est ta mère, ton incapable de mère qui a choisi ce nom. Je reconnais bien là ses goûts de merde ! Elle n’avait pas de goût, ta mère ! En même temps, elle était bien la seule à croire que tu étais jolie. 

J’en reviens à ce garçon. Ce ‘Sacha’. Il devait aussi te trouver jolie parce qu’il rôdait autour de la maison quand tu y étais. Et ne me fais pas le coup des ‘voisins’ ! Je sais pertinemment qu’il habitait en face. Mais il te cherchait du regard. Vous aviez quoi… Douze ans ? Il mettait des lettres dans la boîte aux lettres. Elles t’étaient destinées. Je les ai lues, avant de les brûler. Il te donnait des rendez-vous. Dans le parc, là où tu allais, avec ta mère. Sous le saule, au fond. Il disait qu’il voulait te le dire en face. Mais tu n’as jamais mis les pieds à aucun de ces rendez-vous, vilaine ! Tes lèvres tremblent. Tu le regrettes ? Si tu veux, je peux te le dire. Dans ses dernières lettres, il te disait juste qu’il t’aimait. Comme ça. Pas de ‘chère Johanna’, pas d’autres mots d’amour qu’un ‘Je t’aime’ écrit en grand, d’une écriture mal soignée. Une écriture de garçons. La dernière, celle qui est arrivée le jour de son déménagement, était la plus longue. Il te disait qu’il t’aimait depuis que vous étiez mômes. Qu’à l’école, tu l’impressionnais quand tu levais le doigt pour répondre. Que tu portais toujours des robes très jolies et qu’une fois, rien qu’une fois, tu l’avais frôlé dans les couloirs – toi aussi, tu t’en rappelles ? Ce jour-là, il avait perçu la fragrance de tes cheveux, ce pervers ! Je pense que le passage le plus troublant de cette lettre fut quand il te disait qu’il te pardonnait de ces rendez-vous où tu ne venais pas. Il disait qu’il n’était pas intéressant et qu’il avait été stupide de croire ce que ton amie Veia disait sur ce que tu ressentais pour lui. Il t’a promis une chose – enfin, m’a promis puisque c’est moi qui ai tout lu. Il te promettait de revenir. Pour te voir. Dans cinq ans. Ca veut dire que dans quelques mois, quelques semaines – s’il n’est pas trop tard - il viendra. Touchant, non ? Après quoi, il est parti. Bye-bye ! 

Je ne sais pas pourquoi je t’ai permis de partir en Suède, un mois, chez ta grand-mère gâteuse. Chez la mère de ta mère. T’avais seize ans. Qu’est-ce que tu as fait, là-bas, avec ta mère ? Tu n’étais plus comme avant. Intérieurement, tu avais changé. Extérieurement, tu étais toujours aussi moche. T’as rencontré quelqu’un, n’est-ce pas ? Comment il s’appelait ? Vu la manière dont tu te comportais, ça ne pouvait être qu’un garçon. DONNE-MOI SON NOM ! Tu me tiens tête. Tu n’as plus peur. Et pourtant, tu pues encore. Tu pues cette odeur morose, chétive. Celle qui, peu à peu, te détruit. Tu penses ne plus avoir peur de ton père maintenant qu’il est derrière les barreaux. Mais tu es morte de trouille, Johánna. Alors, bordel de merde, je te le demande encore une fois. Donne-moi le nom de ce bâtard de merde qui t’a changé ! Qu’est-ce qu’il t’a fait ? Il t’a écrit des poèmes ? Tu blanchis. C’est ça ? Oh, non ! Il a gravé un cœur au couteau dans un arbre ? AHAH ! JE LE SAVAIS ! Quel genre d’arbre ? Un saule ? Parce qu’après, il t’a embrassé, je suppose ? RESTE ASSISE. Je n’ai pas terminé.

