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Melissa Restous

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Œuvres

Melissa Restous
La vie lui paraissait être un terrible fardeau à porter. Ce matin-là, quand il s’était levé, il avait enfin pris la décision de ne pas poursuivre inutilement une existence qui ne lui convenait plus depuis longtemps. Ce serait son dernier jour sur terre et cette pensée le réconfortait étrangement. Il avait rédigé sa lettre d’adieu après avoir pris son petit-déjeuner et l’avait laissée en évidence sur sa table de nuit. En revanche, il n’avait pas encore choisi la méthode qui lui permettrait d’en finir. Il n’était pas particulièrement douillet mais il préférait partir en douceur. Il alla fouiller son armoire à pharmacie et découvrit, à son grand désarroi, qu’elle ne contenait qu’un spray pour le rhume et quelques cachets de paracétamol. Rien de bien efficace pour l’utilisation qu’il comptait en faire. Il lui fallait un plan B. Il avisa le lustre qui dominait son salon. Cela ferait l’affaire. Il dénicha une corde d’escalade dans un placard et l’accrocha au plafonnier. Debout sur la chaise qu’il avait traînée au milieu de la pièce, il façonna d’un geste habile un nœud coulant qu’il se passa autour du cou. Il prit une profonde inspiration pour se donner du courage et fit basculer le siège.
 
– Bien… Qu’avons-nous là ?
L’apprenti se détourna du corps secoué de spasmes qui se balançait et lut ses notes.
– Adrien Blanchard, vingt-neuf ans, informaticien en congé maladie pour dépression depuis l’accident de sa petite amie.
– Je me souviens d’elle. Aline Leclerc. Une charmante jeune femme. Mais revenons-en à Adrien. Est-il dans les temps ?
– Il est en avance, selon son dossier.
– Alors que dois-tu faire ?
L’apprenti leva la tête vers le visage violacé du pendu et son regard suivit la corde tendue entre le cou du mourant et une tige en métal du lustre. Le plafond donnait des signes de faiblesse sous les poids conjugués du corps et du plafonnier mais pas suffisamment pour céder. L’apprenti redressa la chaise, monta dessus et agrippa le lustre. Les fissures sur le plafond s’agrandirent. Il tira un coup sec et tout s’écroula dans un nuage de plâtre.
– Excellent, le complimenta sa compagne en hochant la tête d’un air appréciateur.
L’apprenti s’accroupit près d’Adrien et desserra le nœud autour de sa gorge pour lui permettre de reprendre son souffle.
– Je doute que ce garçon renonce à son idée de mourir avant l’heure donc je veux que tu le surveilles. Considère cela comme ton examen de passage. Si tout se passe comme il se doit, je te prendrai à mon service.
 
Adrien resta longtemps allongé sur le sol au milieu des débris de plâtre, recouvert par une fine poussière blanche. Tandis qu’il reprenait son souffle, il chercha à comprendre comment le lustre avait pu céder. Il l’avait installé lui-même et il savait que l’ensemble était suffisamment solide pour supporter son poids. Lorsque sa respiration redevint normale, il s’assit et se débarrassa de la corde qui lui entourait toujours le cou. Il soupira en se frottant la gorge. Non seulement il n’était pas mort, mais en plus, il ne pouvait plus déglutir sans faire une grimace de douleur. Malgré ce malencontreux contretemps, il n’avait pas l’intention de renoncer à son projet et réfléchit à une autre solution. Il n’était pas question de se mettre le canon d’un revolver dans la bouche car il ne possédait pas d’armes. Il se souvint du set de couteaux de cuisine que les parents d’Aline lui avaient offert pour son anniversaire et dont elle n’avait pas eu le temps de se servir. Cela ferait l’affaire.
 
