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Pascal Lemaire

Bruxelles, Belgique.
Historien et informaticien de formation, j'écris depuis quelques années déjà même si je publie relativement peu.
15
œuvres
10
défis réussis
22
"J'aime" reçus

Œuvres

Pascal Lemaire
A somnium mille lapidibus
 
Un coup de pied. Même pas un coup très fort, non, juste un coup de pied dans le cadre de bois sur lequel s’exerce Tullius et ce sont plus de cinq heures de travail qui ont été réduites à néant.
Surtout cela veut dire que Tullius sera battu par son maître, Annius, et qu’il sera privé de repas. Encore une fois. Tout cela à cause de la cruauté de Glaucus, l’autre apprenti de l’atelier.
Depuis trois ans déjà Tullius est sous les ordres d’Annius, qui l’a acheté au marché aux esclaves alors qu’il n’avait que dix ans. Depuis il travaille à préparer les tesselles, à les classer par couleurs, par forme, à s’assurer qu’elles ont bien la même taille ou à les retailler lorsque nécessaire.
Un travail difficile, qui lui laisse souvent les doigts en sang. Mais il doit en plus faire face à l’hostilité de Glaucus, de deux ans son ainé. Au début Glaucus se contentait de le mépriser et de se moquer de lui. Mais lorsque Tullius a commencé à créer ses propres dessins de mosaïques les choses ont changé. Glaucus a pris peur car lui-même n’a pas commencé aussi jeune, et les progrès de Tullius diminuent l’attention que leur maître lui porte.
Craignant d’être vendu ou même simplement affranchi et jeté à la rue sans revenus, Glaucus a commencé à saboter le travail de Tullius. Mélanger les tesselles, faire disparaitre les blocs de pierre que l’enfant doit tailler, cacher ses outils… Rien n’a été épargné au jeune Tullius. Et, maintenant, par un simple coup de pied, des heures de travail sont réduites à néant par pure jalousie.
Tullius n’a pas encore le droit de faire des mosaïques complètes, il ne peut que s’entrainer sur un cadre de bois contenant du sable, des compositions éphémères qu’il doit présenter à Annius à la fin de la journée avant de ranger les tesselles dans leurs boites.
 Il a commencé avec la technique de l’opus regulatum, les lignes de petits morceaux de pierre taillés en carrés et soigneusement alignés, formant des motifs géométriques, utilisant une ficelle pour s’assurer de la régularité de sa pose, avant de rapidement passer à l’opus tessellatum, plus compliqué avec ses tesselles alignées sur un seul axe, sans toutefois atteindre la complexité des autres formes d’arrangement des tesselles, comme l’opus musivum ou, surtout, l’opus vermiculatum, l’art des maîtres, celui qui permet de tracer les plus beaux dessins de pierre.
Mais aujourd’hui, à cause de Glaucus,  Tullius n’a plus rien à présenter à son maître. Son tableau fait de tesselles noires et blanches disposées en carrés et selon le motif grec de la vague continue n’est plus qu’un amoncellement de petites pierres qu’il va maintenant devoir retrier et ranger dans les boites, en supportant la douleur du châtiment qui ne va pas manquer de s’abattre sur son dos.

