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Héloïse Mrchl

Montréal.
Héloïse Mrchl
« Vagabondages », un recueil réunissant les vies éparses prenant racine dans les divers lieux de la Quatrième Dimension. Tenant beaucoup à ce monde — qui fut le premier que je créais —, je trouvais intéressant de vous en faire découvrir les nombreux endroits qui le constituent — sans compter, évidemment, le fait que j’ai affreusement de mal à me séparer de lui. Ainsi, à travers le quotidien de divers personnages, je vous ferai découvrir tous ces lieux que vous n’avez encore vus, espérant que vous les apprécierez tels qu’ils sont, dans leur simplicité, loin des aléas qui secouèrent tant ce cher continent. Nulle guerre en ces lieux, car soit épargnés par les divers événements qui se déroulèrent durant « Le prix de la Liberté », soit se présentant bien des années après ces faits.

Quoi qu’il en soit, je vous souhaite à tous une agréable lecture.

Affectueusement,

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Défi
Héloïse Mrchl
Recueil de défis, pris ici et là.
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Défi
Héloïse Mrchl

La ville n’avait jamais eu de nom, me souvins-je. Ni d’histoires propres à elle-même. C’était une ville oubliée de tous, ou presque, qui ne subsistait que par quelque magie que j’étais bien en peine d’expliquer malgré les trop nombreuses fois où je m’y étais rendu. De nuit comme de jour demeurait-elle d’un gris insipide, recouverte d’un voile nuageux que rien ne semblait pouvoir transpercer, ni la lumière d’un soleil inexistant ni la main bienveillante de quelque dieu empli de miséricorde. Et éternellement le ciel déversait ici une pluie torrentielle qui n’en finissait pas d’assombrir le paysage, comme si celui-ci n’était déjà pas assez obscur.


Je m’arrêtai un instant à l’entrée de la ville, parcourant des yeux les ombres qui m’entouraient, apercevant de temps à autres le simulacre d’un être ou d’un bâtiment que la pluie ne me cachait pas entièrement. Je baissai un instant les yeux vers le sac que je tenais à la main, lourd d’un poids qui s’était allégé depuis peu, aussi froid et immobile que ce que j’étais venu apporter ici. Redressant le parapluie qui me protégeait du déluge perpétuel, je relevai les yeux et entrai dans la cité d’un pas monotone, las du devoir qui était le mien.


Aussitôt croisai-je quelques passants qui erraient de ci de là sans véritable but, déambulant simplement car c’était là la dernière chose qui leur restait à faire. Une dizaine de parapluies boitants ou traînant leur manche, leur toile percée, déchirée en de multiples endroits, le fer de leurs tiges tordu, rouillé, disparu pour certains cas, le bois de leur support rongé par les termines, le plastique affaissé de moisissure. À mon passage tous tournèrent vers moi leur toile abîmée, admirant avec envie le parapluie qui était le mien, certes ancien mais encore en excellent état, manipulé qui plus est, à l’inverse d’eux autres oubliés qui comme le reste de cette cité avaient été menés ici pour y croupir.


Un bruit ignoble de fer déchiré me parvint alors, bientôt suivit d’une giclée d’étincelles survolant la chaussée mi pavée mi éclatée de nids-de-poule. Apparut alors un véhicule d’un autre temps, rongé par la rouille jusqu’au plus profond de sa carcasse, les deux roues du côté gauche manquant cruellement à l’appel. Elle passa en sens averse à toute allure, suivie d’une autre voiture aux pneus fondus et à la carlingue couverte d’une suie noire qui rien ne pourrait effacer, les phares avant brisés pour n’en laisser que des morceaux de câbles.


