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Baudouin Van Humbeeck

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Œuvres

Baudouin Van Humbeeck
Ah… Mon fameux séjour sur le yacht du sultan du Brunei ! Je ne sais pas qui vous a raconté cette vieille histoire, mais vous avez probablement entendu une version enrichie et déformée par le bouche-à-oreille. Pour commencer, je ne me suis pas retrouvé sur le yacht du sultan du Brunei, mais sur le yacht à côté de celui du frère du sultan du Brunei. Je vous raconte la vraie vérité si vous m’offrez une bière. Raconter ça donne soif. Raconter la vérité ça donne encore plus soif.

Le mieux serait que je vous raconte tout ça dans l’ordre chronologique. Je n’en ai peut-être pas l’air comme ça avec ma pipe, mon paquet de tabac de la Semois et ma coiffure d’Albert Einstein, mais j’ai été beaucoup plus rock’n’roll que j’en donne l’impression.

Vous voyez la micro piste de danse en dessous de la boule à facettes et des trois spots?? Près des toilettes, là où il n’y a pas de banquette. Avant que Jean-Marc ne rachète le fonds de commerce et fasse des rénovations, il y avait encore un juke-box. À l’époque dont je vous parle, il y avait des juke-boxes dans presque tous les cafés. C’était notre réseau social à nous. On n’avait pas de smartphone, on avait le juke-box. C’était dans un rayon de trois ou quatre mètres autour du juke-box qu’il fallait être pour rencontrer la future mère de ses enfants. Vous croyez sérieusement que vous allez trouver l’amour avec un téléphone intelligent?? Si le téléphone était vraiment intelligent, il irait près du juke-box se trouver une future madame téléphone. Je m’égare. À votre bonne santé.

Dans tous les juke-box d’Europe, il y avait « I kissed a girl ». Vous connaissez?? Oui, c’est ça, le tube de Scott Ranger. À l’époque Monsieur Scott Ranger… Arrêtez de fredonner cette chanson s’il vous plaît, vous comprendrez pourquoi dans une minute. À l’époque disais-je, Scott Ranger s’appelait Etienne Boulanger et son ampli et sa guitare étaient dans le garage de mes parents. Il avait juré promis à ses vieux qu’il avait revendu sa guitare et qu’il allait faire médecine.

Avec Will un sergent du SHAPE à la batterie et votre serviteur à la basse, on a joué dans toutes les salles du Hainaut, du Nord de la France. On a gagné de quoi louer deux jours dans un studio miteux. On a enregistré quatre chansons sur un quatre-pistes. On en a fait des copies qu’on a envoyées à Eddy Barclay. Une fois on a même pris la malle à Ostende pour aller poster des bandes aux maisons de disque anglaises.

Les filles ne se jetaient pas sur nous, mais elles ne nous rejetaient pas non plus si vous voyez ce que je veux dire. C’était la belle vie, on avait envie que ça dure tout le temps. Ça a duré presque un an. Une seconde tu es sur scène en train de jouer un morceau à toi et de reluquer une rousse qui ne porte rien sous un t-shirt que la sueur a trempé et la seconde suivante Will reçoit une lettre qui lui demande urgemment d’aller combattre la menace communiste à Da Nang. Une seconde plus tard, tu reçois une lettre te rappelant que tu as le devoir de défendre la patrie.

Pendant presque un an, j’ai fait le chauffeur pour un général des Forces Belges en Allemagne. Le soir, il allait à l’opéra. Je l’attendais dans la voiture en fumant des américaines et en écoutant la radio. Un soir, il va écouter la Flûte enchantée, je tourne le bouton de l’autoradio pour écouter la radio des militaires américains. J’ai failli avaler ma marlboro avec le filtre. C’était mon Étienne qui chantait « I kissed a girl ». Je ne sais pas où il avait enregistré, mais ça n’était pas dans le garage de mes parents.

On rentre à la caserne, je me précipite sur le téléphone qui peut appeler la Belgique. J’appelle chez les parents Boulanger. Une maison de disque anglaise a répondu. Étienne est devenu Scott Baker. Il est en studio. Est-ce que je veux laisser un message??

La première fois que j’ai entendu siffloter la mélodie de « I kissed a girl » par un gars dans la douche à côté de la mienne, j’ai su que la chanson était dans les hit-parades. C’était obligé. J’ai écrit une lettre à Etienne-Scott, à l’adresse de ses parents pour lui dire que mon service militaire était presque fini, que j’avais envie d’aller à Londres, que ma basse était à son service, que je ne demandais pas mieux que me faire des copains dans le Londres de l’époque qui avait l’air assez chouette. C’est vous dire si je suis futé hein.

Le dernier jour de mon service militaire est arrivé. Je suis descendu du train avec toutes mes affaires. Mes parents étaient sur le quai de la gare avec une enveloppe qui venait de Londres. À l’intérieur il y a avait un petit mot de Etienne-Scott, un papier d’avocat en anglais et un chèque. Le petit mot me demandait de bien vouloir signer le papier d’avocat.