  Musarum deorumque
 
Apollon, dieu de la lumière et des arts, est assis au bord du bassin de la fontaine située au centre des jardins de son palais de l’Olympe.
Ici, s’inspirant du bruit de l’eau jaillissant des statues de marbre et cascadant de bassin mosaïqué en bassin, il compose de la musique sur sa lyre, pour le plus grand enchantement des muses ses compagnes.
Par moment il accompagne sa musique de son chant, enchantant tous ceux qui passent à proximité, divinités et animaux résidents de l’Olympe.
Autour de lui tout n’est que beauté, produit de l’art le plus pur. Les poissons des mosaïques des bassins semblent s’agiter sous l’eau courante, les arbres semblent se pencher pour écouter la musique du dieu.
Par moment ce sont d’autres qui se mettent à jouer, telle Euterpe, dont les accords font danser sa sœur Terpsichore, ou encore Melpomène, dont le chant souvent tragique amène les autres à s’arrêter un instant pour contempler le temps qui passe.
C’est justement elle qui donne présentement de la voix, contant les malheurs de l’homme à la vie brève, narrant l’infortune de ceux nés sur terre et errant sans but à travers le temps, pleurant enfin Orphée, le poète et musicien qui avait si souvent ravi le cœur des muses ses tantes, lui le fils Calliope que les Bacchantes avaient mis en pièce par jalousie.
Et tous dans le jardin de se souvenir de la douce félicité qui les envahissait lorsqu’Orphée s’emparait de la lyre, lorsque sa voix s’élevait sous les frondaisons et faisait taire jusqu’aux oiseaux, enchantés par sa musique.
Apollon prend alors la parole, et tous se taisent pour écouter le dieu. Et celui-ci de décrire la tristesse qui l’a envahi en écoutant Melpomène et ses sœurs pleurer Orphée, et de leur en vouloir d’avoir engendré pareil sentiment en lui qui n’aspirait qu’à connaître le bonheur en cette belle journée.
Poursuivant, il leur donne en guise de punition l’ordre d’aider un mortel à accomplir le beau et à échapper à un destin tragique. Les Muses se regardent et acquiescent : qu’il y a-t-il de plus beau que d’aider à la naissance de l’art ?
Après tout, les Muses n’ont-elles pas toujours été les inspiratrices des poètes et des écrivains, des musiciens et des acteurs ? Mais Apollon, souriant et suivant leur train de pensées, ajoute tout de suite une condition à sa punition : elles ne pourront pas aider un leurs protégés usuels, elles devront trouver une autre manière de faire le beau, une manière qu’aucune divinité n’a jamais faite sienne.  
Les neufs sœurs s’écrient qu’il n’y a pas d’autre forme d’art, que les sculptures et les peintures et toutes les choses qui embellissent le monde des mortels ne sont que des techniques, mais le dieu à la lyre est inflexible…
Symphonia nocturna
 
Tullius est dans l’atelier, avec la petite flamme d’une lampe à huile pour seule compagnie. Comme il le craignait il a été puni par Annius, qui l’a aussi privé de repas. Tout au plus a-t-il eu droit à un quignon de pain rancis et à une cruche d’eau.
Maintenant il a une nuit pour présenter une pièce à son maître, avant de passer une nouvelle journée de dur labeur après laquelle il aura enfin droit à un peu de sommeil.
Il contemple la frêle lueur qui se dégage de la lampe, le regard vague, comme perdu. Dans sa tête se bousculent les idées, sans que l’une ou l’autre ne parvienne à réellement prendre forme.
Perdu ainsi dans ses pensées il n’entend pas tout de suite la mélodie qui commence à se répandre dans l’atelier. Une musique douce, un peu amère, qui semble venir de partout et de nulle part, se diffusant tout autour de Tullius jusqu’à pénétrer dans sa conscience.
Surpris, il regarde autour de lui et constate que, curieusement, la lumière a augmenté. Pourtant la lampe à huile en est toujours la seule source identifiable, l’air lui-même semblant s’être chargé d’une teinte chaude qui illumine chaque objet dans la pièce.
Dans son esprit aussi les choses s’éclaircissent, prennent forme : il va faire plus que ce que lui a demandé Annius, il va faire une vraie mosaïque.
Tullius se lève et prend la cruche d’eau laissée à son attention. Heureusement il n’en a pratiquement pas bu, il a donc de quoi préparer du mortier dans lequel fixer les tesselles.
Les tesselles, justement. Il court vers l’étagère sur laquelle sont rangées les boites remplies de petites pierres déjà taillées. Elles sont toutes là, dans leurs différentes teintes, dans leurs différentes tailles aussi : les petits blocs grands comme un ongle de pouce, et ceux de la taille de l’ongle d’un auriculaire, mais aussi les plus petites, celles qui semblent aussi fines que la paroi d’une cruche de métal.
Il s’empare de ces dernières, les disposes en rangs bien ordonnés sur la table de travail.
Il prépare ensuite le mortier, mélangeant l’eau et les poudres jusqu’à ce qu’il obtienne une consistance adéquate, assez solide mais pas trop afin que les tesselles puissent bien s’insérer dedans.
Poussé par son intuition, ou par cette mystérieuse musique qui l’entoure toujours, il prend la première pierre, un petit carré de marbre noir, et le pose dans le coin supérieur droit de son futur chef-d’œuvre.

