Suivez, soutenez et aidez vos auteurs favoris

Inscrivez-vous à Scribay et tissez des liens avec vos futurs compagnons d'écriture.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
Image de profil de null

Renard .

Modifier le texte de présentation.

34
œuvres
6
défis réussis
1994
"J'aime" reçus

Œuvres

Renard .


Je me demande souvent où se situera la fin de l’égotisme, dans la lucidité ou dans le renoncement ? Je me demande aussi si je suis pire que les autres, ou mieux, ou juste pareille ? Puis je me demande encore si cette question idiote est le reflet de ma situation désespérée. Et je m’accuse de complaisance – d’auto-complaisance bien entendu !
Ce matin-là, quand Pascal m’a téléphoné pour me dire que Louis s’était suicidé, j’ai répondu : et il est mort alors ? J’ai deviné son haussement d’épaules navré, j’ai saisi la stupidité de ma réplique et me suis perdue dans un zapping déchaîné de réflexions en je. Les larmes coulaient sur mon visage comme la garniture grasse et sucrée sur un gâteau d’anniversaire polonais, des larmes écœurantes que je léchais avec une gourmandise honteuse. Je suis restée silencieuse, captive de mon monologue, embourbée dans des sables mouvants où chaque petit grain criait : moi, moi, moi. J’aurais pu interroger Pascal, lui offrir ce comment ? question-clé pour accueillir toute annonce de suicide. Je le sais, j’ai l’habitude. J’aurais pu déverser un torrent de paroles agitées pour ne pas m’engouffrer seule dans ce tourbillon des pensées.
Mais je me suis tue. Je me contemplais. Une fois encore, c’était mon chagrin qui courait les bras ouverts en gueulant mon prénom. J’avais déjà mal, mais la tempête de méchantes pensées tenait encore la vraie douleur à distance. On allait m’accuser, c’était sûr. On allait me le reprocher, raconter que c’était ma faute. Voilà, un bon point, au moins je n’éprouvais aucun besoin de demander pourquoi ? Dans mes rafales ego-plaintives, je prenais même le temps de me moquer de moi, de me rappeler que Louis justement disait de la culpabilité qu’elle était une des formes les plus accomplies de l’égocentrisme, un perfide jeu de toute puissance, car imaginer que l’on a la moindre responsabilité sur la vie des autres n’est qu’une habile manière de centrer le problème sur soi, encore sur soi. Alors je me suis dit que Louis allait me manquer, comment allais-je faire, moi encore, sans lui ? J’avais soudain envie de fredonner : La lune aussi est le nombril du monde.
Pascal a un peu attendu, puis il a dit : il s’est tranché la gorge.
J’ai dit : oh.
Il a dit : dans son bain.
J’ai dit : ah.
Il a dit : c’est sa mère qui l’a trouvé.
J’ai dit : mmm.
Il a dit : hier soir, vers onze heures.
Je n’ai plus rien dit. Je pensais. Des pensées pareilles à une tornade de film américain, un cyclone ravageur galopait dans ma tête comme dans un désert poussiéreux et emportait des éclats d’idées à toute allure. Quelle est la vitesse d’une pensée effrénée ? Combien de pensées peuvent s’enrouler dans un cerveau en moins de trente secondes ? Je réfléchissais à ça aussi et me suis même demandé si des neurologues s’étaient intéressés au sujet, avant de me rappeler que la mère de Louis était une grosse vache haineuse, mais que j’étais néanmoins fort triste pour elle, la pauvre, mais moins que pour moi, ou pas, je ne savais plus. Pourquoi aurais-je dû avoir de l’empathie pour cette maman qui serait sûrement la première à me maudire ? Je connaissais bien la baignoire de Louis, nous nous y étions bien divertis lui et moi. Je ne voulais pas penser à l’eau rouge ni à son joli visage sans vie, mais la tornade s’amusait à m’envoyer ces images-là aussi. Mon nez s’est mis à couler.
