Suivez, soutenez et aidez vos auteurs favoris

Inscrivez-vous à Scribay et tissez des liens avec vos futurs compagnons d'écriture.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
Image de profil de null

Enguerrand Artaz

Boulogne-Billancourt.
Né à Dijon quelques mois après la mort de Coluche et quelques mois avant les grands débuts du Club Dorothée, un parcours quelque peu tumultueux m'a mené de l'archéologie à la finance de marché et de ma Bourgogne natale aux pavés de Paris, après des étapes en Lorraine et au Luxembourg. La constance, c'est dans l'écriture que je la trouve.

Bercé par les écrits de Tolkien dès le primaire et par bien d'autres ensuite, c'est naturellement vers la Fantasy et la Science-Fiction que ma plume s'est portée. Une plume un brin dilettante, qui a commencé beaucoup et ne finissait jamais. Jusqu'à un salutaire coup de pied aux fesses asséné par la lecture d'Ecriture : Mémoires d'un métier, de Stephen King.

Une prise de conscience qui m'a poussé à prendre mon écriture au sérieux, à faire fi des excuses habituelles (le temps, le boulot etc.) et à mettre les bouchées double pour boucler, début 2017, mon premier roman de Fantasy, La Route des Montagnes, ainsi qu'une nouvelle de Science-Fiction, Ne fais pas confiance aux nuages, sous le pseudonyme de Franck Hervson.
3
œuvres
0
défis réussis
58
"J'aime" reçus

Œuvres

Enguerrand Artaz
Après les aventures d'Ervim Herderant racontées dans "La Route des Montagnes", voici l'histoire d'un autre héros du IIe Age : Deeren Melkryan, le chasseur de démons.
8
6
59
92
Enguerrand Artaz


