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Swarx

Grenoble.
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Doctorant en mathématiques, je suis également féru d'écriture depuis l'âge de mes quatorze ans. Avant, je montrais rarement mes textes, les considérant comme peu intéressants, puis mon désir de les partager et de me confronter aux avis des autres a pris le pas. Et maintenant, me voilà ici !
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Œuvres

Swarx

Alicia observait d’un regard torve sa machine à écrire. Elle l’imaginait se mettre en branle d’elle-même et faire le tri entre les nombreuses idées qui s’entrechoquaient dans son esprit. L’absence de réaction de l’appareil lui inspira un soupir. Désespérée, elle s’assit paresseusement sur son canapé, alluma la télévision et laissa les images frénétiques d’une émission de télé-réalité lui sucer le cerveau.
Le protagoniste de The XXL Love, Simon Bonnefoy, un riche héritier à l’obésité morbide, recherchait le grand amour. Face à une armada de femmes fatales jouant chacune le rôle d’un stéréotype – la garce, l’intello, etc… -, le fils à papa était investi de la mission chevaleresque, costumes d’époque compris, de leur faire la cour ; il multipliait les grandes envolées lyriques, et les invitait avec un sens de la cérémonie pathétique à des rendez-vous galants que ces créatures de rêve refusaient systématiquement.
Alicia se souvint avec tristesse de ces heures qu’elle avait passées, la bouche béante, devant ce type de programmes. À l’époque, elle confiait à ses amis que ce passe-temps relevait en réalité de la sociologie et qu’elle se servait des notes que ces images épileptiques lui inspiraient pour nourrir ses textes ; elle désirait formuler une critique féroce de la télévision à l’ère capitaliste, s’inscrire dans la lignée des auteurs subversifs auxquels elle vouait un culte. Elle n’avait cependant pas avoué à son entourage qu’elle s’était laissée prendre au jeu, et qu’elle s’était mis à ressentir pour les candidats les sentiments d’empathie et d’aversion qu’avaient planifié les producteurs.
On avait qualifié son œuvre de voyeuriste, de dangereuse. On l’avait accusée d’alimenter les clichés sexistes que véhiculait ce genre de programmes. Elle avait couru les plateaux de télévision afin d’y défendre ses thèses, et de répondre aux polémiques qu’elle créait. Les ventes avaient explosé, et elle s’était retrouvée, bien malgré elle, à devoir gérer la célébrité.
À la sortie de son dernier recueil de nouvelles, Copie carbone, Alicia avait connu un succès critique relativement conséquent en regard du large public que Stéphane, son agent, visait ; les journalistes ouvraient généralement avec frilosité les textes vendus par milliers. On lui avait alors accordé des entretiens dans lesquels elle avait promis que sortirait prochainement un roman. Un roman, rien que ça ! Elle qui s’était jusqu’alors attaquée uniquement à la forme courte, la voilà qui se lançait dans un projet de longue haleine, un projet que certains de ses interlocuteurs décrivaient comme plus « sérieux ». Que faisaient-ils, ceux-là, de ce temps passé à condenser, à compulser, à réduire ? De ces mots pesés avec minutie ? Qui étaient-ils pour juger du sérieux de ses œuvres ?
Cet après-midi, Stéphane l’avait sommée de lui rendre ce manuscrit qu’elle promettait depuis déjà quatre ans. Alicia sentit qu’il avait adopté le ton froid et corporatiste qu’il réservait habituellement à ses collaborateurs industriels, et auquel elle n’avait jamais eu à faire face.
Comme elle se détestait de l’avoir tant évoqué, ce tas de papiers imaginaires ! Désormais, de violentes crises d’angoisse l’empoignaient tous les jours, l’empêchaient, quand elles atteignaient des sommets de douleur, de se lever. Les quelques phrases qu’elle était finalement parvenue à taper, après avoir gravi les montagnes que sa psyché avait dressées devant elle, lui avaient semblé indignes de ce qu’elle avait jusqu’alors créé.
Non, il était hors de question qu’elle se laissât manœuvrer par ces démons tapis sous son inconscient ! Elle se saisit de la télécommande, éteignit le téléviseur, puis se dirigea droit vers sa salle de travail pour y consulter sa dernière œuvre.
Elle se souvenait encore de l’état d’émulation dans lequel elle se trouvait au moment de la rédaction. Elle avait enfin trouvé sa voix ! Ce style, qu’elle avait longtemps estimé hésitant, hasardeux, s’était affiné et s’était doté de cet aspect sulfureux dont elle rêvait depuis ses débuts. Ses plus fervents admirateurs avaient crié au scandale, les médias lui avaient accordé moins de temps de parole, et pourtant, étrangement, ce livre s’était révélé être, avec le temps, celui qui avait le mieux fonctionné commercialement. Là-voilà l’image qu’elle voulait transmettre au public ! Un écrivain à la fois populaire et exigeant.
Ne trouvant pas son exemplaire papier de Copie Carbone, elle chercha sur le site Art&Co une copie numérique du texte. Elle tapa le code d’accès que lui avait donné Stéphane lors de la publication de l’ouvrage, puis le téléchargea, l’installa sur sa tablette et se lova dans son fauteuil pour y lire.
La nouvelle, L’amour en 144 caractères, apparut sur son écran. Il s’agissait sans contexte de l’œuvre dont elle était le plus fière, celle qu’elle avait le plus travaillé, celle qui lui avait exigé un an de travail acharné avant de parvenir à ce qu’elle considérait comme la forme parfaite. Elle espérait y retrouver le feu sacré qui l’animait alors.
Le cœur battant, elle chercha le paragraphe qui avait constitué le point de départ de cette œuvre. C’était ce texte qu’elle avait rédigé en premier, et il était demeuré tout le long de l’écriture l’étai sur lequel elle avait bâti son histoire. C’était cette association de mots qui avait défini le thème de tout son recueil, qui en représentait le point d’orgue. Elle les avait modifiés, triturés, manipulés pour finalement parvenir à ce qu’elle voyait encore aujourd’hui comme sa plus belle création. Elle s’en souvenait encore, et il lui arrivait parfois de les griffonner à nouveau sur une feuille de papier :
« Depuis longtemps déjà il avait abandonné. Volatilisée son ambition de construire un grand théâtre où se mettraient en spectacle des comiques, des bouffons. Disparu le désir de trouver au sein d’une société qu’il ne comprenait pas et qui le rejetait un rôle social de grande envergure. L’instantanéité primait sur la longévité, et bâtir une œuvre patiemment était signe de paresse. Lui qui s’était toujours démarqué par la longue maturation de ses idées ne suivait plus le rythme échevelé qu’imposait la société. »
L’abandon ! Le spectacle ! La maturation ! Les voilà, ces termes qui l’avaient projetée dans le cercle des écrivains les plus prisés ! Elle était sortie des nombreuses corrections de Copie Carbone avec la sensation qu’elle venait de franchir l’étape qu’attendent tant de ses homologues ; cette étape au-delà de laquelle son style, ses idées, sa verve se revêtaient de suffisamment de clarté pour donner à ses lecteurs une vision succincte du chaos qui régnait sous son crâne.
Quelle ne fut sa déception lorsque ses yeux parcoururent L’amour en 144 caractères et ne trouvèrent pas ces phrases qui l’avaient transformée ! Sans elles, le texte perdait de sa superbe, de sa profondeur. Sans elles, il ne restait plus qu’un squelette sans émotions, il ne restait plus que des mécaniques de narration sans âme.
Elle voulut appeler immédiatement Stéphane afin de lui faire savoir ce manquement impardonnable, mais l’heure tardive – deux heures du matin – l’en dissuada. Mue par la rage, elle se précipita dans sa salle de travail, où sa machine à écrire prenait la poussière, et se mit en tête de réécrire l’entièreté de son texte afin de le numériser et de proposer à Art&Co une version remaniée de son recueil. Souvent, il lui était arrivé de renvoyer quelques menues corrections ; elle souhaitait ce soir-là retrouver l’inspiration, muscler à nouveau son esprit alors bien émoussé, se mettre dans cet état d’effervescence qui lui avait tant manqué ces derniers mois. Bien sûr, que ces mots fussent absents de la version numérique de Copie Carbone lui donnaient d’autant plus énergie afin de venir à bout de ce projet.
L’usage d’une machine à écrire paraissait archaïque et ne faisait qu’alimenter les remarques dégradantes qui lui étaient faites. On la traitait de vieille peau, de mal baisée, et certains internautes mal avisés avaient associé son nom à l’image d’un vagin rempli de toiles d’araignée. Si les réseaux de communication modernes avaient renforcé la culture, Alicia considérait qu’ils avaient également creusé davantage le fossé qui nous séparait les uns des autres, et accentué certains phénomènes sociétaux.
Sa condition de femme était sans cesse évoquée lors des discussions qui lui étaient consacrées. Discrimination positive, écriture fémi-nazie, sensibilité à fleur de peau constituaient les expressions qui revenaient le plus souvent. Peu nombreuses étaient les critiques qui évoquaient sa technique, les thèmes qu’elle abordait parmi lesquels n’apparaissait pas le féminisme.
Elle passa le reste de la nuit et une bonne partie de la matinée à taper sur sa machine à écrire. À l’issue de ce travail intense, elle se traîna avec peine jusque sa chambre et s’endormit aussitôt que sa tête trouva le confort d’un oreiller.
 