Avec le chèque je me suis acheté ma première voiture, une Panhard 24. Un jour, au feu rouge, une spectatrice de nos concerts m’a reconnu. Elle a ouvert la porte côté passager pour discuter. Le feu est devenu vert. J’ai démarré et notre histoire a démarré à ce moment-là. J’ai fait des enfants, un prêt, des barbecues dans mon jardin et de moins en moins de musique. En attendant de retrouver un groupe, j’ai trouvé une place pépère au guichet d’une banque. Ça va faire deux ans que je suis prépensionné de cette banque.

Vous trouvez qu’on s’éloigne du Yacht du sultan du Brunei?? En réalité on s’en rapproche. Rapportez-moi une petite bière et je vous emmène à bord.

Merci. À votre bonne santé. Le Yacht donc. Un soir que je suis devant la télé, on sonne. C’était un brave petit gars de l’hôtel Métropole qui avait été envoyé jusque dans ma campagne avec une enveloppe. Cette enveloppe ne portait pas de timbre. Juste mon nom, l’adresse de mes parents et « Personnel et confidentiel ». C’était une enveloppe épaisse, taillée dans un papier crémeux comme un bon café. J’ai téléphoné au Métropole pour vérifier que c’était pas une blague et demandé au moins trois fois s’il n’y avait rien à payer.

Cette fois dans l’enveloppe il n’y avait pas de papier d’avocat, mais un billet d’avion et un petit mot sur un petit carton. Le petit carton portait « Scott Ranger » et un numéro de téléphone à l’étranger.

J’ai dit à mon chef que j’avais une vieille tante malade. J’ai dit à ma femme qu’Etienne-Scott était probablement à l’article de la mort et avait besoin de voir une dernière fois son vieux copain avant d’aller chanter dans l’au-delà.

Le petit gars du Métropole me conduit à l’aéroport jusqu’au pied d’un jet privé. Je monte à bord sans montrer mon passeport à personne.

On atterrit en Sardaigne. Un taxi m’attend et on roule. Je vous jure que j’ai cru tout le temps du trajet que c’était une caméra cachée. On arrive à Porto Cervo. Si vous n’avez jamais entendu parler de Porto Cervo, c’est que vous n’êtes pas milliardaire ou marin. C’est là où les gens qui sont vraiment riches vont pour être jaloux des gens vraiment, vraiment, mais alors là vraiment très riches. Au cœur de la belle saison, pour avoir le droit de garer son yacht à Porto Cervo une journée. Une journée, monsieur c’est 2500 en euros. Pour ce prix-là, vous n’avez pas encore l’électricité. Mon taxi s’arrête à côté du « The girl I kissed », un yacht de dimension moyenne je dirais. Il n’avait rien à voir avec l’hôtel particulier flottant qui était juste à côté et qui lui était le yacht du frère du sultan du Brunei. Et celui-là, j’aime autant vous dire que c’était quelque chose?! On aurait dit un hôtel flottant.

Je ne connais pas la version de l’histoire ni qui vous l’a raconté, mais pour les top-modela en bikini, en monokini ou en zérokini sur le pont supérieur, c’est rigoureusement inexact. Ces demoiselles étaient sur le pont inférieur et pas du tout visibles depuis le port. J’en ai reconnu quelques-unes, mais je ne citerai pas de noms. Je ne leur en veux pas à ce point.

Un gars bronzé, en short blanc descend la passerelle me dit qu’il s’appelle Robert Cocoa et qu’il sera à mon service pendant mon séjour à bord. J’ai regardé tout autour de moi pour chercher la caméra cachée que je n’avais pas trouvée dans le taxi. Rien en vue. Il prend ma valise et me montre une cabine grande comme une chambre d’hôtel normale.

Je déballe mes petites affaires et j’entends une voix à travers la cloison de la cabine. Sur le yacht du frère du sultan du Brunei, je n’aurais rien entendu. Est-ce que ce n’était pas la voix de Will??! Je frappe à la porte de la cabine et c’est un général de l’armée des États-Unis qui m’ouvre avec une rangée de médailles et des étoiles sur les épaules. C’était Will?! Il avait lutté contre le communisme au Viet Nam, contre le communisme en Afghanistan, contre Saddam Hussein au Koweït. On avait fini par lui donner un bureau au Pentagone. On est tombés dans les bras l’un de l’autre. Vu comme nos ventres avaient poussé ça a été un peu difficile.

Il était en train de me raconter comment il avait libéré une banque de Koweït City quand Robert Cocoa a frappé à la porte. « Monsieur Ranger vous convie à sa table. »

On est sortis de la cabine en courant comme des gamins. On avait l’enthousiasme de nos vingt ans et les jambes de nos âges. On était un peu essoufflé quand on a grimpé la petite échelle pour arriver sur le pont du yacht où le repas était servi.

Monsieur Ranger était en pleine forme. Une top model venue en voisine depuis le yacht du frère du sultan du Brunei à sa gauche et à sa droite, un seau à champagne en face de lui et les étoiles du ciel de Sardaigne dans leur costume noir pour nous en mettre plein la vue. Je crois même qu’une étoile filante est sortie de sa casquette d’amiral au moment pile où je l’ai aperçu pour la première fois depuis… depuis mon service militaire. Vous rebuvez quelque chose??