  Divina instinctu
 
Sur l’Olympe les Muses observent les efforts du jeune Tullius. Apollon leur a donné pour instructions d’aider à faire naitre l’art, mais seul l’artiste peut créer. Le choix d’aider ce garçon en particulier a été facile, car il ressemble beaucoup à Orphée.
Pourtant les Muses connaissent peu de choses au monde de la mosaïque, elles qui privilégient généralement les arts de la musique, de la parole et de l’écrit.
Alors elles aident le garçon en lui donnant de l’inspiration et en essayant de palier à ses besoins avant même qu’ils ne se posent. La cruche d’eau était vide, elles ont fait en sorte qu’elle contienne toujours l’eau nécessaire.
Il manque de pierres d’une couleur ? Sans qu’il s’en aperçoive de nouvelles pierres apparaissent dans la boite, sans qu’il n’ait à tailler de nouveaux blocs de matière première.
Et puis elle chantent, et elles font de la musique, et insufflent au garçon mille et une idées. Leurs chansons parlent de la nature, des animaux et des plantes, plantant dans son esprit l’image des formes de ces créatures et de ces végétaux.
Mais elles respectent aussi les instructions d’Apollon et ne décident pas pour le garçon ce qu’il va réaliser, elles le laissent choisir et créer son propre univers, sa propre œuvre.
Apollon contemple lui aussi les efforts en cours, ceux de Tullius autant que ceux des Muses. Souriant, il les regarde danser et chanter et courir chercher de l’eau pour remplir le pot de terre cuite de l’enfant ou pour chercher quelques pierres rendues nécessaires par l’œuvre en cours.
D’autres Dieux sont aussi venus voir ce qui se passe dans les jardins d’Apollon, la cause de toute cette agitation dont ils ont eu vent. Vulcain, encore couvert de la suie de sa forge, est venu voir ce qui se trame, tout comme Minerve, la sage protectrice des artisans.
Et puis les chants parlant de nature et d’animaux et de plante ont également attiré Diane, la chasseresse qui a laissé son arc dans son carquois pour venir profiter du spectacle.
Les Dieux plus âgés, tels que Neptune, Pluton ou Jupiter se sont aussi laissé aller à la curiosité, et les jardins d’Apollons bruissent de mille commentaires alors que progressivement tout l’Olympe vient admirer le travail de Tullius.

  Extra ambitum termini
 
Dans l’atelier Tullius ne se rend pas compte de l’attention divine qui se porte sur lui. Comme en trance, il crée. Il place les petites pierres les unes aux côtés des autres, inclinant l’une dans une direction, une autre vers un autre angle du cadre de bois qui délimite son travail.
C’est à peine si ses yeux voient l’animal qui prend forme progressivement sous ses doigts car il est entièrement concentré sur l’image finale qu’il veut créer. Le lion courageux est assis et tourne la tête vers le haut, comme s’il contemplait un oiseau passant dans le ciel.
Des pierres noires précisent le contour de l’animal tandis que des morceaux de calcaire jaune de différentes teintes donnent vie à sa crinière. Sous ses pattes, une herbe verte rappelle les plaines chatoyantes que lui chantent les muses.
Une pierre blanche dans la main de Tullius s’apprête à former l’œil de l’animal quand le garçon s’arrête. Une simple pierre ne reflète pas assez la vie qu’il veut voir dans cette créature. Mais qu’utiliser ?
Son regard tombe sur une fiole de verre de teinte bleue. Elle coute cher, Tullius le sait. Pourtant une idée commence à se former dans son esprit : pourquoi ne pas rehausser l’éclat de la mosaïque en utilisant un peu de verre sur lequel la lumière viendra se refléter ?
L’idée est à peine dans son esprit qu’il se saisit de la fiole et la brise. Prenant un éclat, il commence à le tailler pour créer une tesselle de la taille dont il a besoin. Il la place sur la mosaïque et contemple le résultat. C’est cela qu’il souhaitait obtenir.
Il reprend son travail, complète le fond blanc de la scène, ajoute une petite frise géométrique sur le bord extérieur. L’œuvre est complète, elle est magnifique. Mais elle n’est pas suffisante.
Prenant le cadre, il le pose par terre, au fond de l’atelier. Déjà il n’y pense plus, une nouvelle image se formant dans son esprit. Une immense mosaïque, composée de plusieurs panneaux mis les uns aux côtés des autres, formant un cercle autour d’un panneau central, plus grand et plus splendide que les autres.
Il a déjà vu de telles œuvres, lorsqu’il est allé aider Annius à poser des emblemas, des petits panneaux, dans les villas de riches sénateurs.
Déjà ses mains commencent à préparer un nouveau cadre, une nouvelle couche de mortier…