Un cri strident. Incessant. Une mélodie asynchrone qui se collait au cerveau. Qui obstruait le passage à toutes informations désirant s’y faufiler. Une symphonie mêlant avec la pire des hétérogénéités des morceaux de compositeurs aussi divers que Vivaldi et 2Pac.
Après qu’elle eut établi que ce son n’appartenait pas à son rêve, et qu’il s’agissait simplement d’un visiteur matinal, Alicia ouvrit les yeux et regarda l’heure. Neuf heures et demie. Putain ! Qui pouvait bien sonner à sa porte aussi tôt ? Elle enfila en vitesse un pantalon de toile noir, un T-shirt, puis traîna les pieds jusqu’à la porte d’entrée.
Elle ouvrit. Un homme, complet veston noir et blanc, la barbe fraîchement rasée, le regard vide, la salua brièvement et lui tendit une lettre cachetée dont l’auteur était un responsable du site Art&Co. Elle marmonna un remerciement et lut le texte qui lui était adressé.
 
« Mme Alicia Leroux,
 
Attention, votre compte Art&Co a été utilisé pour commettre des faits, constatés par procès-verbal, qui peuvent constituer une infraction pénale.
 
En effet, votre compte Art&Co a été utilisé pour mettre à disposition, reproduire ou accéder à des œuvres culturelles protégées par un droit d’auteur. Cette situation rend possible leur consultation ou leur reproduction sans autorisation des personnes titulaires des droits. De telles consultations ou reproductions, appelées couramment « piratage », constituent un délit sanctionné par les tribunaux.
 
En tant que titulaire d’un compte Art&Co, vous êtes légalement responsable de l’utilisation qui en est faite. L’obligation de surveillance de cet accès est prévue par l’article L. 336-3 du code de la propriété intellectuelle.
 
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Veuillez agréer, Madame, l'expression de mes salutations distinguées.
 
Maria Durand »
 