Le repas se passe. Je ne me souviens plus exactement de ce qu’on a mangé, j’ai beaucoup plus regardé Sarah et… et l’autre top model on va dire. Celle qui est mariée avec… Voilà, celle-là. Pour qu’un cuisinier vous serve quelque chose de plus appétissant que… la dame dont nous venons de parler dans la splendeur de sa jeunesse, il faut qu’il se surpasse le cuisinier.

Je suppose que c’est à ce moment que la version de votre histoire bifurque vers une orgie ou quelque chose de ce genre. Je vais être vraiment honnête avec vous. Ce n’était pas une soirée de prière entre premiers communiants, mais ce n’était pas la décadence de l’Empire romain non plus. Scott Ranger a passé la moitié du repas sur son téléphone-satellite a juré à sa femme de l’époque qu’il n’y avait pas de femmes à bord. Toute cette conversation s’est passée avec Sarah sur ses genoux. Scott nous a raconté sa vie par morceaux décousus. Le succès. Le mariage avec une héritière. L’héritière qui hérite. L’héritière qui fait une sortie de route près de Saint-Tropez. L’héritière qui est sous assistance respiratoire permanente. La bataille juridique pour divorcer de l’héritière tout en gardant la moitié de sa fortune. Bref, tout ce que vous et moi avons pu lire dans les journaux est exact dans les grandes largeurs.

Will et moi-même avons fait honneur à quelques bouteilles et mes souvenirs sont imprécis. Tout ce que je sais c’est que le moment le plus décadent c’est quand nous avons employé le bikini de Sarah pour envoyer des cacahuètes aux autres top models, restées sur le yacht. Je me souviens de leur avoir fait un baise-main très convenable vu mon taux d’alcool et j’ai rampé jusqu’à ma cabine.

Le lendemain matin je me suis réveillé aussi seul que je me suis endormi et encore dans les vêtements de la veille, sur le lit, même pas dans le lit. J’avais un tomahawk dans le crâne. Robert Cocoa m’a apporté un verre d’eau et un tube de comprimés. Après seulement deux comprimés, j’étais de nouveau opérationnel. Manque de bol pour le reste du monde, il n’y a que dans les Bahamas que ce médicament est en vente libre.

Will m’a rejoint vers onze heures sur le pont. À part l’équipage on avait l’impression d’être les deux seuls passagers du bateau. Vers quatorze heures, Scott Ranger a fait une apparition en peignoir. Il s’est plaint de son genou et s’est servi un grand bol de café. « Je m’habille et vous allez enfin savoir pourquoi je vous ai fait venir. » Il a avalé son bol cul sec - l’habitude probablement - et il a plongé.

J’ai voulu aller faire un tour en ville, histoire de découvrir comment on fait la différence entre un milliardaire et un multimilliardaire. Robert Cocoa m’a conseillé de rester à bord. Monsieur Ranger comptait sur notre présence dans la salle de télévision. Avec Will on a fait la gueule, mais on y est allé.

Le meilleur du matériel audiovisuel réuni dans une seule pièce. Etienne-Scott faisait les cent pas à côté d’une paire d’enceintes grandes comme un sarcophage.

« Bon alors voilà les gars, mon avocat m’a envoyé l’inventaire de vieux trucs que j’avais dans un garde-meubles en me demandant ce que je compte en faire. Dans la liste il y avait des bandes magnétiques. Je lui ai demandé de m’envoyer les bandes magnétiques et là… il y avait les bandes qu’on a enregistrées tous ensemble. Les bandes qu’on a envoyées à Londres. J’avais complètement oublié que j’ai racheté ce studio. Allez, on se les écoute?? La bande était installée sur un magnétophone de studio, amplifiée par un appareil d’une petite marque suisse peu connue, mais parmi les meilleures.

Je me suis retrouvé des années en arrière, dans un petit studio miteux avec ma basse, Will à gauche derrière moi et un grand dadais qui couine dans le micro et qui caresse sa guitare sauf au moment du refrain où ça ressemble plus à un viol.

On a écouté religieusement les quatre chansons. Le quatre-pistes avait fait un boulot honnête, mais on a fait nettement mieux depuis.

Etienne-Scott a fait un geste pour balayer la salle, le bateau, son univers…

« Vous savez quoi?? De tout ce que je possède, c’est ce petit bout de bande magnétique qui est mon bien le plus précieux. Bon, on va se boire une bulle avec du caviar?? »

Et là de nouveau le même cinéma : les top models, le champagne. La bouffe qui arrive quand tu claques des doigts. Etienne-Scott au téléphone-satellite avec un gars qui vend et achète des actions pour lui. Ça avait l’air beaucoup plus important pour lui que la mignonne petite Sarah qui était pourtant sur ses genoux.

Avec Will on s’est regardés. Il s’emmerdait autant que moi, mais il le montrait moins. Il y a des choses qu’un batteur ne peut pas cacher à son bassiste et inversement. Etienne-Scott s’est levé pour faire les cent pas sur le pont en se plaignant de son genou. Sarah me racontait les négociations avec une marque de cosmétiques pour devenir son égérie. J’ai été dormir le plus tôt possible. Général à étoiles ou pas, Will avait déserté.

