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Quentin Gchrd

Pau. La Rochelle.
Que veux-tu, je suis un cadavre croulant sous le soleil. On n'attend rien des cadavres, alors n'attends rien de moi. Pas un sourire, pas un cadeau, pas de bonheur, pas d'amour, rien. Comme ça, tu ne seras pas déçu. Et moi, je n'aurais pas à endosser la responsabilité de ta tristesse... Ne me regardes pas comme ça. Tu es un cadavre toi aussi. Tu es un cadavre depuis que ta mère s'est déchirée pour te faire sortir. Tu mets juste un peu moins de temps à pourrir, et je t'envie pour ça.
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œuvres
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défis réussis
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"J'aime" reçus

Œuvres

Quentin Gchrd

#1
Le lipstick caressait ses lèvres, les recouvrant d'un rouge intense. Leading lady red. Elle aimait cette nouvelle couleur. Il y avait quelque chose de fatal dans ce rouge sang, ce rouge passion. Sa bouche suscitait gourmandise et luxure. Oui, cette putain de bouche déterrait Asmodée et Belzébuth avec son rouge impie, son rouge profanateur, et ces putains de lèvres invoquaient les démons pour les faire danser autour de sa croupe, autour de son rouge tapin, autour de ce rouge auquel aucun gamin ne saurait résister. Ils voudront le goûter, l'embrasser, le croquer, et ils se mettront à genoux pour cela. Dans le creux de la nuit, le carmin finira par accueillir leurs gémissements, leurs souffles chauds, alors qu'elle glissera sa main froide dans leur calebute pour saisir une verge fraîche qu'elle fera durcir entre ses doigts experts... Elle referma ses lèvres, les rouvrit, les plissa comme pour embrasser le dioxygène, comme pour embrasser le souvenir d'un dernier amant, avant de poser le cosmétique pour sourire à son reflet. Quelque chose d'invisible lui mordait le bas-du-ventre. Un mélange d’excitation, d'envie, et une pointe de curiosité aussi. Sur quel fils-à-papa mettrait-elle la main ce soir ? L'amènera-t-elle ici ou ira-t-elle chez lui ? Elle le chevaucherait, s'empalant sur sa queue ? Ou il s'enfoncerait entre ses reins en relevant ses jambes le long de ses flancs? Elle lui grifferait le dos, ou bien le torse ?


Quelques images dignes des porno' qu'elle mattait en navigation privée envahirent son esprit.


De ses doigts, elle gravera, la nuit durant, sa libido entre les omoplates d'un nouvel étalon. Et quand viendra l’aurore, elle aura, sous ses ongles limés, manucurés, vernis, quelques zestes d'épiderme. Face à son miroir, nue comme un ange mais pervertie jusqu’à l’os comme la plus vicelarde des démones, les cheveux ébouriffés, son rouge à lèvres ruinés, et ses cuisses collantes de mouille, collantes de sperm', elle lavera ses ongles, les brossera, et elle demandera pardon au Seigneur. Elle demandera pardon, mais sans rien regretter. Elle jettera un regard par-dessus son épaule mordue pour capter les courbes de l'amant encore endormit dans son lit, et le feu cramant ses tripes redoublera d'ardeur. Elle sentira son con s'humidifier de lui-même, elle reviendra dans ce lit, elle se glissera sous les draps, et elle réveillera son nouvel amant de ses lèvres avides. Sa langue redeviendrait serpent, plus vipère que jamais, une vraie langue de pute se nourrissant à la source.