Je détournai les yeux et poursuivis mon chemin dans le silence que seule la pluie battante brisait dorénavant. Dans la noirceur du paysage, un néon d’un rose passé clignota sauvagement, crachant de temps à autres quelques cris d’électricité mal traitée. Dans la lumière diffuse quoi que pauvre du néon à l’abandon se tenait un chat, son ombre aussi grise que le reste de la place. De tout ce que je pus voir de lui constatai-je seulement qu’il était famélique, pour ne pas dire rachitique, décharné, meurtri dans sa chair trop maigre où ne pointaient que les os sous son poil humide.


Un peu plu loin encore croisai-je ce qui semblait être un coin de rue, où s’amoncelait une montagne de poubelles de toutes sortes, faites de sacs plastiques ou d’armature de fer, dont de celles-ci s’échappaient quelques affiches détrempées, émiettées pour la plupart, les plus anciennes d’entre elles n’étant alors plus qu’une bouillie dans les flaques. À côté des poubelles, un camion paraissant blanc de prime abord se terrait, lui aussi recouvert d’une suie que rien d’autre ne pourra remplacer. De ses fenêtres fondues s’échappait une âpre fumée qui, me parvenant ensuite, me transmit l’odeur oubliée d’une pizza cuite au feu de bois.


Enfin quelques lumières me parvinrent, transmises par une lignée de lampadaires aux ampoules semi éclatées, tordus telles des sentinelles tombées sur le champ de guerre. Ils projetaient alentour une lueur faiblarde qui pourtant suffit à rendre momentanément vie aux bâtiments qui les entouraient, de tailles et de formes improbables, de briques, de tôle, de plâtre, tous différents des uns des autres tout en étant cruellement semblables de par l’état dans lequel ils se trouvaient et qu’ils recouvrèrent bientôt, une fois la lumière passée, les projetant à nouveau dans les ombres à qui ils appartenaient.


Je m’arrêtai finalement au numéro huit, ou du moins ce qui me paraissait être le cas, ledit chiffre s’étant dissipé depuis bien longtemps, ne laissant sur le mur que la trace vague de son existence. Au-dessus du palier de ce qui dut être autrefois une belle demeure, s’élevait une toiture protégeant l’entrée du déluge sempiternel. Sur celle-ci se dressaient cinq gargouilles, qui tombant en morceaux qui entaillées par la corrosion de l’eau. Si d’antan ces gargouilles avaient eu un visage, elles n’en avaient plus guère aujourd’hui, disparu dans l’oubli qui forgeait ce monde.


Je m’avançai jusqu’au palier et y posai le sac qui était le mien. Les gargouilles bougèrent de concert, ce penchant par-dessus la toiture dans l’espoir d’apercevoir ce que j’emmenai en ce jour. Une main tenant toujours fermement le parapluie qui me protégeait, je me servis de l’autre pour ouvrir le sac. Je la plongeai à l’intérieur pour la ressortir aussitôt, tenant entre mes mains la fourrure glaciale de la mission qui me menait en ces lieux. La gargouilles regagnèrent avec indifférence leur place originelle tandis que je déposai le chaton sur le palier.


Son poil autrefois roux bleuissait dorénavant du froid hivernal duquel il n’avait su échapper. Ses membres étaient rigides, et à jamais le resteraient-il à présent. Son museau quant à lui avait noircit, ses prunelles étaient devenues blanches, ne voyant plus guère que le noir, non pas qu’il y eut quoi que ce fût à admirer ici. Le chaton bougea imperceptiblement les pattes, puis sa tête se tourna vers moi avec nombre de craquements de glace. Son regard, bien que voilé, semblait interrogatif quant à l’endroit où il se trouvait.