Je commençais à m’habituer au petit déjeuner au sommet du bateau. Robert Cocoa l’a gâché une bonne fois pour toutes : « Monsieur Ranger va se faire opérer du genou en Suisse. Une voiture va vous accompagner à l’aéroport. Le yacht est loué à partir de midi. J’espère que vous avez fait un bon séjour. ».

Will m’a rejoint pour le petit déjeuner. On a un peu discuté et on est tombé d’accord pour le faire. On a tiré à pile ou face et c’est tombé sur moi.

Je suis rentré dans ma cabine faire mon absence de valises et je me suis perdu en chemin jusqu’à la salle de télévision. La bande était toujours sur le magnétophone. Je l’ai rembobiné et détaché du magnétophone. Will m’attendait sur le pont. Aucun membre de l’équipage ne pouvait nous voir. On a balancé la bande à la mer ensemble.

Voilà jeune homme. C’est ce qui s’est passé pour moi à côté du yacht du sultan du Brunei, ni plus ni moins. Maintenant vous connaissez la vérité et vous saurez si on exagère mes exploits. Je vous laisse régler les bières. Je vais pisser.
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Baudouin Van Humbeeck

Il s’appelle Laurent. C’était mon meilleur ami. C’était mon seul ami. 


On a fait connaissance à la sortie de mon train un lundi de la semaine 23 de 2014. Il venait d’ouvrir son café dans la galerie commerciale de la gare. La galerie commerciale est sur mon trajet entre le quai où je descends du train et le ministère. Je suis entré dans son café et j’ai demandé un café. Dans un café, on demande un café. Dans un bar, c’est plus compliqué. Dans un restaurant italien, on demande des spaghettis ou une pizza si c’est une pizzeria.


Laurent était derrière le comptoir qui sentait le produit détergent (un peu) et le café (beaucoup). Il m’a expliqué que dans son café ils ont beaucoup de café différent. Il m’a expliqué toutes les sortes de café de son tout nouveau café. J’ai fini par trouver un café qui répond le plus à ma définition du café. J’ai choisi un cappucino parce que le cappucino est un café que les Italiens boivent le matin. Laurent m’a demandé si je voulais boire mon café dans son café ou si je voulais l’emporter. Dans le café il y avait une musique de jazz avec beaucoup de notes aiguës qui partent dans tous les sens et si je restais je ne serais pas au ministère à 9 h pile. Laurent m’a demandé mon prénom. J’ai répondu « Jehan » en détachant bien « je » et « han ». 


Laurent m’a dit de me déplacer vers la droite d’environ 4 m et 50 centimètres. Laurent a fait marcher une machine à café. L’important dans les machines à café c’est la pression qu’elle exerce sur les graines de préférence moulues depuis moins de trente secondes. Trente secondes après avoir été moulu le café a déjà perdu beaucoup de ses arômes. Laurent a placé le café de la machine dans la fenêtre des trente secondes. 


Laurent a pris un gobelet et me l’a tendu. Laurent avait bien écrit mon prénom. J’ai dit à Laurent « Vous avez bien écrit mon prénom ». Laurent a fait ce qui est un sourire et m’a dit « Moi c’est Laurent, tout le monde sait comment ça s’écrit ». Le taux de TVA et les montants sur le ticket de caisse étaient corrects et aucun n’avait été arrondi ni vers le haut ni vers le bas.


Le cappucino de Laurent respectait parfaitement la définition du cappucino : il y avait de la mousse de lait, pas de la crème fraîche en bombe et il y avait de la poudre de cacao sur la mousse de lait.


Depuis ce jour-là, j’ai acheté un café à emporter à Laurent tous les lundis, mardis, mercredis, jeudis et vendredis (sauf les jeudis de l’Ascension, les lundis de Pâques, les lundis de Pentecôte et les jours fériés qui se produisent dans des jours qu’on peut prédire en se souvenant quel jour ils se sont produits l’année d’avant sauf les années bissextiles.


Laurent est rapidement devenu mon meilleur ami. Chaque matin j’observais attentivement les yeux et les plis de la bouche de Laurent. Si les plis de la bouche formaient un U inversé, c’est que quelque chose n’allait pas. Je disais « quelque chose ne va pas Laurent?? » et Laurent me parlait de séparation sentimentale, de chauffe-eau, de panne d’électricité et qu’il allait devoir jeter le contenu de son congélateur. 


Un jour, j’ai tapoté l’épaule de Laurent. Ce jour-là il m’a offert mon café. « Offert » est un mot utilisé en publicité pour dire que c’est gratuit. Ce jour-là il n’y avait pas de matériel publicitaire. C’est comme ça que j’ai compris que Laurent m’a vraiment fait un cadeau. Je n’ai pas su ce qu’il est socialement acceptable d’éprouver dans ce genre de situation alors j’ai fait un sourire. Les sourires sont socialement acceptables partout sauf aux enterrements ou il faut faire un U inversé avec les plis de sa bouche.