Elle fit sauter quelques-uns des boutons de son chemisier blanc, creusant un peu plus son décolleté, dévoilant un peu plus les prémisses de ses nibards. Le soutien-gorge push-up rehaussait ses seins vieillis, les rendait plus rond, plus ferme, plus appétissant. C'était comme foutre des touches de sauce deluxe sous le steak d'un Royal Cheese avant de le prendre en photo : un petit artifice coquin pour faire baver les dalleux. Elle redressa ses cheveux blonds aux racines noires sur son crâne, y glissa un crayon de papier pour les maintenir en un chignon, essayant de se donner un air de bohème alors qu’elle portait des fringues hors de prix. Du Prada, du Chanel, du Gautier. Elle lissa sa jupe crayon, attrapa son sac à main de chez Hermès, et balança un dernier coup d'œil à son reflet dans le miroir. Le foutre semblait, si ce n'est la conserver, limiter la casse de l'âge. Elle était une vampire de boîte de nuit, une Bathory ne se contentant pas de sang, et les Dominicaines qui avaient ces visages ridés et détruits par la chasteté pouvait la jalouser. Les gamins ne fantasmaient pas sur les bonnes sœurs, ni sur les nones : ils défilaient plutôt dans sa piaule pour s’envoyer en l’air. La Vierge ne savait pas ce qu'elle loupait : le bon Dieu n'a jamais valu, et ne vaudra jamais, un bon cunnilingus.


Son Iphone vibra. Marion lui confirmait que le FNJ se retrouverait au White. Tant mieux. Les sons de Guetta, les shoots de teq’ et les railles de coke éloignerait sans doute les discussions politiques. Sous les néons, les débats et les idées avaient l'art de l'emmerder. Sous les néons, elle voulait simplement une chair fraîche prête à claquer contre la sienne. Qu’importe la tronche du morceau de viande, elle voulait la chair ! Le culte de la beauté était caduc. La tronche écrasée contre les oreillers, on pouvait imaginer n'importe quoi, n'importe qui. C'est tout le truc de la levrette : on est pas obligé de supporter la tronche de l'autre.


Elle se laissait conduire, planquée derrière des vitres teintées d'un noir goudron qui reflétaient l'extérieur. La chaussée, le macadam, les réverbères, leurs lumières jaunâtres. Les monuments parisiens défilaient de l'autre côté de la tôle, et les gens aussi, ces gens qui galéraient comme des cons à faire leurs fonds de poches pour se payer une pinte de belge dans le bistro du coin pendant qu’elle s’allumait au champagne ! Comme leurs vies devaient être mornes, chiantes, et tristes, pendant qu’elle partait s’éclater sur le dancefloor, se frottant entre deux chiens convoitant le vide entre ses reins, n’importe quel jour de la semaine. Cette vie de politicienne était parfaite, dans cette ville qui avait toujours eu, pour elle, l’odeur du lubrifiant et la sueur ! Cette ville déchirée par le vice, entre les bois de Boubou des travelos, les red-light district des putes, et les nightclubs branchés des cougars qu’elle représenterait ce soir encore, avec cette jupe qui moulait son cul.



Un billet glissé dans la veste de costard de cette mâchoire carrée bien blanche, et elle n'eut pas besoin d'attendre : le videur la laissa passer. Il avait reconnu son visage, lui avait souri. A la télévision, elle montrait qu’elle n’était pas morte, et le prouvait par quelques déclarations fascistes, ou racistes selon l’humeur. Dans les boîtes de nuit, elle montrait qu'elle n'était pas périmée, et le prouvait par quelques amants, ou amantes selon l’humeur.  
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Quentin Gchrd

En refermant la fenêtre de sa chambre, J. prêtait particulièrement attention à ne pas faire le moindre bruit. Il allait jusqu’à retenir sa respiration, ce qui, en soi, était aussi stupide qu’inutile ; une preuve de plus que les vieux réflexes avaient la peau dure. Dans le même silence quasi-religieux, il se laissait tomber dans l’herbe depuis le premier étage, tendant l’oreille, une fois les deux pieds sur le sol, pour s’assurer que sa chute n’ait pas troublé le sommeil de ses vieux à l’intérieur de la baraque. Aucun bruit, aucune lumière, aucun mouvement. Personne ne semblait l’avoir entendu. Personne si ce n’est Judas qui avançait vers lui en remuant la queue.


