Suivez, soutenez et aidez vos auteurs favoris

Inscrivez-vous à Scribay et tissez des liens avec vos futurs compagnons d'écriture.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
Image de profil de null

Quentin Gchrd

Pau. La Rochelle.
Que veux-tu, je suis un cadavre croulant sous le soleil. On n'attend rien des cadavres, alors n'attends rien de moi. Pas un sourire, pas un cadeau, pas de bonheur, pas d'amour, rien. Comme ça, tu ne seras pas déçu. Et moi, je n'aurais pas à endosser la responsabilité de ta tristesse... Ne me regardes pas comme ça. Tu es un cadavre toi aussi. Tu es un cadavre depuis que ta mère s'est déchirée pour te faire sortir. Tu mets juste un peu moins de temps à pourrir, et je t'envie pour ça.
8
œuvres
0
défis réussis
17
"J'aime" reçus

Œuvres

Quentin Gchrd

#1
Le lipstick caressait ses lèvres, les recouvrant d'un rouge intense. Leading lady red. Elle aimait cette nouvelle couleur. Il y avait quelque chose de fatal dans ce rouge sang, ce rouge passion. Sa bouche suscitait gourmandise et luxure. Oui, cette putain de bouche déterrait Asmodée et Belzébuth avec son rouge impie, son rouge profanateur, et ces putains de lèvres invoquaient les démons pour les faire danser autour de sa croupe, autour de son rouge tapin, autour de ce rouge auquel aucun gamin ne saurait résister. Ils voudront le goûter, l'embrasser, le croquer, et ils se mettront à genoux pour cela. Dans le creux de la nuit, le carmin finira par accueillir leurs gémissements, leurs souffles chauds, alors qu'elle glissera sa main froide dans leur calebute pour saisir une verge fraîche qu'elle fera durcir entre ses doigts experts... Elle referma ses lèvres, les rouvrit, les plissa comme pour embrasser le dioxygène, comme pour embrasser le souvenir d'un dernier amant, avant de poser le cosmétique pour sourire à son reflet. Quelque chose d'invisible lui mordait le bas-du-ventre. Un mélange d’excitation, d'envie, et une pointe de curiosité aussi. Sur quel fils-à-papa mettrait-elle la main ce soir ? L'amènera-t-elle ici ou ira-t-elle chez lui ? Elle le chevaucherait, s'empalant sur sa queue ? Ou il s'enfoncerait entre ses reins en relevant ses jambes le long de ses flancs? Elle lui grifferait le dos, ou bien le torse ?


Quelques images dignes des porno' qu'elle mattait en navigation privée envahirent son esprit.


De ses doigts, elle gravera, la nuit durant, sa libido entre les omoplates d'un nouvel étalon. Et quand viendra l’aurore, elle aura, sous ses ongles limés, manucurés, vernis, quelques zestes d'épiderme. Face à son miroir, nue comme un ange mais pervertie jusqu’à l’os comme la plus vicelarde des démones, les cheveux ébouriffés, son rouge à lèvres ruinés, et ses cuisses collantes de mouille, collantes de sperm', elle lavera ses ongles, les brossera, et elle demandera pardon au Seigneur. Elle demandera pardon, mais sans rien regretter. Elle jettera un regard par-dessus son épaule mordue pour capter les courbes de l'amant encore endormit dans son lit, et le feu cramant ses tripes redoublera d'ardeur. Elle sentira son con s'humidifier de lui-même, elle reviendra dans ce lit, elle se glissera sous les draps, et elle réveillera son nouvel amant de ses lèvres avides. Sa langue redeviendrait serpent, plus vipère que jamais, une vraie langue de pute se nourrissant à la source.