« Tu es dans la ville des Oubliés petit, l’informai-je d’un ton morne. Là où vont tous ceux que le monde des vivants a oublié. »


Le chaton détourna la tête et considérant ma mission achevée, je refermai mon sac, le pris en main et repartis de là d’où je venais. Je traversai en sens inverse la ville que je venais de parcourir, sans attention aucune pour ceux qui s’y trouvaient. Je ne les voyais tout simplement pas. Car sitôt ma mission accomplie oubliai-je même la cité, mené uniquement par les pas qui me guidaient, à la recherche de la prochaine âme pour qui j’effectuerai une fois de plus le voyage.
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Héloïse Mrchl
Dans le pays d’Angemar, une chasse est ouverte : celles des traces, peuple aux pouvoirs magiques singuliers. Traqués, persécutés, exécutés les uns après les autres, les rares survivants passent leur existence à fuir sans pouvoir quitter le pays d’Angemar qui, à cette heure, est déjà en guerre contre un pays voisin. Condamnés pour la magie qui est la leur, les traces se voient contraints de cacher leurs origines et tentent tant bien que mal de se fondre parmi les mortels.


Cette histoire fut originellement écrite dans le cadre du NaNoWriMo [National Novel Writing Month] 2015, jamais achevée.
Je reprends aujourd’hui l’écriture de cette histoire, en en corrigeant les chapitres précédemment écrits.
J’espère que vous l’apprécierez.
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Héloïse Mrchl

Tapie dans les bois, j’attendais que la caravane ait fini de passer. Le cahotement de la route faisait tanguer les marchandises, les jetant contre les parois des chariots en des claquements tantôt sourds tantôt aigus en fonction de ce que les caissons contenaient. Les carrioles n’en finissaient pas de défiler, entraînant dans leur sillage nuages de poussières et odeurs fétides, celles-ci appartenant autant aux bêtes qui les tiraient qu’aux hommes qui les guidaient. Les paysans se hélaient d’une charrette à l’autre, prévenant d’un nid-de-poule particulièrement creusé, demandant flasque de cidre aigre-doux ou vérifiant simplement que rien d’encombrant n’était tombé sur l’un des convois. Des gamins braillaient et couraient en tout sens, glissaient sous les bidets épuisés, crapahutaient sur les carrioles encombrées et allaient même jusqu’à chiper une pomme dans un tonneau mal fermé, s’octroyant ainsi les foudres du propriétaire qui exigeait qu’on lui rendît son bien.

Lasse de cette attente interminable je m’accordai un soupir, certaine que dans ce grabuge personne n’entendrait mon irritation. Je doutai de toute manière qu’ils soient même capables d’entendre un grondement de tonnerre si l’orage s’en venait. Mais le ciel était bleu et limpide en cette fin d’été, aucun orage ne surviendrait dans les horizons avant l’arrivée de l’automne, et la moiteur ambiante était encore suffisamment supportable pour ne pas voir arriver une pluie par surprise. Alors que la caravane venait à sa fin, ma main se porta par automatisme à ma hanche, tâtant mon ceinturon à la recherche du rouleau de cuir qui contenait mon bien le plus précieux. Rassurée par sa présence, j’attendis patiemment que les derniers nuages de poussières fussent retombés avant de me risquer à sortir du couvert des arbres.

Me levant avec précautions, je tendis l’oreille en quête d’un bruit quelconque. N’en entendant pas, je me glissai silencieusement hors de la limite des arbres et entrai dans la route de terre où passait tantôt la caravane. Un regard à gauche, un coup d’œil à droite, personne n’était en vue. J’abaissai davantage ma capuche sur mes yeux puis, tenant symboliquement les sangles de mon sac dans la main, je pris le même chemin que celui des carrioles, direction le nord, vers la ville. Je ne vis la fin de la forêt qu’au milieu de la journée, bien des lieues après m’être mise à découvert. La forêt dense laissa subitement place à des plaines verdoyantes où naissaient ici et là quelques collines endormies. C’était entre elles que la route serpentait à travers les steppes, épousant le paysage avec une discrétion sublime. Et là, à l’horizon, quelques quatre lieues plus loin se dessinaient les contours la ville de Jurpo, distinguable grâce à son palais aussi blanc qu’un coquillage poli par la mer.