Par chance, le chien n’aboyait pas. Il n’y avait que les yeux du cabot qui parlaient, réclamant quelques tendresses. Ne parvenant pas à détester ce stupide clébard, J. lui gratta un instant le crâne, avant de franchir d’un bond la clôture blanche qui délimitait le terrain de ses parents de celui des Bouddhistes d’à côté.


D’un pas décidé, J. faisait le mur et s’éloignait de la maison de ses darons. Son charpentier de beau- père avait arrêté de gueuler voilà quelques heures, et pourtant, il avait encore l’impression d’entendre sa voix, là, dans un coin de sa tête. Mais plus il mettait de la distance entre sa carcasse et la maison familiale, plus la voix caverneuse du beau-père s’affaiblissait, jusqu’à s’évanouir. C’était dans ces moments que J. avait l’impression de lui échapper, et d’être libre, totalement libre.


Souvent il se prenait la tête avec la figure patriarcale, qui avait fait de la maison de sa génitrice son domaine. Ce soir encore, l’homme mûr et l’adolescent rebelle s’étaient frités. J. ne le supportait plus : ses recommandations à deux balles, ses leçons de morale d’un autre âge, ses interdictions à la con… Il était complètement en marge de son époque, le vieux ! Et il entendait lui imposer un mode de vie carrément obsolète. La situation était très simple : J. se sentait plus en taule chez lui qu’à Guantánamo. Et parfois même, l’Ancien Testament lui semblait moins long, moins pénible, et moins chiant que les remontrances qu’on lui déversait, chaque jour, sur la tronche.


Alors, certains soirs, J. déguerpissait en pleine nuit, lorsqu’il n’y avait plus que la lune pour le gauler. Certains soirs, ouais, il faisait en sorte de briser tous les interdits, histoire de se décharger de ses pulsions, de ses démons, de toute la révolte qu’il portait en lui. C’était sa vengeance. Sa vengeance envers ces règles parentales despotiques, et envers le Ciel, qui n’en avait plus rien à foutre de sa trogne. Sa vengeance, c’était de retourner sa croix!


Pierre, lui, était dans les chiottes du Messie, le pub dans lequel il était censé jouer avec son groupe dans dix minutes. Il faisait les cent pas, pestant à chaque fois qu’il regardait sa montre. De rage, il frappa un coup contre la porte derrière laquelle Matthieu enfilait son costume de scène.


– Allez bon Dieu, magne ton cul putain !


On entendait alors le batteur se presser, se cognant, au passage, contre la cuvette des toilettes en enfilant son jean. Le silence était pesant. Il n’y avait que les tumultes des beuveries provenant de la salle pour le troubler, et les gueulantes que Pierre poussait toutes les vingt secondes, et que Simon essayait, par moment, de canaliser.


– Tu connais J., il est toujours à la bourre. On le changera pas…
– On le changera pas, ouais, mais on pourrait très bien le remplacer!


De son côté, J. rabattait sa capuche noire sur sa tignasse mal peignée. Sentant dans le fond de la poche de son jean son téléphone vibrer, il pressa le pas, trottinant, et accélérant encore, jusqu’à courir. Il se doutait que le message reçu provenait de Pierre, son bras droit, son meilleur pote, son guitariste, son dépanneur de monnaie lorsqu’il ne parvenait pas, par ses propres moyens, à changer l’eau en bière, et qu’il devait être furax de ne pas le voir arriver…


La nuit se faisait de plus en plus sombre. Les trottoirs de la ville étaient squattés par des mecs et des gonzesses, clopes au bec, binouze à la main. J. se savait en retard, mais la senteur du tabac qui brûle et se consume lui tira un sourire, et le parfum de l’alcool et de l’ivresse le pénétrait jusqu’au cœur. La nuit promettait, à nouveau, d’être belle dans sa débauche, si ce n’est merveilleuse dans son vice. Et J. en tirait une certaine extase.


Pierre, lui, enrageait toujours dans les chiottes du pub, pendant que Simon renifla bruyamment pour s’envoyer, dans la tronche, les quelques grains de poudreuse qui lui restait dans les narines, et que Matthieu sortait des toilettes, après avoir machinalement tiré la chasse.