La ville s’endormait. J’arrivais à ses portes par un large chemin blanc dont les sabots de ma monture soulevaient la poussière. Les rayons obliques de la lumière vespérale réchauffaient l’atmosphère. Seuls se faisaient entendre les trilles des oiseaux et le murmure du fleuve. Dans mon dos, le soleil rougeoyant embrasait un coin de ciel qui se reflétait sur les eaux calmes. La nuit, peu à peu, préparait son avènement et les ombres s’allongeaient. Les minutes s’égrainaient avec lenteur. On eut dit que le temps suspendait son cours.
Je passai les portes largement ouvertes et les fers de mon cheval claquèrent sur les pavés. Je le menai au pas le long des rues désertes, prenant garde à ce qu’il ne glisse pas. Je le sentais dans les tressaillements de sa croupe et l’affaissement de son encolure : il était aussi fourbu que moi. Je devinais la boue à demi séchée qui maculait ses pattes et je me désolais de ne pouvoir lui offrir le repos qu’il méritait.
Nous arrivâmes finalement à une place, parée d’or dans le soleil couchant. Au centre, trônait une fontaine en pierre. L’eau de quatre bouches en bronze se déversait dans un bassin circulaire. Je mis pied à terre et, par la bride, y entraînait ma monture. Le silence qui régnait autour de nous fut soudain déchiré par des cris qui tombaient d’une fenêtre voisine. Une voix âgée, chevrotante, celle d’un homme. Elle déversait des paroles dures, acerbes et emplies de haine. À en juger par ses mots, par ce ton où se mêlaient la colère, la peine et la peur de la mort, le vieil homme s’adressait sans doute à sa femme. L’âge, souvent, conduisait à pareille animosité. La crainte de voir le corps de l’autre s’ensommeiller, prélude à sa propre fin, devenait alors rancœur, aigreur et dépit. La dispute dura quelques minutes puis se tut. Les seuls sons qui troublaient le crépuscule furent de nouveau le clapotis de la fontaine et les ébrouements de mon cheval.
Je le regardais poser le museau à la surface de l’eau, aspirant goulûment le précieux liquide. Il l’avait bien mérité mais pour autant je l’enviais. J’avais soif moi aussi mais d’une soif qu’aucune boisson n’aurait pu étancher. Une soif qui ne savait pas de quoi elle avait soif. Comme un lent poison rongeant de l’intérieur. Alors je restais là, debout, stoïque, à regarder boire mon cheval, un prenant garde que cette soif ne se voie pas.
Je m’assis sur le rebord du bassin. Le chant de la fontaine emplissait mes oreilles mais il ne parvenait pas à me faire oublier la lame. Ce couteau acéré que la fatigue plantait dans mes reins. Je la sentais s’enfoncer méthodiquement, cruellement, toujours un peu plus loin.
Sur un côté de la place s’élevait une haute bâtisse à la façade blanche, dont le porche, précédé de quelques marchés, s’ornaient d’une enseigne écaillée. Une auberge. Comme s’il avait surpris mon regard, un homme parut sur le seuil. Il portait un tablier rapiécé et constellé de tâches et il s’avança sur le perron en me hélant :
— Bien le bonsoir, l’ami, dit-il. Il se fait tard et vous semblez exténué. Mon auberge n’a rien d’un établissement de luxe mais les lits sont confortables et la bière, bien brassée.
Je me relevai d’un bond, confus d’avoir été surpris en pareil instant de faiblesse.
— Cela ira, dis-je en secouant la tête. Je vous remercie.
— Vous êtes sûr ? demanda l’aubergiste. Nos prix ne sont guère élevés et il ne serait pas prudent de reprendre la route de nuit vu votre mine.
— Ne craignez rien pour moi, répondis-je. Je suis rompu à de tels voyages et la fatigue ne saurait avoir emprise sur moi.
— Bon, dit l’aubergiste. Mais entrez au moins vous désaltérer et manger un morceau. La tourte va bientôt sortir du four et je viens de mettre un fût en perce.
— On m’attend quelque part, dis-je avec un demi-sourire, en posant la main sur ma selle.
— Fort bien, dit l’aubergiste. Mais tâchez, dans votre intérêt notez bien, de vite à parvenir à ce quelque part !
Je hochais la tête et il repassa à l’intérieur avec un haussement d’épaules. J’avais menti. On ne m’attendait pas. Ni quelque part, ni ailleurs. Savoir qu’en quelque lieu était attendue, espérée, désirée votre arrivée, ou votre retour. Sans doute était-ce là un sentiment des plus agréables. Mais je ne le connaissais pas. Pas ? Ou plus ? Peu importe. Je souris en pensant aux mises en garde de l’aubergiste. Ce brave homme avait cru me prévenir, me faire prendre conscience des risques. Il pensait certainement que je n’étais qu’un simple voyageur, un peu trop pressé d’arriver à destination. Que rester tranquillement au fond d’un lit tant que la nuit durait m’épargnerait les tracas. Mais je savais que la mort n’avait que faire des circonstances. De loin, elle leur préférait le hasard. Nul besoin d’aller au-devant du danger. Parfois, il suffisait seulement d’allonger le pas.
Le jour baissait encore et, filtrant entre deux toits, un rayon rasant déposait un scintillement éphémère sur l’eau de la fontaine, telle une nappe d’argent. On eût dit l’océan aux dernières lueurs du crépuscule. À cette heure, près du soir, où tout se confondait. Où les oiseaux ressemblaient aux vagues dans lesquelles ils plongeaient en quête d’un repas tardif. Et où les vagues, agitées par le vent et nimbées d’une écumé qui jaillissait à chaque embardée, semblaient à leur tour vouloir s’envoler. À cette heure où, derrière les portes closes, les bruits étouffés ne se distinguaient plus. Rires ou sanglots, sanglots ou rires, tout semblait résonner sur la même note, vibrer sur la même octave. Comme un ultime soupir, avant que la nuit ne s’installe et étendre l’ombre sur l’océan et sur le monde.
L’océan. D’aucuns n’en voyaient que le va-et-vient des marées, les coquillages parsemés sur la grève, les filets perclus de sels séchant après la pèche matinale. Dans les livres d’enfants, on parlait de sirènes, de rois sous la mer, et de grands bateaux à voiles et du chant langoureux des vagues. Mais la mer, souvent, ne chantait pas ce chant où flottait la magie et le merveilleux. Souvent, pour ainsi dire, elle désenchantait. Elle chantait d’autres chants. Ceux des marins perchés dans les vergues lorsque soufflait la tempête. Des lames de fond qui fracassaient les coques. Des monstres tapis dans le creux des abysses. Tantôt enchanteresse, tantôt maléfique, la mer, jamais, ne ressemblait à ce qu’elle avait été la veille.
Ainsi, rien ne ressemblait à rien, tout pouvait se mêler, s’interchanger et se confondre. À une exception près, ô combien notable. Elles, toujours, ne ressemblaient qu’à elles-mêmes. Les femmes. Les hommes pouvaient, tour à tour, être enfants ou poètes, rires ou bêtes sauvages. Mais les femmes, toujours, ne ressemblaient qu’aux femmes. Plus encore parmi elles celles dont la compagnie poussait rapidement à leur attribuer quelques qualificatifs pour le moins insultants. Celles-là, toujours, étaient fidèles à elles-mêmes. À y perdre son latin sans coup-férir, sa chemise à coup sûr, son temps bien souvent et parfois même sa joie de vivre. J’en avais, plus d’une fois, fait l’expérience.
Tandis que je me secouais, chassant mes pensées amères, mon cheval s’ébroua, éternua bruyamment et se détourna du bassin. Il avait assez bu. Les animaux ont cette merveilleuse capacité de savoir exactement, d’instinct, ce dont ils ont besoin. Je m’apprêtais à remonter en selle lorsque je l’aperçus.
Elle traversait la place d’un pas léger, dans le soleil couchant. Ses longs cheveux roux retombaient en boucles lâches sur ses épaules nues. Sa peau, légèrement dorée en cette fin d’été, étaient parsemée de taches de rousseur, qui courraient le long de ses bras et sur ses pommettes. Elle portait une robe légère, de lin blanc, qui ne masquait pas grand-chose de ses formes, de sa taille fine ou du galbe de ses longues jambes. La brise du soir faisait danser le tissu, en une farandole dont je ne pouvais détacher le regard. Elle passa à ma hauteur, tourna la tête et m’adressa un sourire. L’espace d’un instant, je ne vis que ses yeux, leur vert d’eau, leur éclat. Elle poursuivit son chemin, de cette démarche souple, aérienne, un brin désinvolte et je suivi la flamme de ses cheveux jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’angle d’une maison.
Je restai là longtemps, appuyé au pommeau de ma selle. Mon cheval gratta du sabot sur les pavés et ce bruit me ramena à la réalité. Je jetais un dernier regard à la ruelle par laquelle elle avait disparu puis me hissais sur ma monture. Nous gagnâmes l’autre extrémité de la place, suivîmes une large allée le long de laquelle brûlaient des torchères fraîchement allumées et atteignîmes finalement les portes. Nous passâmes sous l’arche et nous engageâmes au petit trot sur le chemin qui en partait, montant en pente douche vers le sommet d’une colline avoisinante.
À mi-chemin, je me retournai et regardai en contrebas. Aux derniers feux du soleil mourant, je voyais l’étendue des toits et l’entrelacs des rues, sur lesquels régnait une douce sérénité. La ville s’endormait. Et j’en ai oublié le nom.