Elle fit sauter quelques-uns des boutons de son chemisier blanc, creusant un peu plus son décolleté, dévoilant un peu plus les prémisses de ses nibards. Le soutien-gorge push-up rehaussait ses seins vieillis, les rendait plus rond, plus ferme, plus appétissant. C'était comme foutre des touches de sauce deluxe sous le steak d'un Royal Cheese avant de le prendre en photo : un petit artifice coquin pour faire baver les dalleux. Elle redressa ses cheveux blonds aux racines noires sur son crâne, y glissa un crayon de papier pour les maintenir en un chignon, essayant de se donner un air de bohème alors qu’elle portait des fringues hors de prix. Du Prada, du Chanel, du Gautier. Elle lissa sa jupe crayon, attrapa son sac à main de chez Hermès, et balança un dernier coup d'œil à son reflet dans le miroir. Le foutre semblait, si ce n'est la conserver, limiter la casse de l'âge. Elle était une vampire de boîte de nuit, une Bathory ne se contentant pas de sang, et les Dominicaines qui avaient ces visages ridés et détruits par la chasteté pouvait la jalouser. Les gamins ne fantasmaient pas sur les bonnes sœurs, ni sur les nones : ils défilaient plutôt dans sa piaule pour s’envoyer en l’air. La Vierge ne savait pas ce qu'elle loupait : le bon Dieu n'a jamais valu, et ne vaudra jamais, un bon cunnilingus.


Son Iphone vibra. Marion lui confirmait que le FNJ se retrouverait au White. Tant mieux. Les sons de Guetta, les shoots de teq’ et les railles de coke éloignerait sans doute les discussions politiques. Sous les néons, les débats et les idées avaient l'art de l'emmerder. Sous les néons, elle voulait simplement une chair fraîche prête à claquer contre la sienne. Qu’importe la tronche du morceau de viande, elle voulait la chair ! Le culte de la beauté était caduc. La tronche écrasée contre les oreillers, on pouvait imaginer n'importe quoi, n'importe qui. C'est tout le truc de la levrette : on est pas obligé de supporter la tronche de l'autre.


Elle se laissait conduire, planquée derrière des vitres teintées d'un noir goudron qui reflétaient l'extérieur. La chaussée, le macadam, les réverbères, leurs lumières jaunâtres. Les monuments parisiens défilaient de l'autre côté de la tôle, et les gens aussi, ces gens qui galéraient comme des cons à faire leurs fonds de poches pour se payer une pinte de belge dans le bistro du coin pendant qu’elle s’allumait au champagne ! Comme leurs vies devaient être mornes, chiantes, et tristes, pendant qu’elle partait s’éclater sur le dancefloor, se frottant entre deux chiens convoitant le vide entre ses reins, n’importe quel jour de la semaine. Cette vie de politicienne était parfaite, dans cette ville qui avait toujours eu, pour elle, l’odeur du lubrifiant et la sueur ! Cette ville déchirée par le vice, entre les bois de Boubou des travelos, les red-light district des putes, et les nightclubs branchés des cougars qu’elle représenterait ce soir encore, avec cette jupe qui moulait son cul.



Un billet glissé dans la veste de costard de cette mâchoire carrée bien blanche, et elle n'eut pas besoin d'attendre : le videur la laissa passer. Il avait reconnu son visage, lui avait souri. A la télévision, elle montrait qu’elle n’était pas morte, et le prouvait par quelques déclarations fascistes, ou racistes selon l’humeur. Dans les boîtes de nuit, elle montrait qu'elle n'était pas périmée, et le prouvait par quelques amants, ou amantes selon l’humeur.  
0
1
0
13
Quentin Gchrd