Après près de deux mois de voyage me voici enfin à Syracuse, royaume de lumière et symbole de paix en notre Quatrième Dimension dévastée. Ne restaient plus que quelques lieues pour me séparer de ses murs où m’attendait l’événement le plus important de mon existence. Vérifiant pour la énième fois la présence du rouleau de cuir à ma hanche, je me remis en chemin sans attendre, voulant atteindre les portes de la ville avant que celles-ci ne se fermassent pour la nuit. J’atteignis les hautes murailles de pierre en milieu d’après-midi, en même temps que quelques paysans qui, quant à eux, venaient du nord.

Je savais pour l’avoir appris dans les livres que le royaume de Syracuse comptait trois villages et une grande ville, cette dernière se trouvant le plus au sud, ses villages la précédant au nord. Si ma mémoire ne me jouait quelque tour, le village qui suivait la ville de Jurpo était celui d’Essas, et venaient ensuite les villages de Seïssie et de Moloch. Probablement les villageois qui descendaient du nord venaient de l’un de ces villages, voulant profiter du marché pour vendre leurs produits.

En ce qui concernait Jurpo, je pouvais affirmer sans mal qu’elle était la ville la plus grande qu’il m’ait été donné de voir sur le continent. Afin de garantir sa sécurité, une grande muraille était dressée tout autour de la ville, comportant à elle seule suffisamment de guérites, d’échauguettes et de créneaux pour garantir à la cité une sécurité presque parfaite. Seul bémol dans cette construction : les portes. Il n’y avait pour toute la ville qu’une unique entrée, et donc une unique sortie, un stratagème des plus douteux si l’on voulait limiter l’entrée de l’ennemi… et la fuite des habitants.

En arrivant à hauteur des grandes portes de la ville je baissai la tête pour plus de sécurité, ne voulant certainement pas me faire prendre alors que je me trouvai si près du but, même s’il était peu probable que l’on connût mon visage en ces environs. Mon rythme cardiaque s’accéléra lorsque s’approcha un soldat armé, pour ensuite se calmer lorsque celui-ci préféra entreprendre un paysan conduisant une charrette plutôt que moi. Soulagée que mon plan se déroulât à merveille jusque-là, je m’autorisai un élan de satisfaction personnelle avant de recouvrer mon sérieux. Maintenant que j’étais parvenue à entrer, il me fallait trouver un endroit où dormir et les auberges accueillant des inconnus sans visage ne couraient pas les rues.

Sitôt cette pensée formulée je me mis à la recherche d’une gargote pas trop regardante à l’égard de l’identité de ses clients. Jurpo étant une grande ville, elle comptait un nombre important de pensions où dormir, je n’eus donc aucun mal à en dénicher. Me faire accepter fut une autre paire de manche. Me refusant à montrer mon visage, les propriétaires m’expulsèrent avec pour mise en garde de ne revenir dans leur établissement sous aucun prétexte si je ne voulais avoir affaire aux gardes de la cité. Et ne voulant certainement pas me frotter à eux, je pris leur menace au sérieux. Le jour avançait, le jour déclinait et je ne trouvai toujours aucune auberge pour m’accueillir.

Au coucher du soleil j’arrivai devant la dernière bâtisse susceptible de me loger. Le nom de Madame Timbanque était peint en noir au-dessus du porche et, si on en croyait la quiétude qui imprégnait l’endroit, l’auberge avait l’avantage de ne pas être doublée d’une taverne, un plus non négligeable lorsque l’on manquait cruellement de sommeil. J’entrai sans hésiter, la gargote étant de toute manière mon dernier espoir de dormir avec un toit sur la tête. Si la propriétaire me refoulait comme les autres, il ne me resterait plus qu’à sommeiller dans une écurie quelconque en priant pour ne pas me faire remarquer.