Abasourdie, Alicia laissa échapper la lettre de ses mains. On l’accusait de dérober une œuvre qu’elle avait écrite elle-même ! De voler des mots qu’elle avait pensés, peaufinés, taillés dans une roche brute, pleine d’aspérités. Elle n’avait jamais accordé sa pleine confiance au site Art&Co, bien au contraire ; lorsqu’elle avait signé le contrat avec la RH de la boîte, elle était consciente de former un pacte avec ce qui se rapprochait, du moins dans son domaine, du diable. Elle le savait, mais comment, aujourd’hui, se faire connaître ? Comment faire entendre sa voix particulière parmi le brouhaha des écrivains en herbe ? S’appuyer sur le format écrit, ne viser que des éditeurs de grand prestige ? Non, assurément, non. Il fallait bien qu’elle bouffe, bordel de merde !
Jusqu’alors silencieux, le messager d’Art&Co déclara, accompagnant ses paroles d’un sourire que l’on devinait travaillé depuis des années :
« Vous avez bien compris le contenu de ce message, visiblement. J’en suis ravi. Si Art&Co a décidé de m’envoyer ici aujourd’hui, ce n’est pas par excès de zèle, vous vous en doutez bien, mais bien pour que je vous donne une information supplémentaire.
—Oui, parce que cette lettre, là, je ne vois pas comment il serait possible de la rendre encore plus impersonnelle.
—Je me réjouis de vous voir avec autant d’esprit, malgré la dette qui vous pèse ! En général, lorsque je viens, je dois faire face à des personnes livides et bredouillantes. Mais vous ? Vous, vous êtes pleine de vie !
—La flatterie ne vous mènera nulle part, monsieur Costard Cravate.
—Bien, bien. Je pense que vous avez remarqué que cette lettre est une lettre type. Ces 150 000 000 pesos, en réalité, vous nous les devez immédiatement. Nous nous sommes débrouillés avec le maire de Huichaco. Ce que vous avez fait hier soir est un grand délit. Vous avez carrément copié intégralement une œuvre disponible sur le catalogue Art&Co, et vous l’avez ensuite proposé sur notre serveur. Vous comprenez tout de même la gravité de la situation ?
—Je comprends bien que ça vous ait gêné. Après tout, Art&Co s’est tellement démené pour écrire, puis corriger ce texte que j’ai eu l’audace de considérer comme ma propre création, que de voir un de ses prétendus artistes le dérober doit réellement les faire fondre de rage. Je comprends, oui, et je dois baisser les armes face à ces arguments sans faille.
—Je détecte un peu d’ironie dans ce que vous dîtes, est-ce que je me trompe ? », répondit Costard Cravate d’un ton froid, d’une voix presque métallique. « Dans tous les cas, je suis venu ici également pour vous proposer un stage intitulé Travailler son imagination en une semaine, qui vous permettrait, comme son nom l’indique, de travailler votre imagination en une semaine.
—Ah, moi qui cherchais justement à travailler mon imagination en une semaine, je suis ravie ! »
Costard Cravate lança un regard rageur à Alicia, puis observa un instant de silence. Ses habitudes corporatistes prirent bien vite le dessus, et, à nouveau, il revêtit le masque de l’employé modèle et dévoué à son entreprise.
« Ce stage, chère madame Leroux, vous permettra en effet de vous débarrasser de votre vilaine manie de voler des textes qui vous ne appartiennent pas. Compte tenu de votre succès sur le site Art&Co, son directeur a eu l’extrême amabilité de vous proposer cet accord : si vous acceptez de suivre ce stage, nous épongerons cette dette.
—Face à une telle proposition, je ne peux que vous dire une chose : allez vous faire foutre. »
Il resta pantois un instant, puis fit volte-face. Il agrémenta ce geste de l’habituelle formule « si vous changez d’avis, vous pouvez toujours nous contacter » et prit congé d’elle avec une politesse exagérée – en omettant, cependant, de la regarder dans les yeux.
Alicia claqua la porte avec rage. En plus de la lourde dette qui pesait désormais sur ses épaules et de la situation inextricable dans laquelle elle se trouvait, demeurait l’énigme de la disparition de ce paragraphe. Qui s’en était emparé ? Qui l’utilisait-il, désormais ? Et pourquoi n’avait-on pas volé le texte entier ?
Elle s’assit sur son canapé et fit le tri entre tous ses désirs et pensées contradictoires. Quelles options lui étaient-elles offertes ? Stéphane, qui avait été longtemps une épaule sur laquelle elle se reposait, avait au fil du temps abandonné l’idée qu’elle lui proposât un jour un nouveau texte, et s’était alors concentré sur ses autres poulains. L’appeler n’éclairerait aucunement les zones d’ombre qui se dressaient devant elle.
Elle parcourut à nouveau la lettre. Bien que le patronyme Maria Durand lui évoquât quelques souvenirs, ceux-ci se révélèrent brumeux, et se les remémorer lui exigea une recherche sur internet. Elle ne s’était jamais souciée de ceux qui l’employaient ; toutes les négociations passaient par Stéphane, elle, elle se contentait de fournir les textes. Après seulement quelques minutes, elle put dresser un profil relativement fidèle de la directrice d’Art&Co.
Après des études brillantes à l’Université Huichaco 1 qu’elle mena tout à la fois en littératures et en droit, Maria Durand lança, avec l’appui financier de la métropole et quelques entreprises de Huichaco, le site Art&Co qui eut l’effet d’un pavé dans la mare ; de nombreux auteurs s’insurgèrent des méthodes qu’elle employait, du peu de considération qu’elle avait pour les artistes, et de la vision très matérialiste qu’elle avait de l’objet livre. On avait organisé une grande marche en faveur de « L’Art Sur Papier » qui fut avorté pour des raisons, évidentes selon les autorités, de sécurité.
Sur ses nombreuses photos, elle figurait parmi des politiciens influents, des gangsters au bras long, des auteurs très médiatisés ; sur les différents réseaux sociaux autorisés par Huichaco, ses comptes, suivis par des millions d’abonnés, diffusaient des messages à intervalles réguliers, réglés comme une horloge. Elle se contentait de partager des articles élogieux à son égard, d’écrire quelques banalités sur sa success story, et, quand enfin elle parvenait à se défaire des communicants qui devaient vraisemblablement l’entourer, l’encadrer à longueur de journée, il lui arrivait de créer la polémique. Il lui arrivait de critiquer avec férocité des écrivains auréolés d’un trop grand succès en regard de la médiocrité de leur style.
Ces pastilles, Alicia les lut non sans déplaisir. Bien au contraire. Elle concédait même à son ennemie proclamée un réel talent qui lui avait valu quelques phrases que la jeune écrivaine aurait bien voulu écrire elle-même. Elle aimait ce dépouillement, cette acidité, cette efficacité ; ces effets-là, elle les recherchait elle-même. Elle sentit en son for intérieur se nouer le destin de Maria Durand avec le sien.
C’était elle, en effet, qu’il fallait viser. Elle qu’il fallait atteindre. Elle saurait la séduire, la convaincre de la nécessité, dans la structure de ce texte qu’elle chérissait tant, du paragraphe manquant.
Son téléphone sonna. Stéphane.
« Salut, ma belle ! », dit-il d’un ton faussement joyeux. « Tu es dispo, là ?
—Ouais, Steph. C’est pour quoi ?
—Je vais t’expliquer ça. Tu me rejoins ? Je suis en bas, en voiture. »
Elle ouvrit les rideaux qu’elle avait laissés fermés depuis déjà une semaine, puis jeta un œil à travers la baie vitrée. Son regard s’arrêta un instant sur la plage en contrebas, qui s’étendait sur des kilomètres et faisait face à l’océan pacifique. Elle s’y perdit, resta confuse devant ces milliers de pixels cristallins formant une réalité. Cette même réalité qu’elle n’affrontait qu’à de rares occasions, cette même réalité qu’elle niait lorsqu’elle se plongeait des mois durant dans l’écriture de ses textes ou, plus récemment, dans la contemplation béate des gloires éphémères de la télévision.
Elle se frotta les yeux ; les rais agressifs de lumière avaient fini par venir à bout de ces derniers. Allez, réveille-toi Alicia ! Elle s’apprêta un minimum et rejoignit Stéphane dans la voiture.
Le chauffeur de son manager avait garé son véhicule, un imposant 4x4 noir, juste devant la villa d’Alicia. Elle pénétra à l’intérieur, et se trouva soulagée de constater que les vitres avaient été teintées, aussi bien dedans qu’à l’extérieur. Elle y contempla son reflet. De larges cernes soulignaient la fatigue qui pesait sur elle ; ses yeux étaient injectés de sang ; elle avait apparemment gagné ces derniers mois quelques nouveaux cheveux blancs ; ses joues s’étaient creusées au même rythme que sa perte importante de poids. Pourquoi s’obstinait-elle à vouloir faire ce travail qui lui rongeait le corps ?
Elle découvrit Stéphane dans un état de décrépitude similaire, à ceci près que son organisme avait décidé d’emprunter le chemin inverse : son embonpoint, déjà bien consommé la dernière qu’elle l’avait vu, avait doublé de volume, et sa grande crinière noire s’était tant clairsemé qu’il s’était résolu à se faire la boule à zéro.
La voiture démarra en trombe. Elle dévala bientôt les collines caillouteuses.
« Alors, Alicia, ça roule ?
—Pas trop.
—Je sais. C’était une question rhétorique. », répondit-il avec un sourire malicieux. « Il y a déjà eu un article ce matin sur toi. J’ai négocié pour qu’il ne soit pas trop relayé. Mais je sais pas si je pourrai tenir longtemps comme ça.
—T’as une solution ?
—Alicia ! Une solution ? Si j’ai une solution pour quelqu’un qui ne va bientôt plus avoir d’argent ? Putain, mais ma pauvre, là, c’est comme si tu étais morte !
—Alors pourquoi tu m’as convoquée ?
—Pour te convaincre. J’ai appelé Art&Co aujourd’hui. La proposition qu’ils t’ont faite, franchement, elle est géniale. Ne passe pas à côté, Alicia ! 
—Et pourquoi on ne s’est pas vus chez moi, au juste ? On aurait très bien pu avoir cette conversation chez moi.
—Tu me connais, Alicia. On est en route pour le siège social d’Art&Co. »
Elle s’apprêtait à lui passer un savon lorsque son téléphone vibra dans la poche. Elle s’en saisit, l’ouvrit. Une notification en provenance d’un journal composé de paparazzis lui indiqua :
 
MARIA DURAND A ÉTÉ APERÇUE SUR LA PLAGE DE HUICHACO. BIENTÔT, EN EXCLUSIVITÉ, DES PHOTOS. N’HÉSITEZ PAS A NOUS PARTAGER VOS INFOS EXCLUSIVES.
 
Habituellement, son smartphone ne lui livrait aucune information à propos de la directrice d’Art&Co, mais il semblait que ses recherches récentes sur internet avaient incité son compte Google à activer une alerte pour toutes les informations concernant Maria Durand. La surveillance généralisée avait parfois du bon.
Elle offrit à Stéphane son plus beau sourire et lui dit.
« On va plutôt aller faire un tour à la plage.
—Non, non, Alicia, ce n’est pas négociable.
—Regarde mon téléphone, et tu trouveras mon idée un peu plus « négociable ». ».
Stéphane soupira d’exaspération, et tapa sur un écran tactile incrusté dans le siège avant lui faisant face l’adresse de la plage de Huichaco. Les freins crissèrent ; la voiture venait tout juste de changer de direction.
 