En calebard sur son balcon, Coline profitait de cette brise matinale qui caressait sa peau. Elle adorait que Zéphyr s’écrase sur son épiderme, qu’il roule sur elle, qu’à l’audace il s’immisce sous le tissu distendu pour lui embrasser les lèvres. Les yeux clos, elle frissonnait, profitant du doux baiser du vent comme elle le faisait chaque jour où elle ne bossait pas, où elle ne foutait pas de rouleaux de PQ en rayon. En se laissant dorloter, elle sortit un buvard de l’élastique de son caleçon, et, en une grande inspiration, elle s’envoya la mescaline droit dans les narines. Foutre le bordel dans son occipitale c’était sa manière de fuir, de décrocher de toute cette merde quotidienne qui pourrissait son existence, sa manière de vivre en planant à cent mille. Turn on, tune in, drop out. S’ouvrir, s’accorder, s’évader.
C’était un petit plaisir qu’elle s’offrait : vivre un peu.
Un privilège qu’elle s’accordait deux jours par semaine.
Une maigre compensation qu’on lui accordait le lundi et le mardi.
Elle jeta un œil à sa Freebox : il était huit heures. Elle avait trente minutes devant elle, soit largement le temps d’aller chier et de se faire un bol de cornflakes. À huit heures huit, elle s’essuya avec un papier rose premier prix. À huit heures dix, elle versa du lait dans un bol Mickey Mouse. À huit heures vingt-trois, elle finissait les céréales en réglant ses jumelles braquées sur l’appartement de Chloé. À huit heures trente, elle était prête à mater l’étudiante pendant qu’elle se réveillait, qu’elle se foutait à poil pour enfiler un tanga et un jean qui lui moulait le cul, et ce jusqu’à son départ pour la fac’. La main perdue entre ses cuisses, Coline guettait le moindre mouvement de la teenager. Cette gamine, c’était un fantasme sur patte, une utopie sexuelle pour la lesbienne qu’elle était, une bonne excuse pour passer la journée dans le noir avec Def Leppard dans les enceintes. Pour some sugar on me! C’mon fire me up, I can’t get enough baby!
Chloé se réveilla. De la tête aux pieds, elle s’étira, une jambe dépassant des draps pour laisser deviner une fesse bronzée. Coline pria pour qu’elle roule sur le côté, et dévoile ce corps juvénile, de la nuque aux reins, et un peu plus en dessous encore. Son souffle devenait chaud. Sa poitrine se soulevait et tombait au rythme d’une respiration féroce. Lorsque Chloé se tourna, elle se mit à taquiner plus franchement son clitoris. Son bassin était pris de spasmes, victime de soubresauts. Elle s’imaginait collée au dos de Chloé, ses seins écrasés contre ses omoplates, la tronche paumée dans ces cheveux noirs coupés à la garçonne, pendant que son majeur et son index déchiraient sa chasteté. Elle se mordit la lèvre inférieure, se retint de gémir. Chloé était à portée de main. Elle sentait qu’elle allait jouir. Elle agrippa la tignasse de l’étudiante, se frotta plus sauvagement contre elle. Si la gamine avait une croix chrétienne tatouée dans la nuque, elle avait surtout une chute de reins à faire bander un eunuque. Ses seins déchaînaient les démons, ses fesses pervertissaient les anges, ses lèvres invoquaient Asmodée par chacun de ses noms.
Il n’y avait plus de bleu dans les yeux de Coline. Le noir de ses pupilles dilatées avait bouffé tout l’azur de son regard. Au-dessus de sa tête, le ciel prenait une curieuse, mais non moins charmante, teinte mauve. Les nuages étaient jaunes, comme emplis de pisse, et quelques oiseaux, aux allures d’albatros défoncés à l’absinthe, passaient sans manquer de déclamer quelques vers. Assourdie cependant par les cris qu’elle contenait dans le fond de sa gorge, elle n’entendit rien de leurs poésies d’un autre temps, et n’avait que Chloé en tête, l’esprit bouffé par tant d’images lubriques dignes des pornos gonzos du web.
Sauf que les nanas sur Youporn n’avaient pas de gueules d’hyménoptères.
Alors que Chloé, elle, avait bien une tronche d’abeille.
Coline cessa de se caresser. Alors qu’elle était sur le point de réveiller le voisinage en gueulant une fraction de seconde auparavant, l’excitation était retombée aussi sec. Elle observa, sans y croire, les antennes, les grands yeux sombres, l’épaisse chevelure jaune et noire qui recouvrait jusqu’à la nuque de l’étudiante… Bordel, jamais les acides ne l’avaient fait tripper à ce point! Elle délaissa les jumelles, se pencha sur le bas de la rue, et jeta un œil au monde. Les deux mains sur le garde-fou, elle cherchait une prise, la certitude que c’était bien le LSD qui travestissait le réel et non son fantasme qui se trouvait être, en vérité, une créature chelou digne des conneries de Lovecraft.
Et en bas, c’était du grand n’importe, un dawa à l’état brut.