*******


Cette nouvelle courte est, les amateurs de chansons à texte l’auront deviné, un hommage direct à Jacques Brel, puisqu’elle développe le texte d’une de ses dernières chansons, « La ville s’endormait ». Cette chanson fait, sans nul doute, partie des plus sombres du répertoire de Brel, et pour cause. Parue sur son dernier album, Les Marquises (1978), elle est écrite alors que le chanteur se sait déjà atteint d’un cancer du poumon (qui aura raison de lui quelques mois seulement après la sortie de l’album), auquel les nombreuses références à la mort et à la fatigue sont un écho direct. Egrenées sur un rythme lent, presque scandées, d’une manière déjà utilisée quelques années plus tôt avec « Je suis un soir d’été », les paroles sont portées par un accompagnement sonore minimaliste mais pour autant des plus poignants, soulignant parfaitement cette lancinante impression de lassitude et d’une marche vers une fin inévitable et douloureuse. Cette chanson révèle la part d’ombre de Brel mais aussi son rapport conflictuel et ambivalent avec la gente féminine. On y retrouve ainsi une critique violente, soudaine et acerbe des femmes (dont j’ai choisi de conserver l’apparente misogynie) à la fin du second couplet, en même temps qu'une ode à la beauté féminine dans le dernier, certes tout à fait visuelle et physique, mais qui est, à mon sens, un magnifique résumé de ce que peut ressentir à un homme face à une femme qui passe et qui l’éblouie. Cette chanson, si vous ne la connaissez pas, je vous engage à l’écouter, avant ou après la lecture de cette courte nouvelle, tant, pour toute sombre qu’elle soit, elle est une des plus belles chansons de Jacques Brel et sans doute même une des plus belles chansons à texte qui soient.
2
2
11
7

Questionnaire de Scribay

Pourquoi écrivez-vous ?

Une question à laquelle je crois qu'il n'y aucune réponse satisfaisante. Je reprendrais plutôt ce que Beckett répondait quand on lui demandait pourquoi il écrivait : "Bon qu'à ça".

Listes

Avec Dominer ou fléchir (Nouvelle), La traversée de Temrick (Réécriture)...
0