Ils se garèrent dans un parking surplombant l’océan pacifique et réservé aux visiteurs détenteurs d’un compte en banque suffisamment rempli. Alicia retira précipitamment sa ceinture et se jeta à l’extérieur, bientôt suivie par Stéphane dont les traits dissimulaient avec peine son agacement.
De là où ils étaient, ils pouvaient distinguer la foule massive, bruyante, et cependant unie par la couleur verte des vêtements qui la composaient. Elle s’était rassemblée devant la tente de Maria Durand, et formait maintenant une ligne qui s’étalait sur des dizaines de mètre. Régulièrement, des gorilles costumés évacuaient les admirateurs les plus récalcitrants ; un tel dépassait une personne qui se trouvait devant lui ; un autre était trop agité au goût de la directrice d’Art&Co.
Tandis qu’Alicia dévalait les marches d’escalier donnant sur la plage, Stéphane, qui marchait un peu plus lentement, l’interpella.
« Oh, Alicia ! Il va te falloir toute la journée pour lui parler ! Laisse tomber, on ira demain à Art&Co.
—Et qui te dit que demain elle sera à Art&Co ? Puisqu’elle est là, on tente le coup !
—Non, tu n’as pas compris Alicia. », répondit-il, essoufflé de l’avoir rattrapée. « Si jamais elle t’accorde un entretien aujourd’hui, il ne durera que quelques minutes. Toi, il te faut au minimum une demi-heure pour discuter de ton cas. C’est pas les bonnes conditions pour aller lui parler. »
Elle allait arriver jusqu’au premier des mille parasols plantés dans le sable lorsque les paroles de Stéphane atteignirent ses oreilles et l’incitèrent à stopper net sa course effrénée. Elle réfléchit aux peu d’options qui lui étaient offertes, et après seulement quelques minutes, exigea à Stéphane qu’il lui apportât un mégaphone. Son agent fit l’aller-retour en pestant contre sa cliente qui le sommait de se presser. Lorsqu’elle eut enfin l’objet entre les mains, elle se saisit du canif qu’elle portait toujours sur elle, le posa sur sa gorge, puis clama
« Maria Durand ! Je suis Alicia Leroux, et vous m’avez volé mon œuvre. Cette œuvre qui vient de mes tripes, qui est née d’années de réflexion. Vous venez de m’ôter tout désir de continuer à écrire ! Vous vous imaginez ? L’écriture, c’est ma vie, madame Durand ! Mi puta vida !
« Si vous n’acceptez pas tout de suite de me voir, je me suicide ! Là, en direct ! Et je sais à quel point ça vous ferait de la putain de mauvaise pub, n’est-ce pas ? »
La foule, jusqu’alors bien uniforme, se fit tout à coup grouillante, disséminée, pour finalement se séparer dans des hurlements macabres.
Alicia vit les gorilles de Maria Durand s’approcher d’un pas lent vers elle.
 
Maria Durand lui avait donné rendez-vous dans une heure dans son atelier créatif. La tête d’Art&Co avait décidé d’accompagner le message d’invitation très formel d’une mention supplémentaire : « Je vous admire, mademoiselle Leroux. ». L’écrivaine l’avait lue juste avant de remonter dans la voiture de Stéphane, et, malgré l’insistance de ce dernier pour entamer une discussion sur le comportement de sa cliente qu’il estimait insensé, elle était restée muette tout le long du trajet.
Si Alicia éprouvait du respect pour la verve de Maria Durand, elle serait incapable pour autant de lui vouer un culte. Ce qui lui plaisait, ce qui animait ses tripes, ce qui la maintenait réveillées des nuits entières, c’était la subversion, c’était l’érotisme, c’étaient les auteurs qui osaient déconstruire le réel pour en dévoiler sa mécanique. Maria Durand n’exerçait pas son talent à cette noble tâche, elle en faisait usage pour croquer des portraits acidulés de celles et ceux qui faisaient l’actualité. Au détriment de l’art.
Non qu’Alicia eût quelque chose à redire de cette pratique. Nombre de portraitistes figuraient parmi ses plus grandes influences. Elle reprochait à l’éditrice de mettre sa verve au service du vide dégueulé par tous les médias dominants ; elle lui reprochait de plonger sa plume dans une encre aux effluves déjà chargées de naphtaline.
Elle demanda au chauffeur de retirer le film teinté de la vitre à ses côtés. Stéphane s’en insurgea et, face au regard foudroyant que lui lança Alicia, décida de ne pas s’impliquer davantage dans cette lutte vaine.
Ah, Huichaco ! Comme elle l’aimait cette ville ! Comme elle aimait les contempler ces maisons colorées d’architecture variée – au point de tutoyer parfois le mauvais goût –, comme elle aimait sentir les odeurs des empanadas camarones queso que concoctaient des indigènes au visage buriné et qui à toute heure de la journée gardaient le sourire, comme elle les aimait ces chiens sauvages courant derrière les taxis collectifs aux tôles rongés par la rouille ! Huichaco, elle y était née et elle ne l’avait plus jamais quittée. Elle avait longtemps songé à la quitter, à s’installer à Paris pour y faire une carrière qui aurait vraisemblablement décollé plus rapidement. Mais, après chacun de ses voyages, qu’il fût ou non de longue durée, elle était restée sur la terrasse de sa villa à n’y rien faire d’autre que de scruter les innombrables détails de la ville bohème.
Le 4x4 descendit en trombe une colline et atteignit le quartier des affaires où des architectes fanatiques du Corbusier avaient bâti de grands édifices destinés aux femmes et aux hommes qui étaient venus s’installer ici lors de la Crise Blanche. Des débris de l’ancien monde gisaient encore sur les vastes terrains de terre battue qui faisaient face aux HLM lugubres ; ici, on trouvait un masque indigène, là des grilles graisseuses ayant servi à des barbecues.
Alicia demanda au chauffeur de teinter à nouveau sa vitre.
 