Tu te rappelles quand tu as voulu couper tes cheveux ? J’ai dit non. Il ne fallait pas que tu deviennes jolie, en prime ! Tu ne l’as pas fait. Brave petite. Je me suis toujours demandé pourquoi. Est-ce que ta mère t’avait supplié de ne rien couper ? Tu n’as rien fait parce que tu savais que c’était sur elle que je me vengerai. Tu l’aimais, ta môman. Moi, pas. Enfin, plus. Elle était marrante, au début. Après… Après plus du tout. Mais elle avait du fric. C’est pour ça que je l’ai épousée. Parce que de l’argent, elle en avait à revendre. Sinon, elle était tout aussi moche que toi. 

Il n’y a qu’un garçon que je n’ai pas vu venir. Ce Klaus. Tu avais dix-sept ans, tu avais déjà oublié Sacha et ce garçon de Suède. Klaus, il ne rôdait pas autour de la maison. Il ne venait pas d’ailleurs. Qu’est-ce que tu lui as dit ? Que tu avais un père autoritaire ? Ou alors, tu lui as inventé que tu vivais chez tes grands-parents ? J’m’en branle pas mal. J’ai mis du temps à comprendre que vous sortiez ensemble. Il a fallu qu’il meure, cet idiot ! C’était quoi, déjà… Un accident de voiture. Il s’est crashé contre un arbre ! Quel con, alors ! Même soûl, je ne l’aurai pas fait ! AHAH ! Pleure pas, tu seras encore plus moche. Je tenais à te dire – au risque de me répéter – que lors de ton passage à la télévision, quand on parlait de cet accident et qu’on te présentait comme étant sa  petite amie, tu étais moche. Tu pleurais, ton maquillage coulait – c’est ta mère qui te l’a acheté en douce, pas vrai ? Je ne sais pas si tu étais au courant mais… J’ai fait des recherches. J’ai fouiné. Comme j’aurais pu être le beau-père de ce type, j’ai été présenté mes condoléances. Tu savais qu’il avait un cancer, ton amoureux ? Je vois… Tu ne savais rien. Un cancer au cerveau. Tumeur inopérable. Il ne voulait pas t’inquiéter. Au lieu de ça, il s’est tué. C’est con, pas vrai ? Mais j’avoue. Il n’était pas moche. Mais il ne te méritait pas non plus.

Je termine, gardien ! Johánna, l’étiquette de ta culotte qui dépasse, c’est pour le prix ? Ça fait pute. 

Je vais te parler de ta mère. Parce que je n’ai pas dit grand-chose sur elle, au fond. C’est toi, toi seule, qui m’as foutu dans cette merde. A cause d’elle. Parce que je l’ai frappé un peu trop fort, parce qu’elle s’est cognée un peu trop fort. Parce qu’elle a fait une hémorragie cérébrale en plus ! Maintenant, c’est un légume, ta mère ! Elle est encore plus inutile qu’avant ! Et moi, je suis là. En taule. Dans ce pyjama difforme. Mon compagnon de cellule, il est pas terrible si tu veux savoir. Il est juste là parce qu’il a volé quelques millions à une multinationale. Avec son ordinateur. Il s’appelle Erik. Bien un prénom de geek, ça. Un prénom de con. Comme Johanna. Et moi, je suis là pour violence conjugale, coups et blessures aggravés, des trucs du genre. Mais je sortirai bientôt,  chérie. C’est l’histoire de quelques années.

Alors, je te le demande une dernière fois, Johánna. Qu’est-ce qu’on peut bien souffrir, en dix-huit ans ? Moi, je souffre de la nourriture indigeste de cette prison. Moi, je souffre de mon manque de nicotine et de mon manque d’alcool. Moi, je souffre. Mais toi ? De quoi souffres-tu ? 
10
11
0
6
Défi
Hallelujah