La pièce principale de la guinguette était imprégnée d’une fraîcheur agréable pour cette saison, ce qui avait pour conséquent que l’on se sentît chez soi en entrant. La tenancière de l’établissement, s’il s’agissait bien d’elle, était présente dans la pièce, nettoyant à l’aide d’un torchon humide le comptoir derrière lequel elle se trouvait. Je m’approchai d’elle d’un pas vif, notant du coin de l’œil qu’un autre individu se trouvait dans les parages. Un homme semblait-il, attablé près d’une fenêtre, mangeant ce qui devait être une écuelle de ragout. La vue de la viande fumante suffit à raviver ma faim, momentanément oubliée à l’idée d’approcher Syracuse. Ladite madame Timbanque leva les yeux vers moi, haussant les sourcils en remarquant que je ne daignais pas enlever ma capuche. Posant les mains sur le comptoir, les doigts croisés, je m’adressai à elle sans plus relever la tête. Ce qui eut le don de lui faire davantage hausser les sourcils.

« Z’auriez pas une chambre en rab’, m’dame ? C’est qu’j’ai fait d’la route, ‘voyez. » lui dis-je dans un parler pâteux, forçant sur ma voix pour la rendre plus grave.

La tenancière étudia ma tenue du regard, tentant de déterminer si j’avais sur moi de quoi payer son loyer, avant de daigner répondre.

« Deux d’argent la nuit, ‘vec repas et bain compris », dit-elle finalement, et je fus plus qu’heureuse qu’elle ne me posât pas la moindre question.
Visiblement, tout ce qui importait pour elle était que son client soit en mesure de la payer, qu’importe qui il était et l’endroit d’où il venait. Voilà qui m’arrangeait au plus haut point.

Mettant ma main à ma ceinture j’en sortis mon escarcelle pleine, l’ouvris devant elle pour qu’elle pût voir par ses propres yeux que je pouvais effectivement payer son loyer et en sortis deux piécettes d’argent que je posai sur le comptoir et poussai vers la tenancière. Pendant que je refermais ma bourse et la remettais à sa place, la propriétaire de l’auberge s’empara des deux pièces et les tâta toutes deux du bout de la langue, déterminant au goût s’il s’agissait d’argent véritable ou de vulgaire métal. Satisfaite de l’authenticité de ma monnaie, elle la glissa dans sa poche avant de lever le nez à nouveau.

« ‘v’lez rester c’mbien d’temps ? »

Je haussai les épaules.

« L’temps qu’l’affaire roule, ‘voyez ? C’est qu’j’ai plein d’machins à vendre, m’dame. »

La m’dame hocha la tête et contourna son comptoir en me faisant signe de la suivre. Elle me fit monter une volée d’escaliers jusqu’à l’étage où elle me désigna une porte en plein milieu du couloir. L’ouvrant pour moi à l’aide de sa clé, elle me laissa jeter un œil à la chambre pour voir si elle me convenait. Pour moi, tant qu’il y avait un lit, même une cave aurait été parfaite.

« ‘v’lez un ragout, j’magine ? demanda la tenancière après avoir eu confirmation de ma satisfaction.

— C’s’rait pas d’refus m’dame, ‘vec une pinte d’cidre si z’avez. »

Et z’avez visiblement, puisque lorsqu’elle remonta dans ma chambre elle posa sur une petite table à côté de mon lit écuelle de ragout et pichet de cidre. Le cidre n’était franchement pas mauvais et d’une saveur que je n’avais encore jamais goûtée, probablement une production locale nous venant du village d’Essas, spécialisé dans la culture des fruits et des légumes. Malgré la faim qui me tenaillait je me forçai à manger calmement, les difficultés du voyage n’ayant pas totalement supprimées mes bonnes manières. Mon repas fini, je descendis voir la tenancière et lui réclamai le bain pour lequel la chambre coûtait si chère. Elle l’emmena sans un mot, repartit avec la vaisselle et ferma derrière elle.