L’apprenti observa son objet d’étude farfouiller dans un tiroir de la cuisine, curieux de voir ce qu’il préparait. Il vit Adrien se saisir d’un immense couteau à viande parfaitement affuté. La lame jeta un éclair argenté quand le jeune homme la tourna vers la lumière qui se déversait par la petite fenêtre. Il se posta devant le lavabo et tendit le bras gauche au-dessus de l’évier. Sa main droite tremblait légèrement lorsqu’il posa l’arme contre sa peau. L’apprenti s’approcha doucement de lui pour ne pas lui faire sentir sa présence. Au moment où la lame aurait dû s’enfoncer dans la chair pâle de l’avant-bras d’Adrien, l’apprenti la fit dévier d’une pichenette bien placée. De grosses gouttes sombres s’écrasèrent avec lenteur au fond du lavabo.
 
– Bordel de merde ! s’exclama Adrien en serrant son pouce blessé contre lui.
La douleur de la coupure irradiait dans tout son bras et le sang dégoulinait partout, salissant ses vêtements et le sol de la cuisine. Il courut dans la salle de bain et s’empara d’une serviette pour la presser contre la plaie. Il n’arrivait pas à croire qu’il venait de se louper. Encore une fois. Alors qu’il collait un pansement sur son doigt meurtri, il rit de l’absurdité de la situation. Quelques minutes plus tôt, il voulait saigner à mort et maintenant qu’il saignait, il voulait se soigner. En sortant de la pièce, il capta son reflet dans un miroir. Il avait l’air pitoyable. Les yeux cernés par le manque de sommeil, les joues creusées par le manque d’appétit, la gorge marquée par sa pendaison ratée…
De retour au salon – au milieu duquel trônait toujours le lustre cassé – il fit défiler les diverses méthodes qu’il connaissait pour mettre fin à ses jours. Il en était certain, sa troisième tentative serait la bonne.
 
Pensant qu’Adrien Blanchard avait changé d’avis, l’apprenti avait relâché son attention et relisait les notes qu’il avait prises lors d’études de cas menées en compagnie de son mentor. Les suicidaires étaient des personnes compliquées à gérer. D’ordinaire, la mort représentait une source d’angoisse pour le genre humain parce qu’il était le seul animal à être conscient que sa fin était génétiquement programmée. Cependant, il ignorait qu’il n’était pas seulement question de génétique. La mort était une grande entreprise qui ne laissait pas la place à l’imprévu et les gens comme Adrien perturbaient le système mis en place depuis des milliers d’années. Chacun devait faire son temps, ni plus ni moins. Vivre ou mourir n’était pas un choix.
Un mouvement attira l’attention de l’apprenti et il rangea son carnet dans la poche arrière de son pantalon. Adrien venait de décrocher une veste du porte-manteau du couloir et l’enfilait.
 
Son appartement ne regorgeant pas d’armes létales, Adrien se dit qu’il pouvait tout aussi bien saisir une opportunité dans la rue. Se jeter sous les roues d’une voiture lui semblait plutôt efficace. Malheureusement pour lui, il avait choisi la mauvaise journée. En ce dimanche ensoleillé, les rares automobiles qui passaient allaient à une allure qui ne lui permettait pas de succomber à ses blessures. Il se casserait un bras ou une jambe tout au plus.
Il poursuivit son chemin. Sans doute parce qu’il vivait ses derniers instants, sa promenade lui parut des plus agréables. L’air doux lui caressait le visage. Depuis le début de sa dépression, il n’avait plus le courage de sortir et il avait oublié à quel point user la semelle de ses baskets sur l’asphalte pouvait être plaisant. En passant devant la terrasse d’un café, il croisa le regard d’une jeune femme brune qui lui adressa un timide sourire. À son grand étonnement, il ne put s’empêcher de le lui rendre. Le coin de ses lèvres n’avait plus l’habitude de se relever de la sorte et il eut l’impression de grimacer. Malgré tout, cela lui fit du bien. Il n’avait pas envie de renoncer à son projet morbide mais il se demanda s’il ne devait pas le différer pour profiter pleinement de ses dernières heures.
 