– Cet enfoiré de fils de pute me répond même pas ! Je te jure, c’est son dernier concert.
– Tu peux pas faire ça mec, c’est la tête d’affiche du groupe…


J. finissait par pousser la porte du Messie. D’un signe de la main, il salua le serveur, qui, pour toute réponse, lui fit signe de se magner le train. Alors il se faufilait dans la foule, se créant un passage à coups d’épaule, baissant la tête pour éviter qu’on le reconnaisse, qu’on lui agrippe le bras. Il frappa un coup à la porte des toilettes, puis trois, puis un autre, et elle s’ouvrit, tenue par Simon qui la gardait depuis tout ce temps. C’était toujours dans les chiottes qu’ils se préparaient, à grand renfort de tapes dans le dos, de claques dans la face, et de rails de coke dans les narines.


– Putain t’es encore à la bourre, merde !… Allez, prépare-toi, et dépêche, espèce de con.


J. jeta sa veste par terre, renifla un coup de neige, puis un autre pour se mettre d’aplomb, ne pas perdre l’équilibre. La poudreuse, c’était sacré. C’était l’hostie de la messe, le dessert de leur dernier repas avant de monter sur la Cène.


De l’autre côté des murs, dans la salle, on les attendait, on les appelait, on les réclamait. Le public s’agitait, s’impatientait, et J. aimait toujours autant les entendre. Il y avait cette boule qui le prenait au ventre, malgré la coke qui glissait à l’intérieur de son organisme. Il se mit la tronche sous l’eau froide, avant de faire claquer la porte des chiottes pour sauter sur scène, avec toute la démesure qui le caractérisait, et ce sourire à la con sur les lèvres. J., provocateur, arrogant, comme défiant la salle, le monde, la Terre, le Ciel.


Pour commencer, il y eut quelques riffs à la gratte, puis les baguettes de Matthieu vinrent marteler cette putain de batterie, comme l’apôtre sous mescaline frappe son clavier pour écrire son putain d’évangile. Puis vint Simon, et sa basse. Et J. qui, enfin, se mit à chanter, à hurler, à gueuler, de cette voix rocailleuse et profonde. Il enchaînait les blasphèmes comme des gamines enfilent des pâquerettes pour faire des couronnes à déposer sur leurs têtes. J., lui, portait une couronne de blasphème, une couronne d’épines, avec un panache indiscutable.


Devant lui, les Hommes et les Diables dansaient, et chantaient. Ils l’accompagnaient. Ensemble, ils défiaient le ciel et ses lois absurdes, ils défiaient la société et ses conventions sans queue ni tête. Et J. adorait cela. Leur musique propageait la défiance face à une société humainement inhumaine, la désobéissance face à un monde absurde qui se fout de nous, la dés-obédience face à Dieu et son lot d’indifférence. Leur musique, oui, elle détournait les âmes du chemin perfide, hypocrite, et trompeur que traçaient les lois du Père, cet être introuvable, que l’on aimerait tant voir, mais qui reste muet, invisible, désintéressé du sort des Hommes.


Son père, il en parlait d’ailleurs un peu dans le morceau qui débutait alors. Un morceau qui singeait le tube du King : Fuck Me Tender, Fuck me True, ou l’histoire de Marie, sa mère, qui fréquente les clubs libertins dans le dos de son mari, et qui revient enceinte, un beau matin, alors que Joseph est infécond. Il aimait ce morceau, il l’amusait énormément. Il souriait de toute sa rancœur lorsqu’il la chantait. Elle faisait de sa mère une belle salope, de son beau-père un méprisable cocu, et de son père, un jouisseur anonyme sans scrupules. En chantant, il avait l’exaltant sentiment d’hurler la vérité la plus brutale à la face du monde. Et, dans le fond de sa maigre poitrine, il sentait son cœur battre à toute pompe, sous l’effet de l’instant, sous l’effet de la poudreuse. L’euphorie le gagnait, comme à chaque fois qu’il montait sur la scène. Il planait, et diffusait sa parole sainte. Il prêchait, dans une salle où régnait le suc de la transpiration mêlé aux relents de bières. Et dans la fosse, on scandait son nom, on l’appelait. C’était de l’amour, pas celui que l’on murmure au creux d’une oreille, mais celui que l’on hurle au visage de l’autre. Un déchirement de l’être. On l’aimait pour ces messes, il se faisait adorer en gueulant des saloperies dans un micro, et touchait de l’oseille en prime. Et son cercle de fidèles s’agrandissait à mesure des concerts. Et tous iront se coucher avec, dans un coin de leurs têtes, un morceau de l’hérétisme de ses chants, des graines qui germeront dans leur sommeil…