Le jour où Laurent a cessé d’être mon seul et meilleur ami était un lundi. Ce lundi est le lundi qui a eu lieu hier. Les actions publicitaires du café de Laurent commencent toujours le lundi. C’était une action publicitaire pour l’application pour smartphone de la chaîne de café de Laurent. Quand je dis « la chaîne de café de Laurent » cela signifie qu’il travaille pour cette chaîne, pas qu’il en est le propriétaire.


Hier, Laurent faisait des gestes plus rapides que d’habitudes et sa voix était plus aiguë d’une demi-octave. J’ai pensé que Laurent était stressé, mais je n’en étais pas certain. Un responsable de la chaîne de café de Laurent en costume et cravate aux couleurs de la chaîne de café de Laurent se tenait à côté de lui.


Je me suis déplacé de 4 min 50 s vers la droite et j’ai attendu mon gobelet avec mon café. Laurent m’a tendu un gobelet où mon prénom était écrit « Jean » et non pas « Jehan » comme c’était le cas depuis mon premier café. Laurent a écrit correctement mon prénom 817 fois d’affilée. C’est sa première erreur. Je crois que le message est clair. Laurent n’est plus mon ami. Je me suis souvenu de toutes les fois où j’ai demandé à Laurent comment il allait et j’ai compté le nombre de fois où Laurent m’a demandé comment j’allais. Il est arrivé 38 fois que je réponde autre chose que « ça va » et que je donne des détails de problèmes personnels, comme ça se fait entre meilleurs amis. Laurent ne m’a jamais laissé finir ma phrase de description de problèmes personnels. Laurent n’est plus mon meilleur ami.


Je suis arrivé au ministère à neuf heures deux. Pour le règlement tacite que nous suivons au ministère, ce n’est pas très grave. Pour le règlement de travail que j’ai signé, le travail commence à neuf heures. Je considère que je commence à travailler quand je franchis le seuil du ministère parce qu’à partir de ce moment il est socialement acceptable pour mes collègues de me poser des questions professionnelles. 


Je me suis assis à mon bureau, j’ai allumé l’ordinateur. Je n’avais pas de gobelet de café à finir et à jeter à la poubelle pour patienter pendant le temps d’allumage de l’ordinateur. Ça m’a perturbé.


J’ai lancé le logiciel et entré le numéro de TVA de la chaîne de café de Laurent dans le logiciel du ministère. Je connais le numéro de TVA par cœur parce qu’il est imprimé au bas de mes tickets. Comme Laurent était mon meilleur ami, je me suis permis d’aller inspecter les finances de cette société pour être certain que Laurent allait garder son emploi et continuer à écrire mon prénom sans faute. Cette fois-ci j’étais dans une émotion toute différente. Je ne sais pas quel nom elle porte. J’ai passé toute la TVA de la chaîne de café de Laurent au peigne fin et j’ai découvert assez de petites irrégularités pour avoir le droit de remplir un formulaire de demande d’enquête.


J’ai ouvert le tiroir où je range les cartes de visite. Je savais que celle que je cherchais était à peu près dans le deuxième tiers. C’est effectivement là que j’ai trouvé celle de quelqu’un qui fait à peu près le même travail que moi, mais à l’impôt des personnes physiques. Je lui ai envoyé un mail avec le nom de famille et la date de naissance de Laurent en lui disant d’ouvrir une fiche de contrôle. La réponse est arrivée presque aussitôt : « Okidok LOL » les deux points et la parenthèse fermante représente un sourire. « Okidok » et « LOL » ne sont pas des mots de langage corrects, mais ils signifient à peu près que mon correspondant approuve et va faire ce que je lui demande.


Ce matin, mardi, la force de l’habitude m’a conduit dans le café de Laurent. J’ai voulu en sortir parce que j’avais décidé de ne plus jamais lui acheter de gobelet de cappucino, mais alors que je ne faisais même pas la file et que je me préparais à sortir, Laurent a crié « Jehan, comme d’habitude je suppose?? ». Le comportement socialement acceptable est de dire oui. Comme Laurent n’est plus mon meilleur ami, je me suis contenté de hocher la tête verticalement. Je ne lui ai pas demandé « ça va Laurent?? » et je me suis déplacé de 4 min 50 s vers la droite sans un mot. 


Laurent m’a tendu un cappucino dans un gobelet. Sur le gobelet il était écrit «Jehan » sans fautes, comme d’habitude. 
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Baudouin Van Humbeeck
Bruxelles (plus précisément Schaerbeek), dans un passé pas du tout lointain
*
Je suis tombé sur le facteur en rentrant du bureau de poste de l'avenue Plasky. J'avais mon formulaire de changement d'adresse quand nous nous sommes fait peur dans le hall de l'immeuble. Nous avons eu peur pour la même raison : aucun de nous deux ne s'attendait à rencontrer quelqu'un d'autre dans cet immeuble. Moi, parce que j'étais le premier et le seul habitant de cet immeuble, lui parce que c'était la première fois qu'il avait du courrier à déposer à cette adresse.

Nous deux, en choeur :

- Vous m'avez fait peur !

Lui :

- J'ai un courrier pour Paul Quertinmont. Je suppose que c'est vous ?
- Vous supposez bien ?
- Ca dit que vous avez la boite 3A mais je ne trouve pas la boite 3A.