Plus son objet d’étude avançait, plus il avait l’air de reprendre goût à la vie. Sa silhouette voutée par le poids de la solitude et de la tristesse s’était un peu redressée et il fredonnait un vieil air de rock. L’apprenti le suivait avec décontraction, les mains dans les poches. Il avait cessé de scruter le moindre de ses gestes. Adrien n’avait pas l’air d’être suffisamment inventif pour se servir de ce que la rue lui offrait pour se tuer.
 
De retour chez lui, Adrien se laissa tomber sur son lit pour méditer. À présent, il n’était plus si sûr de vouloir mourir. Aline n’aurait certainement pas apprécié qu’il renonçât si facilement à vivre sans elle. Depuis l’accident de sa petite amie, il était resté centré sur lui-même, à broyer du noir du matin au soir. Sa promenade n’avait rien eu de révolutionnaire, personne n’avait tenté de le sauver et il n’avait pas eu de coup de foudre inattendu. Sortir de son cocon de chagrin lui avait permis de se souvenir qu’il existait autre chose que son monde déprimant.
La lettre expliquant son geste se trouvait toujours sur sa table de nuit. Il tendit le bras et la prit ; la tourna et la retourna entre ses doigts, indécis. Mieux valait l’oublier pour le moment. Il la déchira en deux, puis en quatre et jeta les morceaux à la poubelle.
 
Le bip sonore de sa montre fit sursauter l’apprenti, jusque-là absorbé par le revirement de situation vécu par son sujet. D’une pression sur un bouton, il fit cesser le son strident. L’heure était venue. Pas parce qu’Adrien l’avait décidé mais parce qu’il en était ainsi. L’apprenti suivit le jeune homme vers le salon. Il avait déjà une idée derrière la tête pour conclure brillamment son examen final. Adrien avait à peine franchi le seuil qu’il trébucha inexplicablement et bascula en avant, tête la première. Trop surpris pour réagir, il ne put que regarder avec horreur le lustre abandonné au milieu de la pièce se rapprocher dangereusement de lui.
Avant de remplir son rapport, l’apprenti prit le temps d’admirer son travail, espérant que sa future patronne apprécierait son sens du détail. Le corps sans vie d’Adrien gisait en travers du salon, une branche du lustre plantée dans l’œil. Il n’y avait aucun doute à avoir. Il serait reçu.