Pascal a ajouté qu’il allait rentrer et a raccroché. L’appel avait duré cinquante-six secondes, je tenais toujours le téléphone en main et fixais l’écran comme si ce nombre allait me révéler un secret. J’ai alors pensé : je vais balancer cet appareil contre le mur pour mettre en scène l’intensité de ma rage et de ma souffrance. Je l’ai déposé aussitôt sur la table et me suis fait un café. Je ne me rappelais déjà plus ce qui m’avait empêchée de le jeter et me suis demandé si de me rendre compte que j’y pensais avait suffi pour me freiner, le geste étant trop cinématographique pour un chagrin authentique. Mais mon chagrin était-il authentique ? Il passerait, non ? J’en avais vu d’autres, non ? C’était de toute façon trop tard, non ? Je n’avais pas envie d’être triste. La tristesse était une autre forme de nombrilisme !
Alors j’ai décidé qu’on allait annuler tout ça, ce serait mieux pour tout le monde. J’ai déconnecté le téléphone et me suis remise au lit avec un gros pétard et une bande dessinée de Gaston Lagaffe que j’allais lire à voix haute. Mes pensées n’ont pas obéi, elles ont continué leur sarabande, je leur ordonnais de se taire, mais elles gémissaient les mêmes refrains, j’étais malheureuse, nulle, coupable et si triste. Je mendiais le calme dans ma tête et me suis servi un verre de vin rouge.
Quand Pascal est arrivé, je dessinais de vilains bonshommes aux corps asymétriques et aux yeux déments, avec un bic noir baveux, sur les grandes feuilles très chères qu’il utilise pour ses plans, celles que je ne peux pas toucher. Il a voulu me serrer dans ses bras. Je n’avais pas envie d’être consolée, pas par lui, pas comme ça. J’avais déjà terminé le vin, j’étais presque joyeuse. Louis s’était tranché la gorge, j’étais une salope. On n’allait pas en faire un fromage. L’infidélité était-elle une nouvelle preuve de mon égotisme ? Et la possessivité alors ? L’exclusivité ? Je ne lui avais jamais rien promis à Louis. Le vin me rendait hargneuse, je détestais les suicidés. C’étaient eux les égocentriques, pas moi.
J’ai entendu Pascal appeler son cabinet et annuler quelques rendez-vous importants. Il avait sa voix sérieuse de mec qui fait face à une situation grave, architecte de mon cul, je ricanais dans mes pensées. Bien sûr mon triste petit je était encore le roi de mes moqueries secrètes. À choisir, je voulais soudain sauver Louis et perdre Pascal. Personne ne me demandait mon avis.
J’avais envie d’encore boire, j’avais aussi envie de vomir, puis de rire et de sangloter en aboyant, je ne savais plus trop. Pascal a tiré sur le reste du joint abandonné près de l’évier et a refait du café.
Alors j’ai vomi, d’un seul coup, comme un dragon. Un long jet rouge est sorti de ma bouche sans aucun haut-le-cœur préalable. Une giclée bien nette, puissante, majestueuse, vin et café mélangés, a arrosé tous les meubles de la cuisine, les poignées, la vaisselle pour une fois lavée, et aussi Pascal, les lunettes rouges de Pascal, le joli polo fleuri de Pascal, le visage de Pascal.
Je me suis enfuie vers la salle de bain. Quand il a ouvert la porte, j’avais déjà filé sous la douche. Il s’est assis sur la planche des WC et a attendu que je sorte. Et là pour la première fois, je l’ai soupçonné avant de me dire que ces soupçons étaient une nouvelle façade de mon égoïsme. J’ai regardé les restes de mon vomi rouge foncé, presque noir, disparaître avec l’eau savonneuse.
329
347
353
152
Renard .
Réponse : il est en Australie (attention c'est la réponse seulement pour ceux qui ont pas envie de lire l'histoire).
404
373
741
112
Renard .
Une petite histoire noire se déroulant en Ardenne belge, entre avant et maintenant.
252
78
188
41

Questionnaire de Scribay

Pourquoi écrivez-vous ?

à cause d'un truc qui fait que je sens quelque chose qui me dit que je serai un peu contente si enfin j'écris...

Listes

Avec [ nu ], Les noix d'eau, Le livre des femmes, Comme chuter d'une étoile, Psy sans filtre, La Vague, Ça vous va bien le noir, Histoire des notes qui passent, Être femme, La disparition d'Eleanor Rigby, Au bout du chemin, 5 minutes de calme, La rue qui nous sépare, Naked John - L'homme nu devant ma porte, Zélie...
0