L’atelier se trouvait exactement à la frontière entre cet univers factice et les couleurs chatoyantes de la vieille ville, en contrebas d’une rue à l’abri du regard des chalands. Les gorilles en franchirent le seuil et indiquèrent d’un borborygme à Alicia et Stéphane qu’ils étaient aimablement invités à rentrer eux aussi.
Ils traversèrent un couloir étroit aux murs ferrailleux et atteignirent le cœur de l’édifice. Quelques primates se baladaient sur des barres métalliques accrochées au plafond ; d’autres tapaient frénétiquement sur des machines à écrire formant des rangées de part et d’autre du gigantesque entrepôt. Au milieu, trônait Maria Durand, qui lisait un livre papier – le luxe ! – sur un transat.
Elle leva les yeux sur Alicia et Stéphane qui avançaient d’un pas lent vers elle et esquissa un sourire. Avec grâce, elle se leva et fit glisser ses pieds jusque ses invités.
« Ne craignez rien, mes amis. Je ne vais pas vous manger. », siffla-t-elle.
« Vous nous devez des explications. », commença Alicia.
« Oh mais oui, certainement. J’entends bien votre besoin d’en savoir plus sur la situation. Permettez-moi cependant de vous présenter un tableau de mon cru. Il illustrera mieux que des mots mon propos. »
Sans attendre de réponse de la part de ses interlocuteurs, Maria claqua des doigts. Quelques minutes plus tard, un gorille posa un chevalet couvert d’une toile de soie, et le dévoila.
Des traits précis et minutieux y figuraient une montagne parcourue de chemins tortueux. Sur la terre plate, El Plan, des villas gigantesques dont les fenêtres en forme d’yeux regardaient le sol ; sur les hauteurs, des dizaines de maisons de tôle observaient tristement des nuages gris qui dissimulaient un ciel teinté çà et là de bleu. On pouvait distinguer dans les bus qui dévalaient les collines le visage buriné, exténué de femmes et d’hommes vêtus de blouse azur estampillée de slogans, de logos, de catchphrases.
Ces dessins lui rappelaient quelque chose. Elle extirpa de sa poche son téléphone et, discrètement, chercha sur internet les logos d’Art&Co. Maria Durand avait extrait de son tableau une dizaine de dessins qui constituaient désormais les images de promotion de son entreprise. Isolés, il lui semblait pourtant qu’ils perdaient tout leur sens.
Rares furent les occasions pour Alicia de contempler une œuvre si complexe, fourmillant de tant de détails. Si la situation eût été différente, elle se serait enquise des techniques qui avaient permis sa réalisation, de l’interprétation que l’auteur faisait de sa toile. Le sourire carnassier de Maria acheva de l’en dissuader.
« Savez-vous combien de temps j’ai mis à peindre ce tableau ? Non, vous ne pouvez pas imaginer. Dix ans. Je me suis réfugiée dans ce hangar des années, et je vivais seulement de l’argent que m’avaient cédé mes parents.
—Vous allez me tirer une larme, madame Durand. », lâcha Alicia.
« On m’avait dit que vous étiez pleine d’esprit. On ne m’a donc pas menti ! Oh, comme je vous plains, Alicia ! Toutes ces années que vous avez gâché pour un hypothétique roman ! Vous ne désirez donc pas être lue ? Vous ne voulez pas que le monde connaisse votre grand esprit ?
—Je ne cherche pas la gloire. Je ne cherche pas la reconnaissance. Je cherche juste à donner à mes lecteurs la vision exacte que j’ai de la vie.
—Quel noble objectif ! Je serais bien incapable d’en faire de même. Mais mettons-nous d’accord sur une chose, voulez-vous ? Notre alphabet ne compte que vingt-quatre lettres, et notre vocabulaire, que j’estime riche, ne vous inquiétez pas, n’est pas infini. Après que j’ai achevé mon tableau dont personne ne voulait, j’ai plongé dans une profonde dépression.
—Là, vous allez réellement me faire chialer.
—Mais faîtes, faîtes ! Mon job, ce n’est pas de vous faire ressentir des sentiments ?
—Non, votre job consiste apparemment à dérober les œuvres des autres. »
Maria éclata de rire.
« Non. Ça, ça s’appelle faire sa bibliographie. S’inspirer des mots et des idées des autres n’a rien de mauvais. Au contraire, ça permet de faire honneur aux œuvres qu’on emprunte.
—C’est du vol, madame Durand ! Du putain de vol !
—Non, Alicia. Et je vais vous le prouver. »
D’un geste de la main, Maria ordonna au gorille posté non loin d’elle de lui remettre une tablette tactile.
 
Après quelques manœuvres, l’écran se couvrit de pixels blancs grouillants traversés de corps humains ; puis le nuage numérique se dissipa et laissa place à une salle de réunion présidée par Costard Cravate.
Des femmes et des hommes, vêtus uniformément de blanc et de noir, s’affairaient en silence autour d’une table ronde de bois, luisante, et grattaient sur des post-it quelques mots qu’ils faisaient passer à Costard Cravate dont le visage circonspect ne laissait flotter aucun doute quant au peu d’intérêt qu’il portait au travail de ses collaborateurs. Pourtant, il leur accordait un crédit suffisant pour ordonner aux gorilles installés devant des machines à écrire les phrases qui lui était suggéré.
Face à eux, un écran imposant, incrusté dans le mur, diffusait des textes en mouvement, corrigés à une vitesse inhumaine. Maria zooma sur l’un des paragraphes en construction.
 
« Depuis longtemps déjà il avait abandonné. Volatilisée son ambition de construire un grand théâtre où se mettraient en spectacle des comiques, des bouffons. Disparu le désir de trouver au sein d’une société qu’il ne comprenait pas et qui le rejetait un rôle social de grande envergure. L’instantanéité primait sur la longévité, et bâtir une œuvre patiemment était signe de paresse. Lui qui s’était toujours démarqué par la longue maturation de ses idées ne suivait plus le rythme échevelé qu’imposait la société. »
 
Déjà, mec, tu peux enlever la dernière partie. Tu sais, toutes ces conneries sur l’instantanéité, la longévité, tout ça. Voilà, voilà. L’abandon, le volatilisée, disparu, tu laisses tomber, on fait du divertissement, dude ! Tu vois que tu peux le faire ! C’est bon, maintenant, on est bien.
 
« Son ambition de construire un grand théâtre où se mettraient en spectacle des comiques,… »
 
Te bile pas, mec, on finira la phrase plus tard ! Quel génie cette Alicia Durand !
 
Alicia fulminait. Ce tas de fumier venait de lui dérober son œuvre et de lui en retirer toutes ses aspérités. Ils avaient recraché un produit lisse, divertissant, sans profondeur, et ne s’étaient aucunement souciés d’au moins faire honneur à son texte. Quitte à le lui voler, au moins auraient-ils pu s’en servir pour en extraire une autre histoire, pour en dérouler d’autres thématiques.
Elle s’apprêtait à asséner une claque à Maria Durand lorsque Stéphane lui attrapa le bras et planta dans ses yeux un regard résolu. Il avait abandonné. Pour lui, l’issue de la bataille n’irait pas en leur faveur. Bien au contraire. Il prit congé des deux femmes, et alla fumer une cigarette à l’extérieur
La directrice d’Art&Co n’émit aucun son, mais le sourire radieux qu’elle avait plaqué sur le visage exprimait l’état d’allégresse dans lequel elle se trouvait. Après quelques minutes de silence, Maria appuya sur l’icône « Caméra 2 » sur sa tablette.
Simon Bonnefoy, le héros de The XXL Love, assis sur une chaise de bureau rongé par des années d’utilisation, tapait frénétiquement sur le clavier d’un ordinateur dont l’écran diffusait les paragraphes. Les mêmes paragraphes qu’ils avaient vu lors de la réunion de Costard Cravate & Co.
« Voici une nouvelle expérience télévisuelle. », dit Maria Durand, toujours ravie. « Nous filmons en direct la naissance d’une œuvre ! D’une grande œuvre ! Regardez tous les spectateurs connectés à cette vidéo. Un million, Alicia. Alicia, un million de spectateurs est en train de regarder se former de la littérature, de la vraie !
—Non. Ce n’est pas de la vraie littérature.
—Bien sûr que si. Nous piochons dans les textes d’auteurs confirmés pour faire un collage post moderne de la littérature ! Nous avons simplement vocation à faire de l’hyper modernité, rien que ça. »
De l’hyper modernité… Ces mots, Alicia les avait entendus des milliers de fois. Il s’agissait de termes en vogue qualifiant les œuvres qui connaissaient les plus grands succès de son époque ; lorsqu’elle les avait vus utilisés dans l’une des critiques consacrées à Copie Carbone, elle avait failli appeler le journaleux en cause et l’engueuler comme un malpropre. Stéphane l’en avait empêchée au dernier moment, arguant qu’au contraire elle connaîtrait bientôt le succès qu’elle avait si longtemps escompté.
Que ses idées eussent atteint les oreilles du grand public impliquait que la foule invisible de ses admirateurs comptait parmi elle des lecteurs sans recul. Des lecteurs incapables de saisir son propos, incapables de détecter l’ironie des situations qu’elle décrivait. Dès lors que cette pensée s’insinuait dans son esprit, des vertiges s’emparaient d’elle et l’empêchaient d’écrire le moindre mot sur sa machine à écrire. Lorsque ces crises d’angoisse s’échappaient de son corps, et qu’Alicia revenait sur ces femmes et hommes qui n’avaient pas su voir le message qu’elle souhaitait faire passer, elle songeait à cette partie de son lectorat, aussi infime fût-elle, qui la comprenait, et elle retrouvait un peu d’apaisement.
Bien que ses attentions se fussent focalisés sur des auteurs plus prolifiques qu’elle, Stéphane s’était révélé au fil de ses années de perdition un soutien fort, essentiel, un soutien sans lequel elle se serait certainement logé une balle dans le crâne. Toutes ces heures passées sans mots, sans phrases, sans idées, toutes ces heures passées face à une feuille blanche reflétant la mort de son talent, toutes ces heures, elle n’aurait pu les supporter sans son fidèle agent qui s’était rendu disponible dès lors qu’elle le lui exigeait.
La situation que lui faisait vivre Maria Durand se révélait inédite. Jamais personne, mise à part elle-même, ne lui avait dressé d’obstacle. Aujourd’hui, elle se sentait complètement démunie ; sans arme, elle devait vaincre un géant aux muscles noueux.
Stéphane revint de sa pause clope et demanda à Alicia de parler seul avec elle. Ils prirent congé un instant de Maria Durand qui accepta avec un grand sourire, ajoutant qu’elle avait tout son temps.
Après quelques minutes de marche, ils se retrouvèrent dehors, face à l’entrepôt de Maria Durand, dans le coin fumeur qui consistait en un cendrier et un toit de plexiglas strié de bandes bleues et rouge. Des rais de lumière s’y frayaient et dessinaient sur la chemise blanche d’Alicia des hachures noires.
Stéphane alluma une nouvelle cigarette.
« Alicia… Ils t’ont tout pris.
—Comment ça ?
—Tout. Tous tes textes, ils les ont rachetés. Tu n’as plus rien. Tout appartient à Maria Durand désormais.
—Putain…
—Tu devrais accepter la proposition de Costard Cravate. C’est le seul moyen de t’en sortir, à ce niveau-là.
—Mais t’es en train de me demander de payer mon cul, là, Steph ! »
Il lâcha un soupir.
« On a pas le choix. Tu as l’argent pour la payer ou pas ?
—Non.
—Tu comptes le trouver comment alors ? Tu vas te trouver un taff ? Mais personne ne va te prendre ! Même dans les fast-food, ils te demandent des diplômes, maintenant… Tu es écrivaine, ne n’oublie pas, et ce job, Dieu merci !, n’a pas encore été affecté par la politique d’uniformisation du gouvernement ! On peut encore faire preuve d’originalité, même après des années de répression. »
Il marquait un point, ce qu’Alicia ne chercha pas à noter. Elle se contenta de lui demander une cigarette, ce qui dessina sur le visage Stéphane une moue d’étonnement ; le regard noir que lui lança la jeune femme l’incita à n’émettre aucun avis, et à lui donner rapidement une clope.
« Bon. C’est d’accord. On va aller le signer ce foutu contrat. »
Il s’apprêtait à lui tapoter lorsqu’il reçut un coup vif dans les côtes. Ils se mirent en marche, lentement, vers l’entrepôt où Maria, debout, les attendait avec une liasse de papiers noircis d’écriture.
Malgré le quart d’heure d’attente que lui avaient fait subir ses hôtes, son sourire ne s’était toujours pas estompé.
 