Il était là. Encore. Posé à la même place que d’ordinaire, appuyé contre le lampadaire. Elle regardait par la fenêtre de son appartement et elle le voyait. Lui, en bas. Fumant sa clope dans sa veste en faux cuir. Il n’avait ni moto, ni voiture. Il se déplaçait en même temps qu’elle, il la suivait, la collait. Elle laissa tomber la dentelle du rideau devant la vitre et observa son téléphone. Elle devrait se précipiter dessus à toute allure, téléphoner à son patron et lui invente un mensonge de plus.  Un rendez-vous chez le médecin. Une grippe. Une dépression. Une mauvaise chute. Un burn-out. Tout du moment qu’elle n’ait pas à sortir. Qu’elle n’ait pas à le voir. Elle sait qu’il ne montera pas jusqu’à elle. Elle est en sécurité entre ses quatre murs minables. Elle ne voyait personne, ne rencontrait personne. Elle allume son ordinateur. Rien dans sa boîte de réception, elle soupire. Elle ouvre le réseau, juste pour voir.
 
Il est là. Encore. Sur son fil d’actualités. A la mer, avec une blonde. En Espagne, avec une brune. Il publie une citation à rallonge. Elle gémit face à l’écran, se dépêche de descendre la page. Il est collant. Et il pue. Il ne la laisse pas vivre. Elle a l’impression que la recherche du bonheur, elle se fait automatiquement en sa compagnie. Elle est piégée dans cette société où il est fêté, adulé, acclamé. Elle se lève pour aller enfiler ses vêtements. Elle ne prend pas la peine de se maquiller. De se faire belle. Elle prend son sac, ferme à clef dans son dos et descend dans la rue. Elle plonge ses yeux dans les siens.
 
« Laisse-moi, s’il te plait. »
 
Il la regarde passer, de ses yeux brûlants, avant de lui emboiter le pas. Il est derrière elle. Et dès qu’elle croise un homme attirant, il se rapproche, s’accrochant au rôle du copain jaloux. Elle avance plus vite, pressée. Elle détourne les yeux quand elle surprend un regard masculin sur elle. Quand elle reçoit un sourire, une salutation. Le plus con des Bonjour. Elle sent sa présence, dans son dos. Et elle avance, honteuse. Elle s’arrête devant la vitrine d’une boulangerie, regarde le comptoir au lieu des pâtisseries. Lui dans son dos, il lui susurre des mots tendres à l’oreille. Des promesses vaines, de sa voix langoureuse. Elle pourrait fondre. Encore un mot et…
 
« Laisse-moi. Laisse-moi te dis-je ! Pourquoi tu ne me laisses pas ? Pourquoi tu ne vas pas voir ailleurs si j’y suis ? Pourquoi tu ne trouves pas une nouvelle cible ? Pourquoi tu t’acharnes, comme ça, sur moi ? Je n’ai rien demandé, rien ! Laisse-moi être heureuse. Laisse-moi vivre. Laisse-moi respirer. Je ne veux pas aimer ! Je ne veux plus jamais aimer ! Je veux qu’on me laisse seule, je veux crever seule et sans enfant et sans mari. Je veux pas de marmaille, je veux pas changer des couches ni être harcelée par des questions sans sens. Je ne veux pas subir ça… Alors laisse-moi, je t’en supplie. Laisse-moi trouver le moyen d’être heureuse par moi-même. Aimer, c’est sale. Aimer, ça colle. Aimer, ça fait mal. J’ai tellement aimé dans ma pauvre vie de merde que je me tuerai si je venais à aimer une nouvelle fois. Alors pars. Casse-toi. Casse-toi ! Laisse-moi… »
 
Il la regarde. Hausse les épaules et tourne les talons. Les mains dans les poches. Elle sent le besoin de crier une dernière fois, par peur de le perdre totalement mais aussi par besoin de s’en débarrasser une bonne fois.
 
« T’es un connard, Amour ! »
7
10
0
2

Questionnaire de Scribay

Pourquoi écrivez-vous ?

J'écris parce que j'aime ça. Pour vivre. Ecrire, c'est vachement cool, ça ouvre tellement de portes, tellement de possibilités. Je peux vivre à travers chaque personnage, chaque détail. Voyager partout dans le monde, connaître mille et une histoire d'amour et si je veux apprendre à danser le tango avec un inconnu, je le fais. C'est ce que j'aime dans l'écriture : les possibilités.
0