J. cultivait la révolte, la vengeance. La révolte contre le Monde. La vengeance contre le Ciel.


J. se fondait dans tous les interdits. J. ne croyait plus en rien, sinon en son absurde existence. Il trompait l’éternité dans la drogue, l’alcool, le sexe, la violence. Tous les moyens étaient bons pour oublier sa condition. La débauche, c’était son divertissement Pascalien. Il foutait un coup de pied dans le tas de fumier qu’était la morale, les règles, et la bonne conduite que lui imposait Joseph, et vivait avec ses démons, se vengeant de vivre en cédant aux vices, se venger d’exister en se détruisant à petit feu.


Quelques heures après la fin du concert, J. s’en retournerait chez ses vieux. Marchant, titubant, il lèverait la tête vers le ciel nocturne, drapé de son voile d’un noir de ténèbres, formidable tissu d’Orient décoré de ces éclats d’argent, petits bijoux rutilants du cosmos. Un sourire d’arrogance viendrait sur ses lèvres, et J. tendrait son majeur vers le Ciel, avant de reprendre sa marche à la lumière des réverbères.


Soulagé, crevé, satisfait, vide, ivre, et défoncé, J. croiserait alors les doigts… pour que cet enfoiré de Judas n’aboie pas lorsqu’il arriverait devant chez lui.



Texte publié sur « Sale temps pour les ours » le 23 Octobre 2015, et sur mon blog le 15 Octobre 2016.
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Quentin Gchrd

Aux villes invisibles.


Les poings enfouis dans le fond des poches de ta veste, tu erres dans les entrailles de Vijf. Une clope au bec, tu marches, tu déambules, sans la moindre raison, sans le moindre but. Comme d'habitude. Pour cacher tes larmes, tu rabats une capuche sur ton crâne. Elles sont sèches depuis plusieurs jours, mais elles sont là, encore, tu les sens, ces stigmates invisibles creusant tes joues, ces cicatrices parcourant ta tronche. Tu t'emmerdes pour rien. Plus rien ne vit ici, plus personne. Ceux qui ne se sont pas barrés sont morts, et ceux qui ont fuit sont certainement crevés, eux aussi, à cette heure. Le cœur de Vijf ne bat plus. Dans les ruelles, plus de sang, plus de jus. Tout est mort. Vijf n'est plus qu'une ville morte parmi tant d'autres, avec ses rues qui se ressemblent toutes et son lot de cadavres. Vijf est une ruine moderne que tu explores au son des Floyd, descendant en Enfer comme tu descends les fonds de canettes et les culs de bouteilles délaissées pour entretenir ton ivresse, ou ton ivrognerie.


Les nuits et les jours se succèdent, mais rien ne change jamais. Les trottoirs, les murs, les vitres brisées. Le silence, la poussière, les décombres. Chaque tournant sent la pisse et l'alcool de merde piqué au Leader Price. Lorsque le ciel est chargé de nuage, ça sent les cendres et la flotte coupée à l'acide. Quand l'humidité te vient au pif, tu t'abrites, là où tu peux. Ton parapluie est niqué de trop de pluie corrosive. Tu attends que ça cesse, le casque sur tes oreilles, fouillant tiroirs, armoires et placards. Lorsque tu te risques dehors, tu lèves le nez vers le ciel. Pas de bleu, juste du gris, des nuages grisâtres, des nuages de pollution. Les cieux ont, depuis, la teinte du macadam usé…