Alicia tapait frénétiquement sur les touches de sa machine à écrire. Si le contrat qu’elle avait passé avec Maria Durand ne lui avait pas apporté de nouvelles perspectives innovantes quant à sa manière de raconter une histoire, Art&Co lui avait passé commande d’un texte qui l’inspirait fortement. Sans réfléchir, elle s’était jetée sur cette opportunité, et avait retrouvé cette inspiration dont l’absence l’avait tant fait souffrir.
Le stage avait consisté à remplacer pendant quelques mois un des gorilles chargés d’écrire le roman de Simon Bonnefoy, et bien qu’elle n’eût pu à aucun moment soumettre une de ses idées, elle avait étonnamment pris du plaisir à s’emparer d’œuvres déjà existantes pour en former une nouvelle. Son abnégation dans le travail avait plu aux hauts pontes d’Art&Co.
Ceux-ci lui avaient donné carte blanche et accordé un an de salaire pour qu’elle écrivît ce qu’elle désirait. L’obéissance dont elle avait fait preuve les avait même incités à former la promesse de ne pas modifier son manuscrit. Après des mois et des mois à obéir à des prérogatives d’Art&Co, elle avait considéré avec bienveillance et sans défiance cette brèche et s’était lancée dedans.
La date limite approchait. Il ne lui restait plus que quelques heures. Et pourtant, avec un immense soulagement, elle mit un point final à son texte, et se félicita d’avoir pu respecter les délais que lui imposait l’entreprise qui l’embauchait.
Des années qu’elle n’avait pu faire ça.
Elle annonça la bonne nouvelle par SMS à Maria qui se chargea de faire passer l’information sur les réseaux sociaux.
 
ALICIA LEROUX VA PUBLIER LA SUITE DE COPIE CONFORME. ELLE S’INTITULERA COPIE CONFORME 2.
 