Nos regards ont convergé vers les boites aux lettres. Un léger film plastique protégeait encore leur virginité. Aucune d'elle ne portait de nom ou de numéro.

- C'est probablement un courrier du propriétaire pour me dire laquelle est ma boite aux lettres.
- En attendant je vais vous le donner en main propre mais mettez-vous en ordre de boîte aux lettres rapidement s'il vous plait. On a de moins en moins temps pour les distributions.

Je tendis la main pour recevoir, à n'en pas douter, une enveloppe en Conqueror crème contenant un bristol de bienvenue en 120g/m2. Peut-être même du 160.

Eddy a plongé la main dans sa sacoche en cuir et en a sorti...

Une carte postale de Durbuy.

Il a marmonné une salutation d'au revoir et je ne sais plus si, sous l'emprise de la surprise, j'ai eu le réflexe de réciproquer.

Le recto montrait Durbuy vu d'avion ou de Montgolfière. Je n'ai plus mis les pieds à Durbuy depuis qu'en route vers le Luxembourg pour admirer l'éclipse du 11 aout 1999 j'y suis tombé en panne de voiture.

Le verso portait un timbre banal, mon nom, mon adresse, la boite postale. Un bic bleu banal a tracé des lettres qui ne disent pas beaucoup sur celui ou celle qui les a tracés. Dans la case réservée au texte il y avait.

On passe de super vacances. On pense à toi !  Foutue appendicite. Bisous de Manon, Louis et moi-même bien sûr. Mon propriétaire étant un couple de messieurs : ce n'était donc pas eux qui poussait le service après-vente jusqu'à me tenir informé du bon déroulement de leurs vacances.

J'avais pris ma journée pour diverses démarches administratives. J'ai décidé de rentrer à l'appartement et de me faire un thé vert.

Vous voyez l'odeur enivrante d'une voiture neuve. Multipliez ça par autant que vous voulez, vous n'arriverez pas à vous imaginer quel pied j'ai pu prendre en aspirant de pleines poumonées d'air neuf d'appartement neuf dans un immeuble neuf. Qui d'autre s'est trouvé à ma place ? Louis XIV à Versailles ? Un pharaon dans sa pyramide ? Mitterrand dans la sienne ? George Washington dans la Maison Blanche ?

Le mobilier de mon appartement avec Zoé était dispersé chez divers antiquaires et brocanteurs. J'étais dans du Habitat et un peu de Ikea. Quand le chèque de l'assurance est arrivé, l'image de la carcasse de sa Panda et du camion m'est brièvement revenue. Le cadeau d'adieu de Zoé c'était ça : un appartement blanc comme une page et des meubles qui avaient encore l'apprêt du neuf.

Je me suis versé une tasse de thé sur ma coffee table, j'ai retiré mes pieds des mocassins et j'ai cherché une explication raisonnable. Celle qui m'a paru la plus raisonnable : un message des services secrets d'un pays ou d'un autre qui n'a pas trouvé son destinataire. J'ai allumé la télé. Elle parlait d'attentat dans le métro de Londres. J'ai éteint la télé, allumé mon portable et commencé à répondre à quelques mails professionnels.
*
Je sortais le sac poubelle blanc plein de gobelets, de sachets de chips vides, de papier cadeau et d'assiettes en carton pleine de traces de taboulé, de salade et de gâteau au chocolat quand j'ai vu que les boîtes aux lettres avaient reçu leurs étiquettes. Mon nom n'était pas encore sur la mienne. J'étais toujours le seul occupant de cet immeuble. J'allais enfin pouvoir poser l'autocollant indiquant que je ne souhaite pas recevoir de publicité ni de presse gratuite. Machinalement, je l'ai ouverte, probablement pour renifler son odeur de neuf et admirer son vide lisse et mat.

Une surface brillante tapinait au fond de la boîte. Elle jetait des reflets dorés autour d'elle. Une grande vue et deux petites de Tamariu. Au dos "Very nice holiday. Sheila scored with a kraut, caught crabs. XOXOX".  

Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai allumé mon Toshiba, cherché un peu après un numéro de téléphone. J'ai cherché pendant un quart d'heure après le site de la sûreté de l'état. Rien. Rien de rien. J'ai fini par trouver un nurméro de téléphone, en appelant les renseignements, à l'ancienne.

- Bonjour, est-ce que vous envoyez des messages secrets sous forme de cartes postales à mon adresse par hasard ?

Oui, j'ai vraiment dit ça à " Sureté de l'état, Staatsveiligheid goiemorgenbonjour".

- Je vous passe quelqu'un.

Quelqu'un. Le service psychiatrique d'un hôpital ? Un barbouze qui me donnera rendez-vous dans une station de métro où je serai pris d'un spleen aussi soudain que définitif ?

- De Greef à l'appareil.
- Bonjour monsieur, comme je l'ai dit à votre collègue de l'accueil, je me demande si dans mon courrier il y aurait, par le plus grand des ha-
- Des cartes postales de quel endroit, monsieur ?

Je lui ai décrit les cartes postales, leur recto, leur verso, les tranches, le timbre, l'écriture, l'encre, la couleur de l'encre. J'ai même été prié de les renifler.