  Flatus deos
 
L’idée de Tullius a surpris. Nul parmi les dieux n’a jamais vu de pâte de verre utilisée ainsi dans une mosaïque, et l’idée qu’un jeune esclave de treize ans puisse incorporer une telle innovation apparaitrait absurde s’ils n’avaient pas vu le garçon à l’œuvre.
Déjà Jupiter se demande si Prométhée est une nouvelle fois intervenu dans les affaires des hommes, lui qui a autrefois volé le feu aux Dieux pour l’offrir aux mortels.
D’autres dieux se laissent prendre au jeu et donnent leur aide aux Muses, leur fournissant des matériaux qu’elles faisaient apparaitre dans l’atelier de Tullius dont la créativité semble ne plus avoir de limites.
Vulcain est redescendu dans sa forge et le feu qui jaillit de l’Etna témoigne de son activité tandis que ses assistants créent des outils adaptés au travail de ce matériau particulier.
 
Des nymphes des bois viennent dans les gigantesques cavernes qui forment le domaine de Vulcain, portant des brassées d’herbes qui, après avoir été traitées, fourniront des colorants pour teinter le verre.
Le forgeron se fait vitrier, faisant fondre le sable et les colorants qui donnent au verre ses couleurs chatoyantes, les grottes creusées sous le Stromboli et le Vésuve prenant des teintes nouvelles alors que la lumière des fourneaux joue à travers des plaques de verre rouge, vert, jaune et bleu que le dieu boiteux réalise avec l’aide de Vénus, son épouse pourtant souvent absente et qui ne viens que rarement visiter l’atelier de l’artisan divin mais qui a décidé de jouer son rôle dans cette entreprise commune.
Minerve, elle, prend parfois la main de l’enfant, corrigeant le placement d’une tesselle, agissant comme un professeur qui corrige l’écriture maladroite d’un élève, sans rien changer toutefois aux dessins qui sortent de l’imagination de Tullius.
A l’instigation de Neptune, les dieux des vents soufflent doucement dans l’atelier du centre de Rome ou travaille l’enfant. Certains apportent la nécessaire humidité pour que le mortier ne sèche pas trop vite, d’autres passent sur les œuvres déjà réalisées pour au contraire accélérer la prise du substrat qui maintient la mosaïque en place.
Tout l’Olympe se passionne pour ce jeune esclave tandis que ce dernier poursuit son œuvre, ne se rendant pas compte de toute cette activité.