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Melissa Restous

Le 26 juin 1876

Elle a réussi à me tuer, la garce. Enfin, je ne suis pas encore tout à fait mort mais c’est inévitable. Je vais mourir. Très bientôt. Et il ne restera de moi que ces quelques lignes. Oui, ces mots seront mon testament.
Ma maudite femme m’a planté un couteau dans le dos. J’aimerais bien savoir ce que j’ai fait pour mériter un tel sort. Je pensais que nous étions heureux. À l’évidence, je me trompais.
Il est vrai qu’il n’a jamais été question d’amour entre nous. Plutôt de petits arrangements entre ses parents et moi. Il faut les comprendre. Quand on a, comme c’était leur cas, une fille à marier trop laide pour être considérée comme étant un bon parti, il faut bien une belle compensation pour le futur mari. Je n’ai pas épousé une jolie femme mais sa dot l’a rendue tolérable à mes yeux. J’aurais cru qu’à défaut d’amour, elle éprouvait au moins un peu de reconnaissance pour ce geste. Son célibat commençait à devenir un fardeau. Sans moi, elle serait restée un poids à la charge de ses parents, cible du mépris de sa famille et de ses amies mariées.
Je ne comprends pas ce qui l’a poussée à me trahir, elle, toujours si douce et si aimable envers les autres. Toujours si prompte à répondre au moindre de mes caprices. Car je le reconnais bien volontiers, je ne suis pas homme sans défauts. Mon sang bouillonne souvent trop vite. Je crie, je tempête, je menace. Parfois, j’égare un coup de canne. Peut-être deux. Pas plus de trois. Toutefois, ma femme n’a jamais émis aucune plainte à propos de mon vif caractère. Non, vraiment, j’ai épousé une perle. Affreuse, certes. Mais très serviable.
Maintenant que j’y pense, il se peut qu’elle ait été assez mélancolique, ces derniers mois. Serait-ce mon manque d’attention qui a éveillé en elle ces pulsions criminelles ? Mes affaires, ainsi qu’une désastreuse infidélité, m’ont tenu loin de mon foyer pendant un temps. J’aurais dû consacrer plus de temps à ma femme, sans doute. Mais pour cela, il aurait fallu affronter son visage ingrat et la source honteuse de ses origines.
De mon mariage, je ne regrette qu’une seule chose : nous n’avons pas eu d’enfants. La lignée de ma femme porte l’entière responsabilité de mon refus de procréer. Au moment de nos fiançailles, personne n’a eu le cran de m’avouer l’origine de la fortune familiale. J’ai découvert bien trop tard que la branche maternelle se déploie depuis les Antilles et que les ancêtres de ma femme sont d’anciens esclaves. Il me paraît inacceptable que mes héritiers légitimes soient des mulâtres. Un bâtard, à la limite… C’est d’ailleurs ce que j’ai hurlé à la face de mon épouse quand j’ai appris cette terrible nouvelle. Ses yeux, beaucoup trop grands pour son visage, me fixaient bêtement. Brièvement, j’ai cru déceler une lueur de haine mais elle n’a pas bronché. Agacé par son air idiot, je l’ai giflée et elle est revenue à la vie. C’est ainsi qu’il faut traiter sa femme pour qu’elle se montre obéissante.

La peur de la mort m’étreint davantage à mesure que l’heure d’expirer approche. Ma main tremble et je peine à tracer ces lignes. Je suis terrifié et si j’en étais capable, je mettrais fin moi-même à mon supplice. Cette mascarade. Enfin, je crois.
L’heure des visites s’est écoulée. Il n’y avait personne pour moi. Hormis un prêtre centenaire mais je n’ai pas le temps pour ses bondieuseries lancées d’une voix chevrotante. J’espérais rencontrer un visage familier, croiser un regard aimant qui me donnerait du courage pour affronter cette ultime épreuve. Mais je suis seul, désormais. Pas d’enfants. Plus de femme…
Ma femme est morte. Ce serait une triste nouvelle si elle ne m’avait pas fait endosser son propre meurtre. Personne ne croit à mon innocence. Et l’histoire est tellement improbable que je peine à y croire moi-même. Et pourtant. Un jour, sans crier gare, elle s’est jetée sur le coupe-papier dont je venais de me servir pour ouvrir une lettre. La lame a découpé ses chairs aussi facilement qu’une enveloppe. Et elle a hurlé. À l’assassin ! À l’assassin ! Le sang a giclé sur mes mains, mon visage, le tapis. Nos voisins, que je pensais être des gens bien comme il faut, ont envahi notre appartement et elle les a pris pour témoins, me pointant de son doigt accusateur, les yeux fous roulant dans leurs orbites. C’est lui ! C’est lui !
Mon Dieu. Je suis bien aise qu’elle n’ait pas survécu à une telle machination. Quelle garce.

J’entends des pas et une clef tourne pour ouvrir la porte de ma cellule. J’espère qu’on m’apporte ma grâce et non mon billet pour la guillotine.
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Melissa Restous
A lire en écoutant une valse et en admirant le tableau Vertige de Denis Etcheverry
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Questionnaire de Scribay

Pourquoi écrivez-vous ?

Parce que je ne sais faire que ça ? Plus sérieusement, je ne sais pas, c'est comme ça. J'ai toujours écrit et j'écrirai toujours comme d'autres chantent ou dansent.
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