Des dizaines de fourmis gigotaient dans tous les sens, descendant dans le métro, s’entassant dans le premier bus, se magnant le cul pour s’atteler à leur morne et chiant trepalium quotidien, se grouillant pour accomplir l’aliénante besogne à laquelle elles étaient assignées. Dans leurs crânes, Coline distinguait clairement mille réponses préconçues mais aucune forme de questionnement. Elles se ressemblaient toutes, elles venaient et disparaissaient de ce petit bout de monde, demeurant toujours dociles et formatées, indifférentes au chant de la cigale et aux airs de sa guitare. Du haut de son balcon, la droguée l’observa un instant, profitant de sa musique entre le ronronnement des moteurs et le boucan de la masse. C’était une poésie de rue, beauté écorchée, que les fourmis, elles, voyaient comme une absurdité, une connerie indigne d’intérêt. La cigale, devenue paria, se leva, ramassa son chapeau et quelques maigres euros, et foutu le camp pour se payer un sandwich et une 8•6. Dommage, l’Acid Head aimait bien cette cigale. Elle l’aimait bien davantage que ce renard en costume de banquier resserrant sa cravate au volant de son Audi, bien davantage que ce cygne qui se pavanait, un foulard Hermès autour du cou, bien davantage que ce chien qui, la langue pendue et la queue entre les jambes, gardaient les yeux scotchés sur le cul du cygne rehaussé par des Louboutin, et bien plus, oui, que ces fourmis à la sagesse dictée, gobée, régurgitée, et re-bouffée, se complaisant dans leur condition. Quelque part, elle plaignait ces dernières.
Pour une fois on ne lui avait pas refilé de la merde coupée à l’eau de javel, et c’est ainsi que le monde lui apparaissait, enfin, dans une nudité totale et complète grâce au LSD. C’était moche à voir, vraiment moche. Elle sortit pourtant un autre timbre, et inhala l’acide pour s’assurer de voir encore le cynique spectacle de la civilisation occidentale dans toute sa vérité. Elle n’aimait pas les mensonges, elle leur préférait la vérité, aussi hardcore soit-elle. Elle aimait être lucide.
Coline continua alors d’observer la moindre bestiole qui passait par là, ces êtres humains rendus à leur animalité, ces bêtes à l’état sauvage, errant dans cette rue poivrée et salée de Foot Looker, de Gaumont et de KFC pour la rendre moins fade. Penchée vers le vide, attirée par les bruits d’une sirène dont le chant ressemblait à celui qu’entendit Ulysse, elle tourna brusquement la tête. Dans un fracas de lumière bleue qui lui niqua les yeux, une voiture de flics grilla la priorité à un canard qui, étant passé à l’orange, dut freiner sec pour ne pas se taper les sot-l’y-laisse. C’est que ces poulets étaient de véritables tarés. C’était une connerie de mettre des flingues, du pouvoir, de l’autorité entre les pattes de volailles aussi connes, toutes prêtes à suivre aveuglément les ordres de n’importe quel politicomique, n’importe quel blaireau à l’esprit niqué par les flots de champagne. Il est vrai que Coline pouvait ni saquer les gallinacés ni les mustélidés, mais elle admettait que les poulets suivant stupidement les directives de ces derniers, n’étaient pas spécialement plus cons que ceux qui, encore et toujours, les Élysaient. Ah, Mère Démocratie !… une marâtre plutôt ! Et lorsqu’elle vit un herbivore coller ses affiches électorales tous les quinze pas, elle se mit alors à gueuler du haut de son balcon :
« DÉGAGE DE LÀ! CASSES-TOI AVEC TES AFFICHES, ENCULÉ DE COLLABO’! ON VA TE TONDRE, JE VAIS TE TONDRE, BÂTARD DE MOUTON! »
Comme pour ponctuer sa phrase, elle cracha dans sa direction, bien que n’espérant pas l’atteindre. Elle le regarda déguerpir non sans un sourire de fierté sur le visage, cette fierté que l’on éprouve en combattant la propagande. Mais sur les trottoirs, les quatrepattes et les volatiles levaient la tête vers le perchoir sans avoir l’air bien reconnaissant. Ils regardaient cette femme, visiblement perchée, en caleçon et en débardeur, gueuler sur ce jeune frisé qui détalait. Si personne ne songea à prévenir les autorités d’un tel comportement, ils s’accordaient tous pour lui refiler une place en HP. Elles complotaient toutes, ces saloperies de bestioles, elles complotaient toutes.
« RETOURNEZ A VOS VIES DE CONS! TIREZ-VOUS! Tuez-vous pour neuf balles de l’heure… vous allez crever comme des chiens. NOUS ALLONS CREVER COMME DES CHIENS! »