Tu écrases ta clope sous la semelle de tes Dr Marteens, et tu entends le carillon sonner les glas d'une nouvelle heure qui se meurt. Time. Les alarmes et les horloges s'affolent, sonnent de toute part et de tout temps. La funeste mélodie t’oppresse. Tu te laisses tomber sur le cul, devant les portes de cette église qui n'a pas entendu la moindre foutue prière depuis bien longtemps. Longtemps, tu as essayé de fuir le carillon. Tu te mettais à courir comme un abruti, comme-ci tu pouvais fuir le temps. Tu avais la peur au ventre, et tu courais, et tu courais, pour attraper le soleil, mais ce bâtard se couchait. Et déjà, il fait sombre, la nuit est là, et toi, tu es seul avec le métronome de ton cœur. Le carillon te le rappelle, tu vas crever. Un jour viendra, demain peut-être, où il te dira : « Meurs, vieux lâche ! Il est trop tard ! ». Et toi, oui, tu crèveras.


Sur le toit de l'ancienne école, tu ouvres ton sac à dos pour en tirer ta dernière bouteille de rhum. Sous les nuages de pollution, tu te défonces le crâne à la boisson afin d'oublier toute cette merde. Oublier ce connard de carillon, pour oublier l'abandon, pour oublier ton cœur, et pour oublier Vijf-La-Vide. Tu picoles, tu n'aperçois aucune étoile. Tu bois encore. Pour faire voyager ton esprit, pour qu'il s'évade. Rapidement, tu tombes, et tu t'endors, plein comme une pute aux heures de pointe.


La vie est plus simple à supporter quand t'es déchiré.


A l'aube, tu te réveilles avec un putain de mal de crâne. Tu te remets d'aplomb avec une cancerette, espérant qu'elle t’abrège main dans la main avec ton asthme. Du fond de ta poche, tu tires une pierre blanche que t'avais récupéré la veille, dans les décombres d'un PMU où tu cherchais de quoi boire. Avec, tu griffes ce toit. Tu écris, alors que le tyran se lève à travers les nuages industriels. Il tape dur, le mercure allait grimper dans l’après-midi. L'asphalte va encore fondre. Iamque iugis summae surgebat Lucifer ducebatque diem, nec spes opis ulla dabatur. Tu relis chacune de tes lettres, et tu balances le caillou au loin. Tu le regardes s'éloigner, comme attendant qu'il ricoche sur des molécules de dioxyde de carbone. No pasa nada. Tu te dresses sur tes deux jambes, la tête lourde et la gueule pâteuse. A un pas de tomber du troisième étage, tu baisses ton jean et pisse au vent après avoir fais gaffe au sens du vent, histoire de pas pisser sur tes pompes. En regardant l'urine se fracasser sur le macadam, tu te dis que tu pourrais te laisser tomber, toi aussi. Tu sens deux mains se poser sur ton dos, prêtes à te pousser dans les bras du précipice. Tu sens déjà ton crâne éclater sur l'asphalte, et ton sang chaud s'écouler en arabesque. Tes entrailles sont tirées vers le bas. Tu respires l'air vicié. Tu fais un pas, en arrière. Un autre. Tu ne sauteras pas aujourd'hui. Demain peut-être.


Tu farfouilles dans les débris d'une vieille supérette. Tu mets la main sur une bouteille de vodka que tu glisses dans ton sac à dos. L'alcool russe, ce n'est pas ton for : t'es un addict de la bière, du rhum et du whisky, ta putain de trinité sainte. Tu fais pas le difficile, tu ne fais plus le difficile. Tu déniches quelques conserves, une boîte de raviolis et quelques légumes. Sur le toit d'une Citroën que la végétation avait gagné, tu t'envoies ton repas, tu bouffes avec tes doigts. Plus rien à cirer de la bienséance, il n'y avait plus personne à baiser dans le coin. Tu ouvres le bouchon de 'teille de vodka, et arroses le tout avec une longue rasade. Les jours et les nuits se succèdent et se ressemblent toujours à Vijf. Et le monde s'enfonce un peu plus chaque jour dans l'absurdité. Toi aussi. Pour relâcher la pression, t'éclates toute la vaisselle d'un ancien restaurant à coup de batte. Et ça fait un bien terrible.