  Magnus opus
 
Dans l’atelier Tullius n’a plus conscience du temps qui passe, concentré sur son œuvre. Après le lion il a dessiné un ours, dressé sur ses pattes arrières, et tournant lui aussi son regard vers le ciel. Ici aussi il apporte une touche finale au dessin de pierre en ajoutant du verre pour représenter l’œil du plantigrade.
Et les médaillons se suivent, les uns après les autres, représentant tous des animaux qui semblent en extase. Les oiseaux perchés sur leurs hautes et fines pattes, les serpents se dressant sur leur ventre, les chiens qui se regroupent, assis, l’oreille tendue comme s’ils étaient à l’écoute de quelque chose. Et toujours cet œil de verre.
Perdu dans son travail, Tullius ne se rend pas compte qu’il a utilisé plusieurs fois le stock total de tesselles de l’atelier mais que pourtant il ne manque jamais de pierres. Son travail est réalisé avec les tesselles les plus petites, cinq tesselles sont nécessaires pour tracer un trait large comme son pouce, formant un ensemble d’une finesse incomparable.
Après les animaux il change de motif. Il commence par les pieds, puis l’ourlet d’une longue robe blanche aux multiples plis, la trace d’une ceinture rouge, il remonte vers la poitrine de la femme qu’il dessine puis crée son visage et ses bras qui tiennent une lyre.
En dessous des pieds il commence alors à écrire le nom de Melpomène, avant d’achever le pourtour de la divinité avec des tesselles blanches et noir qui forment l’esquisse d’un masque de tragédie.
Melpomène est la première, mais pas la dernière : bientôt les autres Muses se retrouvent à leur tour représentées, plus belles les unes que les autres, les symboles de leurs domaines respectifs faisant comme un arrière-plan à leur portrait, leur nom écrit en petites lettres sous leurs pieds.
Thalie, Clio, Uranie, les unes après les autres voient ainsi leur portrait réalisé, fragment de pierre après fragment de pierre, les montrant à côté d’un rocher, d’une mare ou d’un arbre, occupées à chanter, à danser ou à écrire. Ici aussi Tullius innove par rapport aux dessins habituels, utilisant beaucoup plus de verre pour les bijoux des divinités, pour leurs objets sacrés, pour leurs yeux aussi.
Il ne se pose pas de question quand sa main plonge dans une boite et ressort des tesselles de verre rouge, lui qui n’a pourtant pas brisé de vase de cette couleur, pas plus qu’il ne s’étonne de trouver de nouveaux outils qui lui permettent de retailler ces morceaux pour répondre à ses besoins.
Bientôt il se retrouve au centre de l’atelier avec autour de lui, posés sur le sol, formant un cercle, des emblemas représentant les neuf muses. Juste au-delà, un second cercle d’emblemas plus petites et réalisées avec des tesselles un peu plus grandes : les animaux font comme une ronde regardant vers le centre, entre les divinités, vers l’emplacement où se trouve Tullius.
L’enfant sourit en contemplant son œuvre. Il ne reste plus qu’une dernière pièce à réaliser, le véritable chef-d’œuvre qui couronnera cette nuit de travail.  
Carminis orpheo
 
Dans les jardins d’Apollon tous admirent le travail de Tullius. Cela fait un moment que les divinités ont reconnu le motif choisi par le garçon, Melpomée étant la première.
C’est un thème courant, déjà représenté maintes fois dans l’Empire des hommes. Et c’est un thème tout à fait adapté aux circonstances. 
Les Muses et les animaux enchantés par la musique d’Orphée est un des décors les plus appréciés par les mortels, et tout à fait approprié au vu des circonstances.
Il ne manque plus que l’image centrale, celle d’Orphée assis sous un arbre, la lyre à la main. Pour cette pièce l’enfant va avoir besoin d’un cadre plus grand, de forme circulaire, afin d’en faire le cœur de l’œuvre.
L’allégresse des Dieux s’entend dans le chant des Muses, dans la musique qu’Apollon lui-même joue. Venant des cieux, elle imprègne l’atmosphère de l’atelier et de l’Olympe d’une vitalité, d’une énergie considérable.
Dans sa forge Vulcain se surpasse, inventant de nouvelles formes de tesselles, emprisonnant de l’or fin entre deux couches de verre. Ses assistants ont, eux, cessés leurs tâches précédentes et creusent le sol à la recherche de pierres précieuses.
Ce sont de vertes émeraudes, d’éclatants rubis couleur sang, des saphirs d’un bleu profond ou encore des diamants qui serviront désormais de tesselles à Tullius.
Minerve, elle, reste en permanence près de l’enfant, continuant à assurer son geste, lui permettant de réaliser sa vision sans intervenir dans ses choix.
 Les efforts des Dieux permettent à Tullius de libérer ce qui est en lui, d’exprimer ses forces et ses talents. Son esprit est tout entier occupé par sa création, déchargé des soucis du quotidien.
Au milieu de toute cette activité, un dieu reste calme, observant l’Olympe depuis son trône :  Jupiter contemple, pensif, son domaine mit ainsi en effervescence par les efforts d’un jeune mortel. Il est surpris qu’aucun dieu n’essaye de saboter l’effort commun, comme si les rivalités traditionnelles étaient dépassées par la cause de l’art.
Amusé, il regarde Vénus aider Vulcain dans son atelier, elle qui déteste se salir les mains. Même Mars, seigneur de la destruction et amant de Vénus, semble avoir décidé de ne pas se mêler de ce qui se passe, lui qui pourrait facilement ruiner les efforts des autres dieux.
Jupiter se réinstalle plus confortablement et prend une coupe d’ambroisie, soupirant d’aise devant ce spectacle.
 