FIN

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Huichaco. Une ville mystérieuse, nichée sur une île en Amérique du Sud. Une ville qui rappelle Valparaiso, mais une Valparaiso rongée par des HLM, des buildings gigantesques, des politiques économiques libérales. Ce texte suit le destin de la famille Krasinski qui est à la tête d'une entreprise qui s'appelle Building Dreams. Cédric Krasinski forme le projet de construire des téléphériques qui rejoindraient le centre de la ville avec les collines. Sa belle fille s'y oppose. La nouvelle raconte, en autres choses, le combat qui va les déchirer.
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La route s’arrête là, avalée par le béton rampant de la ville.
Elles descendent d’un bus rongé par la rouille, saluent le chauffeur, un type édenté à la barbe touffue, et foulent enfin le sol pavé de pierres rouges de Huichaco. Les premiers pas se font dans la douleur. La plante de leurs pieds n’a rien touché de dur depuis des mois.
La petite tire la chemise en lambeaux de Siren. On lit la faim dans ses yeux.
Le tsunami a tout avalé. La marque de ses dents se trouve partout : les graffitis délavés, les murs picorés, les flaques d’eau disséminés… Les huichaquiens ont construit précipitamment des maisons de tôle, qui ne résisteraient pas à une seconde attaque de la Pachamama. Ou de Gaïa - on ne sait plus bien à quel dieu se référer ou si même il en existe encore un. Les quelques habitations qui ont résisté se trouvent au-dessus d’elles, dans les collines. Là-haut, le mur de béton qui sépare la cité en deux a su contenir l’assaut.
Elles parcourent la partie plane de Huichaco. Des stands d’empanadas se dressent sur les trottoirs. L’habitude ou l’espoir de voir rouler des voitures sur la route les empêchent d’occuper cet espace-là. Des cris retentissent derrière elles. Ils leur proposent de la nourriture à des prix concurrentiels. La petite jette un regard à Siren, qui hausse les épaules. Elle n’a pas d’argent. Pire : elle ne se souvient plus de sa valeur.
« Pourquoi ils les vendent, Siren ? C’est fini, ils savent pas ? Il faut juste survivre maintenant. »
Elle ne répond pas. Elle ne veut pas lui dire que c’est précisément ce désir de compétitivité qui les a menés à leur perte. Que c’est leur décision de fermer les yeux sur la colère des esprits de la nature qui a englouti le monde sous l’eau. Rien de tout ça n’est nécessaire pour se nourrir et s’abreuver.
« Nous allons trouver un autre endroit où manger, Paz. Ne t’inquiète pas. »
Au loin, Siren aperçoit les ruines d’un supermarché, couronnées par des effluves de graisse. Elle les indique du doigt à la petite, qui esquisse un sourire. Les gargouillements du ventre qui les ont accompagnées tout le long du trajet gagnent en intensité à mesure qu’elles s’approchent du bâtiment.
Une pancarte est plantée devant. Le logo de Líder a été effacé à la va-vite pour être remplacé par les mots El Bar. Des caddys parsemés de trous de rouille forment une haie pour indiquer le chemin menant à l’établissement. Quelques enfants sautent dessus et font la course, mais ils sont vite poursuivis par des gorilles en complet veston dont le grognement couvre le brouhaha qui règne à l’intérieur. On les voit disparaître dans le brouillard du port. Siren serre vivement la main de Paz.
« Arrête, dit la petite. Ça fait mal ! »
Une fumée épaisse mêlée d’alcool et de viandes grillées les accueille. El Bar consiste en un grand corridor de carrelage froid, où poussent parfois de longues plantes vertes. De chaque côté, des tireuses à bière grinçantes et des barbecues crépitants sont tenus par des hommes torses nus, tatoués d’une grosse marmite noire. Des foules de gens vociférant forment une queue tout autour. On gueule. Ça va pas assez vite ! Grouillez-vous, putain !
Siren et Paz s’insèrent dans l’une des files. Le type devant eux se tourne vers elles, puis se met à les renifler. Ses yeux globuleux, striés d’éclairs rouges, s’ouvrent grand.
« Vous seriez pas l’un des leurs par hasard, s’adresse-t-il à Siren ?
—Non.
—Alors pourquoi que vous puez pas alors ?
—J’ai du savon, répond-elle en exhibant de sa sacoche un cube blanc. »
Il l’agrippe et se le fourre dans la bouche. Le sourire béat qu’il avait plaqué sur le visage se transforme en une grimace de dégoût qui dévoile des dents croquées par l’alcool et les drogues. Il recrache aussitôt. Au sol, le savon gît dans une marre de bile et de sang.
« Ça se mange pas.
—Vous êtes perspicace. Vous comptez nous rembourser comment ?
—J’ai rien sur moi. »
Elle fait cliqueter le revolver qui se trouve dans la poche.
« Ok, ok, j’ai peut-être quelque chose ! J’ai deux empanadas.
—Pourquoi vous faites la queue, alors ?
—Pour en vendre là-bas, dit-il en désignant la porte de sortie. Ça me fait du fric. Ça sert à rien, mais ça m’occupe. »
Il leur tend deux chaussons gonflés de viandes et d’oignons. Elle les attrape et les donne à Paz.
« Voilà, tu peux manger maintenant.
—Pourquoi que vous en prenez pas, vous ?
—Parce qu’elle est
—Tais-toi, coupe Siren. Ça ne le concerne pas. Dîtes-moi, vous savez où se trouve la maison balbutiante ? »
Par gestes, il indique l’est.
« Vous avez qu’à faire deux ou trois quadras. Faîtes gaffe, la Doña est pas commode.
—Oui, je sais. »
Et elles quittent El Bar.
Les premières secousses les font chuter. Les suivantes fragilisent les étais de la maison, qui s’effrite en un nuage de particules blanches.
De grandes vagues font pression sur le huis, qui pousse des cris grinçants. Il ne reste que quelques minutes avant qu’elles ne fassent irruption à l’intérieur.
Siren et Paz sont assises sur le tapis du salon. L’épaule de la petite tremble au rythme de ses sanglots. En face d’elles, les flocons de neige du téléviseur ne cessent de tomber. Leur chute s’accompagne d’un grésillement assourdissant.
Un grand fracas retentit. Siren se recroqueville sur Paz. Elle forme un cocon tout autour d’elle. Sur son dos, elle sent des tentacules d’eau la frapper. Bientôt, ils se mettent à la ronger. Son visage impassible ne laisse pas transparaître la panique qui s’est emparée d’elle.
Quelques minutes plus tard, l’assaut cesse.
Le silence règne.
C’est la fin.
Quelques minutes de marche leur suffisent pour atteindre la maison balbutiante, qui ressemble davantage à une grange. Les murs sont couverts de graffitis bigarrés et d’insultes. La plupart traite la Doña de sorcière. Les huichaquiens pensent qu’elle a pactisé avec les occupants du Navire Errant pour que sa maison survive au tsunami.
Siren toque à la porte. Elle entend l’occupante grogner à l’intérieur. Le judas grince. Un long moment passe avant qu’elle n’ouvre, un fusil rafistolé à la main. Ses cheveux gras et gris s’agitent au même rythme que sa logorrhée.
« Vous êtes qui, vous ? Vous en avez pas marre un peu de venir me chercher des noises ? Vous devriez êtes contents que j’aie survécu ! J’ai des reliques de l’ancien monde chez moi, on pourrait se rassembler et puis se souvenir du bon vieux, autour d’un bon café. Mais bon, vous voulez en faire qu’à votre tête. Votre colère est stupide, franchement. Dégagez maintenant, je veux plus vous voir ici ! Vous êtes pas les bienvenus !
—Nous ne venons pas pour vous insulter, Doña. Nous venons pour recueillir des informations. Nous pensions que vous sauriez peut-être où trouver…
—Je vous arrête tout de suite avant que vous disiez le mot, répond la vieille harpie, le canon dirigé sur le front de Siren. Entrez avant que je change d’avis ! J’ai un thermos rempli de cafés, si l’envie vous en dit. Sauf pour la petite, elle a pas l’âge. »
Elles s’assoient autour d’une cheminée de marbre. Le visage de la Doña est apaisé. Personne ne s’est adressé à elle autrement que par des insultes depuis des années. Elle profite du calme de ses invitées pour occuper tout le temps de parole – Siren acquiesce parfois, Paz reste muette. Elle leur raconte les mythes et les légendes de l’ancien monde.
Quand les bus et l’argent circulaient encore dans les villes.
Elle en arrive enfin au Navire Errant.
« Si vous êtes là, c’est que vous pensez sûrement que je suis de mèche avec eux. Vous seriez pas dans le faux, cela dit ! Mais ne me faîtes pas dire ce que j’ai dit, hein. Je suis pas leurs amies ! Même si elles sont pas si pires, contrairement à ce qu’on dit. Moi, dans l’histoire, je sentais gronder les esprits gronder en-dessous, alors j’ai juste fait ce qu’il fallait pour éviter la catastrophe. Je m’en suis pas trop mal sortie, hein ?
—Oui, Doña. Vous vous en êtes bien sortie. Sauriez-vous nous dire comment nous rendre jusqu’au Navire Errant ?