Coline laissa sa tête tomber entre ses bras, son front collé au garde-fou. Poil ou plume, croc ou dent, carnivore ou herbivore, qu’importe les espèces défilant sous ses yeux, voilà qu’elle ne voyait que des Malabars dans leur ferme des animaux. Je vais travailler plus. Servitude volontaire, aliénation mercantile. Merde! Elle commençait à ne plus supporter ce qu’elle voyait. Depuis combien de temps l’enthéogène niquait son esprit? Le niquait-il vraiment? En bas, ils la regardaient tous. Ils complotaient pour la faire taire, ne pouvant supporter la vérité qu’elle gueulait. Ils préféraient tous le mensonge, un mensonge rassurant. Ils voulaient tous la réduire au silence, elle, cette nuisible. Ils marchaient, et la regardaient en passant, de leurs yeux décochant flèches, poison, préjugés et condamnation. Les mains sur son crâne, elle se retrancha à l’intérieur de son appartement, hurlant sa rage, son venin, après qu’un carreau l’ait manqué de peu.
La télévision se mit d’elle-même en marche pour débiter sa chiasse publicitaire. Leurs voitures, leurs rasoirs, leurs jeux vidéos, leurs émissions de divertissement à la con… L’Acid Head attrapa une bouteille de bière vide qu’elle éclata contre l’écran. Ce fut insuffisant cependant pour faire taire le téléviseur. Elle l’acheva avec un tabouret de chez Ikea. La nana du JT continuait de parler, sa voix venait de partout. Bien sûr que le chômage était en baisse, on pipait les chiffres! Coline lui hurla de fermer sa grande gueule, mais elle continuait, en corbac qu’elle était, à dépiter le speech qu’elle lisait sur son prompteur, speech savamment orienté pour assujettir les masses dont elle se nourrissait des cadavres. Les mains sur les oreilles pour ne plus l’entendre, recroquevillée sur elle-même sous la douche, Coline essayait de contrôler sa respiration, l’eau froide la lacérant.
Vivre, c’est moins douloureux quand tu planes.
Mais quand t’as les yeux grands ouverts, bordel de merde, ça te rend dingue…
Lorsqu’elle retrouva son balcon, la journaliste ne parlait plus. Tant mieux. Une nuit violine était tombée entre-temps, les étoiles gardaient cependant un curieux éclat. Dans la rue, quelques serpents sifflaient, se penchaient à la fenêtre des bagnoles qui s’arrêtaient afin de négocier une pipe à cinquante deniers. Avec de pareilles vues plongeantes sur leurs décolletés, les putes manquaient pas de donner des envies de luxure, mais Coline, ayant balancé le restant de sa paye dans la mescaline, avait pas de quoi se payer de la sueur sur son plumard. Qu’importe, Chloé allait bientôt rentrer. Elle attrapa alors les jumelles qu’elle avait laissé tomber et se remit à scruter le monde. Entre quelques nouvelles insanités, elle vit une grenouille qui, se voulant faire aussi maigre que les mannequins de chez Zara, gerbait les spaghettis bolognaise de sa mère dans la cuvette des chiottes. Merde, elle était jolie pourtant, elle avait du beau potentiel, mais son esprit était bousillé par les images et son corps se détruisait à petit feu. Bordel. Bientôt, il n’y aurait plus rien à manger sur ses cuisses, et personne ne serait plus en appétit pour bouffer ce qu’il y avait entre.
Dans l’immeuble d’en face, une lumière s’alluma, attirant son attention.
Elle était de retour!
Elle braqua ses jumelles en direction des fenêtres. Oui, l’abeille rentrait… mais accompagnée. Une espèce de porc la plaquait dos à la porte, embrassant sa nuque. Chloé fit remonter sa jambe contre la cuisse du goret, et attrapa sa lèvre entre ses dents en lui jetant un regard incendiaire. Elle avait un sourire mutin aux lèvres. Putain non! Il la souleva à la force de ses gros bras roses, et la déposa sur le lit. Il la déshabillait lentement, humant le parfum de l’abeille de son groin humide, l’enfoiré! Ce groin, qui remuait la boue et la merde à longueur de journée, se shootait avec ce divin parfum de miel! A son balcon, Coline fulminait alors qu’il enfouissait son visage entre ses cuisses. L’abeille était à elle! C’était son fantasme, son utopie, sa religion! Il allait la salir… la déflorer avec sa queue en tire-bouchon le salaud! Il allait faire couler son sang sur ces draps blancs de vierge, lui voler SON privilège! La voyeuse jeta les jumelles contre le macadam de la hauteur de son balcon. Elles éclatèrent contre le trottoir. LA PUTE! LA PUTE, LA PUTE, LA PUTE!
Elle agrippa le garde-fou, serrant le métal à s’en faire éclater les mains. L’humidité qui roulait sur son visage ne provenait pas des nuages. Ces larmes descendaient de l’azur de ses yeux qui commençait à revenir progressivement. Elle avait l’impression d’entendre Chloé gémir, mais ça ne l’excitait pas. Elle rêvait pourtant de s’en faire éclater les tympans, mais non, ça ne l’excitait pas. Les yeux baissés sur le bas de la rue, elle se sentait tentée par le vide. La brise revenait, plus fraîche, et elle ferma les yeux, cherchant du réconfort dans les caresses du vent, souhaitant noyer son chagrin dans les bras de son amant, dans les bras de Zéphyr. Il murmura quelques mots à son oreille, un sourire vint sur ses lèvres. Les buvards ne l’avaient pas fait délirer…