  Phoenix
 
Tullius sait que ce qu’il va réaliser maintenant sera un véritable défi. Dans son esprit il voit la scène, cet oiseau de flammes venu d’orient qui s’envole d’un arbre au pied duquel se trouve le personnage d’Orphée endormi.
Le phénix, symbole de renaissance, doit être le point central de sa mosaïque, un oiseau dont les ailes déployées auront une envergure aussi grande que Tullius lui-même. Montant jusqu’au bord de l’emblema, les ailes redescendront ensuite le long de ceux-ci, entourant toute la scène.
Pour cela il a besoin d’un cadre plus grand, le plus grand de l’atelier en fait. Avec difficultés il parviens à le faire glisser au centre de sa composition. Cette fois-ci il ne travaillera plus sur la grande table mais bien par terre, directement.
Il a amené ses boites de tesselles près de lui, ses ficelles et petits piquets qui vont lui permettre de tirer des lignes droites, ses outils pour tailler les pierres et leur donner la forme spécifique dont il a besoin.
Les Dieux ont jeté un sort sur ses yeux et le garçon ne se rend pas compte que les pierres que ses doigts saisissent sont des gemmes précieuses.
Il ne se rend donc pas compte que les petits éclats, certains de la taille d’un grain de blé, qu’il pose sur le mortier sont en fait des rubis ou des émeraudes.
Le garçon a commencé par l’extrémité d’une des ailes, un petit rubis par lequel il commence à dessiner une plume, la première d’une longue série. Alternant les teintes, il crée l’oiseau fabuleux.
Arrivé au bec, il s’empare des précieuses des tesselles de verre et d’or qu’a fabriqué Vulcain, n’y voyant que des fragments de marbre jaune.
L’oiseau dessiné, Tullius dessine les flammes qui embrasent le sommet d’un arbre et dont le phénix semble jaillir, représentation du mythe de cet oiseau qui renait de ses cendres. En dessous des flammes justement c’est un arbre magnifique qui se dessine, ses feuilles d’un vert émeraude resplendissant.
Vient ensuite le personnage d’Orphée, le musicien dont les œuvres devaient charmer jusqu’à Cerbère et Pluton : un jeune homme d’une grande beauté, lyre à la main, un héros que l’amour de sa belle avait poussé à visiter les Enfers afin de la ramener à la vie.
La fatigue commence maintenant à se faire sentir dans les bras et les jambes de Tullius. Pourtant il persévère, décorant le fond de l’emblema, l’entourant d’une double frise aux motifs géométriques, le remplissant de décors végétaux.
Enfin il a fini, placé la dernière tesselle. Il est éreinté, la fatigue d’une nuit d’un travail incroyable le rattrape. Les Muses ont cessé leur chant, Minerve a regagné l’Olympe, l’énergie presque magique qui avait habité Tullius s’est retirée.