- J'envoie un coursier. On va vérifier. Ce n'est probablement rien d'important, monsieur Quertinmont.
- Je... Je vous ai dit mon nom ?
- Non.

Seize minutes plus tard, j'entendais ma sonnette pour la première fois. Après une fausse manoeuvre je suis parvenu à ouvrir la porte de l'immeuble. Un homme athlétique grimpait les escaliers cinq à cinq.

- Monsieur Quertinmont, Paul
- Vous ne pouvez pas vous tromper, je suis seul dans cet immeuble.
- Vous n'êtes pas seul puisque je suis là.
- Oui mais ce que je voulais dire c'est qu'habituellement je suis seul ici.
- Bien sûr. Les cartes postales, s'il vous plait ?

Je lui ai tendu les cartes postales en les tenant par les coins, le moins possible.

- Il est possible que j'ai effacé des empreintes digitales en les manipulant.
- Ne vous inquiétez pas pour ça, monsieur. Merci d'avoir fait votre devoir citoyen. Nous ne vous tiendrons pas au courant. Belle journée.

Et cinq secondes plus tard il était déjà deux étages plus bas. Je suis arrivé à la fenêtre qui donne sur la rue juste à temps pour voir une moto sportive sans gyrophare ni rien disparaitre vers la chaussée de Louvain. D'après le bruit, elle était puissante et rapide.
*
Le temps a fait comme les voitures sur la chaussée de Louvain : inlassablement, il est passé. Contrairement au trafic automobile le temps s'écoule dans un seul sens, ce qui veut dire qu'une moitié des automobilistes reculent quand ils pensent avancer. Le plus difficile est de savoir à laquelle des moitiés on appartient.

Je recevais du courrier normal à une fréquence normale. Ces messieurs du téléphone, de l'électricité, de l'internet et quelques autres m'informaient par des courriers un peu secs mais très colorés qu'ils souhaitaient de ma part menue monnaie. De temps en temps une pizzeria en phase de lancement n'obéissait pas au petit autocollant et me glissait un A5 ou une brochure en quadrichromie.

Zoé se promenait encore dans mes rêves. On faisait des courses chez Habitat pour l'appartement.

- Tu commences à quelle heure aujourd'hui, Zoé ?

C'est en secouant gentiment mon deuxième oreiller pour qu'il me réponde que je me suis complètement réveillé.
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Le lundi qui a suivi, une société dont vous connaissez tous le nom a rejoint la clientèle du cabinet. Le Parlement européen se préparait à voter un petit quelque chose pas complètement en ligne avec sa politique commerciale. J'ai plongé dans ce dossier jour et nuit.

A la cantine du parlement, place du Luxembourg ou bien dans des endroits plus chics et discrets, j'avais du monde à rencontrer, des argumentaires à dérouler, des compte-rendus à rédiger, des notes de frais à remplir. Mon foie garde de cette période un souvenir douloureux. Ma vie est devenue une longue suite de nappes blanches, de nuits blanches dans lesquelles je broyais du noir.
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Je ne pouvais pas rester seul habitant de cet immeuble éternellement. De toute façon il avait fini de sentir le neuf. D'après sa boîte aux lettres, elle se prénomme Amandine. Son nom de famille n'a pas d'importance. D'après mes yeux, elle a entre 28 et 31 ans, des jambes bronzées, galbées et dorées, un gout pour les robes légères à toutes petites fleurs et elle effectue ses achats au Colruyt de l'avenue de Roodebeek, ce qui laisse supposer un lourd passé dans un mouvement de jeunesse.

Elle m'a emprunté mon ouvre-boite le jour de son emménagement. Le sien était "quelque part dans une caisse marquée cuisine.". Elle a une pointe d'accent liégeois, des yeux piscine. Quand elle descend, ses ballerines volent deux ou trois millimètres au-dessus des escaliers. Quand elle monte, nous nous croisons parfois dans l'ascenseur.

- J'espère que mon piano ne vous dérange pas.
- Vous avez un piano ?
- J'en ai joué hier soir. Je ne vous ai pas dérangé au moins ?

J'envoie un large sourire.

- Rien entendu. L'insonorisation est parfaite.
- Pour le prix qu'on paye, elle peut.

D'un "ding" électronique, l'ascenseur, sadique, met un terme à cette conversation. Il fait beau, elle ira jusque Tractebel en vélo. Il faut que je pense à lui demander ce qu'elle y fait exactement. Je sais ce qu'elle me fait exactement : Zoé vient de moins en moins dans mes rêves. Je commence à avoir moins mal à son absence.
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J'avais la tête au Danemark (ses sirènes, ses briques en plastiques, ses eurodéputées compréhensives) quand j'ai ouvert ma boîte aux lettres. Je suis retombé à Schaerbeek très vite.

Une enveloppe ordinaire, une écriture tellement penchée vers la droite qu'on dirait qu'elle va tomber, une adresse d'expédition impossible à déchiffrer. Le seul truc lisible c'est le code postal : 1000. Bruxelles. Aucun renseignement.