La chouette enjamba le garde-fou.

« Coup de coeur du Jury », concours artistique étudiant édition 2016, Crous de Bordeaux.

 
1
2
0
9
Quentin Gchrd

En refermant la fenêtre de sa chambre, J. prêtait particulièrement attention à ne pas faire le moindre bruit. Il allait jusqu’à retenir sa respiration, ce qui, en soi, était aussi stupide qu’inutile ; une preuve de plus que les vieux réflexes avaient la peau dure. Dans le même silence quasi-religieux, il se laissait tomber dans l’herbe depuis le premier étage, tendant l’oreille, une fois les deux pieds sur le sol, pour s’assurer que sa chute n’ait pas troublé le sommeil de ses vieux à l’intérieur de la baraque. Aucun bruit, aucune lumière, aucun mouvement. Personne ne semblait l’avoir entendu. Personne si ce n’est Judas qui avançait vers lui en remuant la queue.


Par chance, le chien n’aboyait pas. Il n’y avait que les yeux du cabot qui parlaient, réclamant quelques tendresses. Ne parvenant pas à détester ce stupide clébard, J. lui gratta un instant le crâne, avant de franchir d’un bond la clôture blanche qui délimitait le terrain de ses parents de celui des Bouddhistes d’à côté.


D’un pas décidé, J. faisait le mur et s’éloignait de la maison de ses darons. Son charpentier de beau- père avait arrêté de gueuler voilà quelques heures, et pourtant, il avait encore l’impression d’entendre sa voix, là, dans un coin de sa tête. Mais plus il mettait de la distance entre sa carcasse et la maison familiale, plus la voix caverneuse du beau-père s’affaiblissait, jusqu’à s’évanouir. C’était dans ces moments que J. avait l’impression de lui échapper, et d’être libre, totalement libre.


Souvent il se prenait la tête avec la figure patriarcale, qui avait fait de la maison de sa génitrice son domaine. Ce soir encore, l’homme mûr et l’adolescent rebelle s’étaient frités. J. ne le supportait plus : ses recommandations à deux balles, ses leçons de morale d’un autre âge, ses interdictions à la con… Il était complètement en marge de son époque, le vieux ! Et il entendait lui imposer un mode de vie carrément obsolète. La situation était très simple : J. se sentait plus en taule chez lui qu’à Guantánamo. Et parfois même, l’Ancien Testament lui semblait moins long, moins pénible, et moins chiant que les remontrances qu’on lui déversait, chaque jour, sur la tronche.


Alors, certains soirs, J. déguerpissait en pleine nuit, lorsqu’il n’y avait plus que la lune pour le gauler. Certains soirs, ouais, il faisait en sorte de briser tous les interdits, histoire de se décharger de ses pulsions, de ses démons, de toute la révolte qu’il portait en lui. C’était sa vengeance. Sa vengeance envers ces règles parentales despotiques, et envers le Ciel, qui n’en avait plus rien à foutre de sa trogne. Sa vengeance, c’était de retourner sa croix!