  Consecratio
 
Comme chaque matin Annius s’est levé tôt. Le soleil ne s’est pas encore levé qu’il est dans les rues de Rome. En passant il a acheté un pain frais et un peu de charcuterie pour Tullius. Il a de la pitié pour le gamin, qui lui fait penser à sa propre enfance.
Annius n’a pas toujours été un mosaïste réputé, et la coiffe des affranchis qu’il porte sur la tête prouve qu’il a lui aussi été un esclave.
Il sait bien que Tullius est sans doute la victime de la mechanceté de Glaucus, un apprenti qui se montre chaque jour un peu plus décevant.
Mais Annius sait aussi qu’il ne peut montrer trop de compassion à l’égard de Tullius sous peine d’augmenter l’hostilité de Glaucus, voir même de la transformer en véritable haine. Annius n’a ni le temps ni l’envie d’intervenir dans cette situation dont il pense aussi qu’elle peut contribuer à endurcir Tullius, ce qui ne peut que lui être bénéfique.
Glaucus est lui aussi en route, ayant pris une portion de gruau, un bout de pain et un morceau de fromage dans l’une des échoppes déjà ouvertes à cette matinale.
Arrivé à l’atelier, Glaucus tire une clé de sa bourse et déverrouille le portail, ouvrant grand la double porte qui donne sur la rue. Derrière elles, la cour où sont exhibées les emblemas des mosaïques prêtes à la vente, celles qui n’ont pas encore été commandées par de riches clients.
Il se dirige ensuite vers l’atelier proprement dit, ouvrant là aussi une double porte avant de s’arrêter, stupéfait. Lui qui s’apprêtait à réveiller Tullius avec quelques insultes bien senties, il se retrouve devant un spectacle tout à fait inattendu.
Devant lui le sol de l’atelier est couvert de mosaïques formant un immense ensemble. Au milieu, couché sur l’emblema central, Tullius est endormi, roulé en boule, sans même une couverture pour le protéger du froid. A côté de lui, une petite lampe à huile éteinte, à la lueur de laquelle il a dû travailler. 
S’approchant, Glaucus observe le premier panneau à ses pieds, un ours dressé sur ses pattes arrières. La finesse des tesselles utilisées est stupéfiante, le pelage de l’animal a été dessiné avec plusieurs teintes de gris et de noir.
Soudain un rayon de soleil frappe la tête de l’ours, faisant étinceler les tesselles de verre, stupéfiant Glaucus au point qu’il n’entend pas l’arrivée d’Annius derrière lui.
Lorsque ce dernier découvre à son tour le spectacle de l’enfant dormant sur le fruit de son travail, il est lui aussi sidéré. Progressivement le soleil levant dissipe les ombres dans le reste de l’atelier, dévoilant l’ampleur du chef-d’œuvre.
Ebahi, Annius pénétra dans la pièce, observant chaque emblema l’un après l’autre, faisant le tour du premier cercle, puis du second, admirant la finesse du travail, la diversité des couleurs, la complexité des figures.
Les Muses de pierres semblent vivantes dans la lumière, les reflets sur le verre donnant un aspect que le maître mosaïste n’a encore jamais vu.
Finalement Annius s’arrête devant le corps de son apprenti endormi, découvrant les pierres précieuses qui forment le décors de l’emblema central mais pas l’image principale, sur laquelle dors l’enfant.
Doucement il lui secoue l’épaule, le tirant du sommeil profond dans lequel il a sombré. L’esprit embrumé, Tullius ouvre les yeux et vois son maître. La bouche encore empâtée, il s’excuse de ne pas être debout alors que le soleil est déjà levé, craignant une nouvelle punition.
Mais le regard de son maître est rempli d’admiration et de crainte plutôt que de colère, à la grande surprise de Tullius. Lentement il se lève, dévoilant en même temps le phénix de rubis et de saphirs, rendant tant Annius que Glaucus sans voix. 
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Pascal Lemaire
Petit conte écrit à l'attention d'un jeune garçon de 14 ans violé par des camarades de camp d'été, pour l'aider à surmonter l'épreuve et à redresser la tête.

Je souhaite lui offrir une édition imprimée du texte pour sa St Nicolas (06/12/2014) ou sa Noël et apprécierais donc tous vos commentaires pour l'amélioration du texte !
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Pascal Lemaire
Un texte déjà assez ancien, mais toujours d'actualité par bien des aspects
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