Amandine est entrée dans le hall quand j'étais en train de contempler l'enveloppe. Elle m'a fait un petit clin d'oeil et elle a claqué ses bottes fourrées sur le rebord du trottoir.

- On ferait un sapin pour le hall d'entrée ?

(Je ne peux pas te répondre, Amandine, tous mes neurones sont en train de passer cette enveloppe au détecteur de problèmes.)

- Ca serait sympa même si on n'est que deux à y passer. Je veux bien payer.
- Oh, je peux en ramener un du Delhaize. Ils en ont des petits qui iront très bien.
- C'est parfait, j'ai des boules et des guirlandes.

Mentalement, je l'ai visualisée, une paire de boules de Noel en main. Bon sang mais c'est bien sur ! Ce courrier bizarre ne peut être qu'une bonne cause quelconque qui a eu mon adresse je ne sais comment et qui souhaite me soulager d'au moins le montant qui donne droit à une exonération fiscale.

Amandine s'est éclipsée dans un nuage qui sentait bon le frangipanier. J'ai déposé l'enveloppe sur la tablette dans l'entrée. C'est plus tard, après quelques mails professionnels et une demi bouteille de Sauternes que je l'ai ouverte.


Mon grand loup,
J'espère que mes deux cartes postales ont attiré ton attention. Je sais que ton coeur est libre et j'aimerais m'y lover bien au chaud, pour faire le compte exact de toutes nos affinités.

Ne change rien, tu es beau comme tu es. Chaque fois que je te vois, je fond. Laisse-moi un peu de temps pour m'habituer à la force de frappe de ta séduction. Quand je ne serai plus une flaque chaque fois que je penserai à toi, je te proposerai un petit repas dans un endroit sympathique.

La signature était l'empreinte d'une bouche de taille ni petite ni grande. Un rouge à lèvre vif.
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Comment ne pas soupçonner Amandine d'être tordue ? Elle aura fait du charme à mes propriétaires. Elle est cintrée, elle a deux fils qui se touchent, elle a un grain, elle a une bug dans son logiciel, elle est bonne à enfermer, elle est dérangée de la méninge, elle a le cerveau aux fraises, elle pédale dans le vide, elle a une fissure au plafond, la foudre est tombée sur son clocher. Bref : elle a besoin de parler avec un professionnel de "je vous écoute" et de gober de la petite pilule rose comme si c'était des pastilles à la menthe.

J'ai été tout de suite un peu plus froid avec Amandine lors de nos rares contacts.

La Saint-Valentin commençait à se montrer dans les rayons des supermarchés quand l'ascenseur s'est ouvert à mon étage. Amandine et un grand dandy métis était en train de rouler une pelle grande comme un bulldozer. En entrant dans l'ascenseur j'ai vérifié qu'il n'y avait pas une flaque de leurs salives au sol et supposé que mes aventures postales avaient trouvé une fin paisible.

Ma boîte aux lettres n'a pas été de cet avis.

Dix bonnes journées après être tombé sur Amandine et son chevalier lèchant, le protocole habituel. L'enveloppe, comme on en trouve des millions. L'écriture penchée. Je n'ai pas attendu d'être chez moi pour l'ouvrir.

Mon amour de feu, ne trouves-tu pas que demain est une drôle d'idée ? Demain est un jour formidable. Demain est inoubliable. Demain est le jour où nous allons enfin pouvoir nous rencontrer.

Demain, je porterai une robe comme je sais que tu les aimes, un peu de parfum et peut-être bien que ce sera tout.

Demain, je ferai mon entrée au Falstaff. Nous nous sommes choisis l'un à l'autre en pensées, actions enfin notre union. Notre amour sera enseigné dans les livres d'histoire. Ensemble, parcourons le verger de l'amour et goûtons ses fruits les plus sucrés.

Demain à quinze heures précises, je me dirigerai vers toi. Naturellement tu porteras notre signe de reconnaissance rien qu'à nous deux. Une écharpe noire à pois blanc. J'en ai vu une si belle rue Neuve l'autre jour. J'ai pensé à toi qui la porte et à comme elle me donnerait encore plus envie de t'embrasser.

Demain est une drôle d'idée, demain est à portée de main. Il me tarde tant que demain devienne aujourd'hui...

Signature au rouge à lèvre.

P.S. J'ai été obligée de changer de culotte en écrivant cette lettre. Deux fois. Demain ! Vite !!
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En achetant une écharpe noire à pois blancs (Olivier Strelli, Inno si ce genre de détails vous intéressent), je n'ai pas pu m'empêcher de penser "est-ce que je fais le jeu de la campagne de publicité la plus tordue de tous les temps ?".

J'ai noué mon écharpe sur mon armani pétrole. En passant par le rayon parfumerie je me suis vaporisé un peu de guerlain et je me suis dirigé vers le Falsftaff.

J'ai poussé la porte du Falstaff une demi heure avant l'heure du rendez-vous. Toutes les tables avaient un point commun : elles était occupées par un homme seul, bien habillé, une écharpe noire à pois blancs autour du cou.
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Questionnaire de Scribay

Pourquoi écrivez-vous ?

Parce que je ne sais rien faire d'autre à peu près correctement.
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