De retour à cette bonne vieille école, tu découvres un graffiti fait à la bombe sur un des murs de la cours. Tu passes ta main dessus. Ils ont poussé dans la journée, ces coquelicots d'un rouge passion. Tu approches ton nez des pétales, et tu sniffes la peinture fraîche. Tu n'es pas seul. Tu frisonnes. Non, tu n'es plus seul dans Vijf. Ton cœur se met à battre. Sur le toit de l'école, portant le nez au goulot de cette bouteille de vodka, tu es obsédé par elle. La fille aux coquelicots. C'est ton intuition qui te fait dire que c'est une nana. Ton intuition, ou ta queue. Ou bien cette eau russe. Tu t'endors, le flacon, vide, roule sur quelques centimètres. Ton esprit n'est plus. A t-il déjà été ?


Tu crames la dernière clope de ton paquet. Tu galères à l'allumer avec ce briquet qui rend l'âme. Tu parcours la ville, ses gravas, sa carcasse, les commerces et les hôpitaux soufflés par l'explosion, les pierres tombales éclatées par les retombées. Tu croises quelques bestioles qui n'ont plus rien des animaux d'autant. Par réflexe, tu poses la main sur la crosse du fusil que tu portes à l'épaule, mais tu n'as plus de balle depuis des semaines. Tu squattes les chiottes dégueulasses d'un bar éventré. Dans le fond de la cuvette, le restant de tes raviolis. Tu remontes ton jean sur ton cul, et tu repars sur ses traces, sur les traces de la nana aux coquelicots. De part et d'autres de Vijf, tu tombes sur d'autres tags qui ont fleuris au cours des derniers jours sur les murs de Vijf. Des cerises. Des lèvres. Des pommes. Des roses. Elle ne semble n'avoir qu'une couleur sur elle, du rouge, du rouge, encore, toujours, du rouge.
De la passion, ou du sang.


Quand tu croises son chemin, tu poses ton arme à terre. De ton sac, tu sors une boite de macédoine de légumes. Elle te sourit. Derrière elle, un cœur rouge encore dégoulinant. Tu t'approches d'elle, prends la bombe qu'elle tient dans la main. Sous son œuvre, tu écris en lettres de sang : « Aimez-vous les uns les autres, bordel de merde ! ». Le point d'exclamation sonne le glas de la peinture.


Dans les bras de la nana aux coquelicots, les nuits et les jours se succèdent et rien ne change jamais. Mais tout est plus paisible. Tu flottes toujours dans l'absurde, mais tu t'en fous. Tu seras toujours absurde. Elle aussi. Vijf aussi. Le Ciel et la Terre aussi. Elle dessine des roses dans ton cœur et des lèvres sur ta peau lorsqu'elle l'embrasse. Une cicatrice sous le sein gauche te suffit à la nommer Penthésilée. Elle te fait rire. Vijf est un peu moins vide, un peu moins morte. Vijf revit pour vous deux. Les pieds dans le vide, vous léchez des babeluttes qui vous niquent la langue. Toi, tu lui niques les lèvres en l'embrassant.


Tout est toujours aussi moche. Les bâtiments ne sont plus que les fantômes de ce qu'il fut. Le ciel n'a pas retrouvé son bleu. Le macadam fond toujours, et les semelles aussi. Les rats ont la taille de gros chats, et les chats sont plus félins que jamais. Les chiens sont des loups, les loups des chiens. Ton fusil est toujours sans balle, ton ventre gronde toujours. Tu la serres contre toi en t'endormant.


Même si les peintures s'effacent lentement sous les pluies acides,

C'est toujours l'apocalypse, mais un peu moins.
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