—Déjà, il est plus si errant que ça, le bateau. Il a beau être rempli d’esprits et tout le tintouin, il a pas résisté non plus au tsunami. À mon avis, vous devriez le trouver vers les îles en face du port. Mais je suis pas si sûre, j’y suis pas retournée depuis le désastre. Faut y aller pendant la nuit.
—Merci beaucoup pour vos conseils.
—Attendez, j’ai pas fini ! Il vous faut des chevaux marins pour aller jusqu’à l’île. Il doit bien m’en rester un dans mon écurie. Ça fait des mois que je les ai pas sortis, si ça se trouve, ils ont crevé ! Moi, je sors plus de chez moi depuis la fin, j’ai peur qu’ils me crèvent. »
Sur les indications de la Doña, elles se rendent à l’écurie. Elles se fraient un chemin parmi les hautes mauvaises herbes, que Siren coupe d’un mouvement expert avec un couteau de cuisine rouillé. Elles arrivent enfin à un des enclos occupé par un cheval marin.
L’étalon se trouve dans un grand bocal rempli d’une eau trouble. On distingue difficilement ses pattes palmées et son museau recouvert de branchies. Leur arrivée l’agite. De grandes giclées marronnes éclaboussent Siren et Paz. Une nausée les empoigne. La petite crache au sol des morceaux de viande hachée. Elle jette un regard empli de pitié vers Siren, qui lui offre le sourire le plus rassurant de son répertoire. Les traits de l’enfant s’apaisent.
Non loin de l’animal se trouve un grand chariot. Siren y hisse le récipient rempli d’eau et pousse le véhicule jusque sur la route. Paz la suit d’un pas trottinant.
La perspective de revoir bientôt ses parents la rend heureuse.
Elle se réveille dans le noir et la moiteur.
La petite est retenue prisonnière dans les chairs de Siren.
Elle tapote contre les parois de peau. Une fois. Deux fois. Aucune réaction. Paniquée, elle tambourine, elle hurle à l’aide. Au bout d’un moment, un son creux résonne, suivi d’une voix métallique.
[Réinitialisation.]
Un mouvement. Siren se lève lentement, les yeux clignotants, grésillants. Un flot de paroles ininterrompues et absconses jaillit de sa bouche. Puis elle s’éloigne du champ de vision de Paz.
La lumière du jour apparaît enfin. Crue, puissante. Elle aveugle la petite, qui se frotte les yeux pour en venir à bout. Le brouillard se dissipe et laisse place à sa maison en ruines, parsemée de flaques d’eau épaisses et de débris de mur visqueux. Le portrait d’elle et de ses parents flottent devant elle. Elle l’attrape au vol et le contemple un long moment, les joues trempées par les larmes.
Siren revient devant elle. Elle se tourne et laisse voir à la petite la plaque de peau synthétique qui lui servait de dos d’où surgissent désormais des câbles déchirés.
Bien qu’elle soit imperméable, elle n’aurait pas dû survivre.
C’est un miracle qu’elle soit encore vivante.
L’est-elle vraiment, d’ailleurs ?
Elle demande à Paz si elle peut se couvrir avec une des chemises de sa mère. L’enfant accepte, à une seule condition.
Qu’elles se rendent à Huichaco.
Là où se trouvent Papa et Maman.
L’océan est recouvert d’un drap gris opaque. On dit que ce sont les dieux qui ont caché les îles au moment du tsunami. On dit que le responsable s’y terre et qu’ils ont tenu à le garder en sécurité là-bas. Les raisons qui expliquent ce geste sont diverses. Elles se contredisent toutes : certains racontent que le criminel est l’un des leurs ; d’autres que c’est un humain, mais qu’il est si laid que la vue de son visage provoquerait d’autres catastrophes.
Siren gare le charriot près de la rive, puis pousse le bocal dans l’eau. Le récipient flotte un moment avant de verser son contenu. Bientôt, l’étalon surgit à la surface et hennit de joie. Siren se jette sur la monture, suivie de près par la petite, qui s’accroche à elle fermement. Le cheval marin se met à galoper.
Après de longues heures passées dans la brume épaisse, à fouler le sol d’îles vides et à barboter dans d’immenses étendues d’eau, elles aperçoivent l’horizon la carcasse d’un bateau échoué sur une rive. Des trous qui se trouvent sur ses cotes jaillissent des lumières clignotantes. Une musique au rythme saccadé retentit là-bas. Des ombres dansent sans discontinuer. Sans se fatiguer.
Elles mettent une heure à arriver.
Quand elles se hissent à l’intérieur, les boules à facette et les hauts parleurs s’éteignent. Un souffle chaud parcoure le bâtiment, comme un murmure, puis il se transforme en une bourrasque, emportant avec elle des bris d’assiettes et des fourchettes. Poussées par le tourbillon, Paz et Siren finissent collées contre un mur de bois moite, les joues remplies d’air, les pupilles tournoyant sur elles-mêmes.
Puis, le calme s’installe.
Dans l’ombre, des bruits de pas lancinants se font entendre. Une femme vêtue d’une robe noire fait son apparition. Les reflets d’une ampoule nue accrochée au plafond se reflètent dans les creux de son visage et les pustules de son nez. Des crépitements électriques surgissent dans l’air, donnant naissance sur le dos de Paz et Siren à des gouttes de sueur froides.
« Vous ne verrez personne tant que vous ne serez pas vous-mêmes noyées, clame la maîtresse du Navire Errant. Ici, c’est le territoire des morts. Vous n’êtes pas les bienvenues. Partez d’ici.
—Et mon Papa et ma Maman, demande Paz ? Où est-ce qu’ils sont ? Avec Siren, on a fait des kilomètres pour venir jusqu’ici. C’est pas juste ! »
La femme sans âge vole jusqu’à elle et lui touche le torse. Des tremblements l’empoignent et ne prennent fin qu’après de longues minutes. Elle se dirige vers Siren et reproduit la même expérience ; au contact de sa peau froide, elle reste cependant impassible.
« Tes parents sont ici parmi nous. Quant à toi, que cherches-tu ? Ton âme ne m’a rien laissée lire.
—Je cherche des gens comme moi.
—Tu n’en trouveras pas ici. Les morts ici étaient faits de chair et de sang. Tu devras les chercher ailleurs. S’il en existe bel et bien. »
Et elle disparaît dans un nuage de fumée.
Essoufflée, la petite se retourne vers Siren, la suppliant du regard qu’elles s’arrêtent un instant. Elle accepte.
« Dis, Siren. T’as compris toi, ce qu’ils faisaient Papa et Maman ? Pourquoi ils allaient si souvent à Huichaco ?
—Ils vendaient des vocodeurs.
—Pour quoi faire ?
—Pour gagner de l’argent, j’imagine. Mais ça ne sert plus à rien maintenant. Maintenant, c’est fini, Paz. »
Paz est penchée sur la rambarde. Elle contemple les profondeurs de l’Océan.
Derrière elle, Siren examine ses épaules palpiter. La petite se retourne vers elle.
« Tu penses que c’est le seul moyen, lui demande la petite ?
—C’est ce que nous a dit la sorcière. Si tu veux revoir tes parents, c’est la seule solution. Bien sûr, tu peux continuer la route avec moi.
—Mais où est-ce que tu vas aller, toi ?
—Je ne sais pas. Je pense que je vais errer jusqu’à trouver l’un des miens. S’il en existe bien un.
—Tu ne veux pas m’aider à faire revivre mon Papa et ma Maman ?
—C’est impossible, tu le sais bien. »
Des larmes roulent sur les joues de Paz. Elle s’efforce de contenir les sanglots qui menacent d’éclater, respire un grand coup, fait volte-face et se jette dans l’eau.
Un éclaboussement, et puis c’est la fin.
Siren retrouve le cheval marin et reprend la route.
Elle se surprend à éprouver de la peine pour la petite.
Une semaine déjà qu’elles sont sur la route.
Sur le bas-côté d’une nationale, elles ont trouvé un stand qui vend des completos. Le visage crapoteux du vendeur s’est illuminé quand elles ont lui commandé l’un de ses sandwichs. Leur mutisme a cependant très vite fermé ses traits.
Elles se sont installés un peu loin, sur une ancienne aire d’autoroute séchée par les quelques rayons de soleil qui se sont exhibés quelques jours auparavant. Elles discutent un long moment.
« Pourquoi t’es pas l’un des leurs, Siren ?
—J’étais l’un des leurs. Je ne fais plus partie de leur famille maintenant. J’ai été libérée des algorithmes de mes maîtres.
— Ça veut dire que tu es comme moi ?
—Non. Je n’arrive pas à avoir d’empathie pour toi. Je suis consciente de ta douleur, mais aucune larme ne coule.
—Tu penses qu’on va retrouver Papa et Maman ? Je sais qu’ils sont morts, parce que leur bipeur marche plus du tout, mais tu penses que je vais pouvoir les voir ? Juste pour leur dire au-revoir !
—Je ne sais pas. Je voudrais bien les voir aussi. J’ai l’espoir qu’ils me fournissent des réponses. »
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Questionnaire de Scribay

Pourquoi écrivez-vous ?

J'aurais du mal à dire pourquoi j'écris. Je sais juste que si je n'écris pas pendant un certain temps, je suis malheureux, je ressens un manque. Les rares périodes où je n'ai pas écrit ne font pas partie de mes plus joyeuses !
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