Pierre, lui, était dans les chiottes du Messie, le pub dans lequel il était censé jouer avec son groupe dans dix minutes. Il faisait les cent pas, pestant à chaque fois qu’il regardait sa montre. De rage, il frappa un coup contre la porte derrière laquelle Matthieu enfilait son costume de scène.


– Allez bon Dieu, magne ton cul putain !


On entendait alors le batteur se presser, se cognant, au passage, contre la cuvette des toilettes en enfilant son jean. Le silence était pesant. Il n’y avait que les tumultes des beuveries provenant de la salle pour le troubler, et les gueulantes que Pierre poussait toutes les vingt secondes, et que Simon essayait, par moment, de canaliser.


– Tu connais J., il est toujours à la bourre. On le changera pas…
– On le changera pas, ouais, mais on pourrait très bien le remplacer!


De son côté, J. rabattait sa capuche noire sur sa tignasse mal peignée. Sentant dans le fond de la poche de son jean son téléphone vibrer, il pressa le pas, trottinant, et accélérant encore, jusqu’à courir. Il se doutait que le message reçu provenait de Pierre, son bras droit, son meilleur pote, son guitariste, son dépanneur de monnaie lorsqu’il ne parvenait pas, par ses propres moyens, à changer l’eau en bière, et qu’il devait être furax de ne pas le voir arriver…


La nuit se faisait de plus en plus sombre. Les trottoirs de la ville étaient squattés par des mecs et des gonzesses, clopes au bec, binouze à la main. J. se savait en retard, mais la senteur du tabac qui brûle et se consume lui tira un sourire, et le parfum de l’alcool et de l’ivresse le pénétrait jusqu’au cœur. La nuit promettait, à nouveau, d’être belle dans sa débauche, si ce n’est merveilleuse dans son vice. Et J. en tirait une certaine extase.


Pierre, lui, enrageait toujours dans les chiottes du pub, pendant que Simon renifla bruyamment pour s’envoyer, dans la tronche, les quelques grains de poudreuse qui lui restait dans les narines, et que Matthieu sortait des toilettes, après avoir machinalement tiré la chasse.


– Cet enfoiré de fils de pute me répond même pas ! Je te jure, c’est son dernier concert.
– Tu peux pas faire ça mec, c’est la tête d’affiche du groupe…


J. finissait par pousser la porte du Messie. D’un signe de la main, il salua le serveur, qui, pour toute réponse, lui fit signe de se magner le train. Alors il se faufilait dans la foule, se créant un passage à coups d’épaule, baissant la tête pour éviter qu’on le reconnaisse, qu’on lui agrippe le bras. Il frappa un coup à la porte des toilettes, puis trois, puis un autre, et elle s’ouvrit, tenue par Simon qui la gardait depuis tout ce temps. C’était toujours dans les chiottes qu’ils se préparaient, à grand renfort de tapes dans le dos, de claques dans la face, et de rails de coke dans les narines.


– Putain t’es encore à la bourre, merde !… Allez, prépare-toi, et dépêche, espèce de con.


J. jeta sa veste par terre, renifla un coup de neige, puis un autre pour se mettre d’aplomb, ne pas perdre l’équilibre. La poudreuse, c’était sacré. C’était l’hostie de la messe, le dessert de leur dernier repas avant de monter sur la Cène.


De l’autre côté des murs, dans la salle, on les attendait, on les appelait, on les réclamait. Le public s’agitait, s’impatientait, et J. aimait toujours autant les entendre. Il y avait cette boule qui le prenait au ventre, malgré la coke qui glissait à l’intérieur de son organisme. Il se mit la tronche sous l’eau froide, avant de faire claquer la porte des chiottes pour sauter sur scène, avec toute la démesure qui le caractérisait, et ce sourire à la con sur les lèvres. J., provocateur, arrogant, comme défiant la salle, le monde, la Terre, le Ciel.


Pour commencer, il y eut quelques riffs à la gratte, puis les baguettes de Matthieu vinrent marteler cette putain de batterie, comme l’apôtre sous mescaline frappe son clavier pour écrire son putain d’évangile. Puis vint Simon, et sa basse. Et J. qui, enfin, se mit à chanter, à hurler, à gueuler, de cette voix rocailleuse et profonde. Il enchaînait les blasphèmes comme des gamines enfilent des pâquerettes pour faire des couronnes à déposer sur leurs têtes. J., lui, portait une couronne de blasphème, une couronne d’épines, avec un panache indiscutable.


Devant lui, les Hommes et les Diables dansaient, et chantaient. Ils l’accompagnaient. Ensemble, ils défiaient le ciel et ses lois absurdes, ils défiaient la société et ses conventions sans queue ni tête. Et J. adorait cela. Leur musique propageait la défiance face à une société humainement inhumaine, la désobéissance face à un monde absurde qui se fout de nous, la dés-obédience face à Dieu et son lot d’indifférence. Leur musique, oui, elle détournait les âmes du chemin perfide, hypocrite, et trompeur que traçaient les lois du Père, cet être introuvable, que l’on aimerait tant voir, mais qui reste muet, invisible, désintéressé du sort des Hommes.


Son père, il en parlait d’ailleurs un peu dans le morceau qui débutait alors. Un morceau qui singeait le tube du King : Fuck Me Tender, Fuck me True, ou l’histoire de Marie, sa mère, qui fréquente les clubs libertins dans le dos de son mari, et qui revient enceinte, un beau matin, alors que Joseph est infécond. Il aimait ce morceau, il l’amusait énormément. Il souriait de toute sa rancœur lorsqu’il la chantait. Elle faisait de sa mère une belle salope, de son beau-père un méprisable cocu, et de son père, un jouisseur anonyme sans scrupules. En chantant, il avait l’exaltant sentiment d’hurler la vérité la plus brutale à la face du monde. Et, dans le fond de sa maigre poitrine, il sentait son cœur battre à toute pompe, sous l’effet de l’instant, sous l’effet de la poudreuse. L’euphorie le gagnait, comme à chaque fois qu’il montait sur la scène. Il planait, et diffusait sa parole sainte. Il prêchait, dans une salle où régnait le suc de la transpiration mêlé aux relents de bières. Et dans la fosse, on scandait son nom, on l’appelait. C’était de l’amour, pas celui que l’on murmure au creux d’une oreille, mais celui que l’on hurle au visage de l’autre. Un déchirement de l’être. On l’aimait pour ces messes, il se faisait adorer en gueulant des saloperies dans un micro, et touchait de l’oseille en prime. Et son cercle de fidèles s’agrandissait à mesure des concerts. Et tous iront se coucher avec, dans un coin de leurs têtes, un morceau de l’hérétisme de ses chants, des graines qui germeront dans leur sommeil…


J. cultivait la révolte, la vengeance. La révolte contre le Monde. La vengeance contre le Ciel.


J. se fondait dans tous les interdits. J. ne croyait plus en rien, sinon en son absurde existence. Il trompait l’éternité dans la drogue, l’alcool, le sexe, la violence. Tous les moyens étaient bons pour oublier sa condition. La débauche, c’était son divertissement Pascalien. Il foutait un coup de pied dans le tas de fumier qu’était la morale, les règles, et la bonne conduite que lui imposait Joseph, et vivait avec ses démons, se vengeant de vivre en cédant aux vices, se venger d’exister en se détruisant à petit feu.


Quelques heures après la fin du concert, J. s’en retournerait chez ses vieux. Marchant, titubant, il lèverait la tête vers le ciel nocturne, drapé de son voile d’un noir de ténèbres, formidable tissu d’Orient décoré de ces éclats d’argent, petits bijoux rutilants du cosmos. Un sourire d’arrogance viendrait sur ses lèvres, et J. tendrait son majeur vers le Ciel, avant de reprendre sa marche à la lumière des réverbères.


Soulagé, crevé, satisfait, vide, ivre, et défoncé, J. croiserait alors les doigts… pour que cet enfoiré de Judas n’aboie pas lorsqu’il arriverait devant chez lui.



Texte publié sur « Sale temps pour les ours » le 23 Octobre 2015, et sur mon blog le 15 Octobre 2016.
2
2
0
7

Questionnaire de Scribay

Pourquoi écrivez-vous ?

Pour ne pas devenir complètement fou.
0