Verrouillant la porte à l’aide du loquet qui y était installé, je dégrafai ma cape et la jetai négligemment sur la chaise. Débouclant ma ceinture, je la posai délicatement sur la table avant d’enlever mes bottes, ma chemise, mes braies qui vinrent tapisser le sol au petit bonheur. Entrant enfin dans le bain, je savourai quelques instants la chaleur de l’eau avant de nettoyer méticuleusement chaque parcelle de mon corps. L’eau noircit à vue d’œil au fur et à mesure que j’avançai dans mon décrassage minutieux et j’en sortis la peau rosée, les cheveux humides mais vivifiés, propre comme je ne l’avais pas été depuis bien des semaines.

C’est entièrement nue que je m’installai à la table, me saisis du cylindre de cuir et en sortis la raison pour laquelle je me trouvai à Syracuse. Posant ma ceinture sur le sol, je déroulai soigneusement le rouleau de vélin et le posai à plat sur la table, les coins tenus par un bougeoir, ma bourse et deux de mes couteaux. Je parcourus des yeux la carte de notre pays, les sourcils froncés par la concentration. Cette carte, dessinée main à l’aide des encres les plus rares, des pinceaux les plus fins, affichait dans le détail la totalité des quarante-quatre royaumes et vingt-et-une cités indépendantes qui s’étendaient sur le pays, autant sur le continent que sur les multiples îles qui le constituaient. Si les déserts du continent étaient tracés, seuls les fleuves et rivières les plus importants étaient représentés, de même pour les lacs les plus imposants dans la mesure où ils étaient les seuls que l’on s’était donné la peine de nommer.

Mais s’ajoutaient sur cette carte des détails que l’on ne pouvait retrouver sur aucune autre. Divers points de couleurs différentes marquaient des emplacements précis, rares en certains endroits, en emplissant d’autres. Bleu céruléen, vert émeraude, orange ocré, mauve lilas, rouge sang… chacune de ces couleurs représentaient une chose particulière que nulle légende ne précisait. Non, ces détails-ci demeuraient dans ma tête, afin que nul ne pût comprendre leur signification si ma carte venait à tomber entre de mauvaises mains. Ce qui n’arriverait pas tant que je garderais un souffle de vie.

Concrètement, étudier cette carte ne m’était d’aucune utilité. J’étais celle qui l’avait tracée, en connaissais chaque détails à la perfection. Je pouvais aisément me la remémorer la nuit, en fermant simplement les yeux. Je pourrais, devrais la brûler, très certainement, toutefois gardai-je un attachement pour ce bout de vélin peinturé, dernier vestige de mon enfance passée. De plus, l’absence de cette carte témoignerait d’un manque de preuves, attestation dont j’avais cruellement besoin pour prouver mes dires et convaincre. Même si celui que je venais voir n’avait nul besoin d’être assuré, il possédait cependant suffisamment de bon sens pour se méfier de moi. Ne pas avoir de carte équivaudrait à une quête solitaire que je ne pourrais mener qu’avec mes propres moyens. Et aussi débrouillarde étais-je, j’avais abominablement besoin d’aide.

Lorsque la nuit tomba enfin sur la capitale, je remis la précieuse carte dans son rouleau de cuir. Remettant mes vêtements de voyage, et n’en ayant pas d’autres de toute manière, je me préparai à sortir. Mes bottes enfilées, ma cape ajustée, ne me restait plus que mon ceinturon de cuir que je bouclai prestement, gardant le cylindre à mon côté. Je glissai l’un de mes couteaux à ma ceinture, dissimulaient les deux autres dans les plis de ma mante et, cachant tant bien que mal mon bagage dans un coin sombre de la pièce, je sortis de la chambre. Quelques bruits me vinrent de la salle commune où les clients de l’auberge devaient certainement se restaurer. Bien peu de voyageurs dînaient seuls dans l’ombre de leur chambre, la plupart préférant la compagnie à la solitude. Mais la mienne était gage de ma sécurité, et dans une ville comme celle-ci la sûreté valait plus que tout l’or de la dimension lorsque l’on se retrouvait dans une situation comme la mienne.
Prenant garde de me faire le moins remarquer possible, je descendis les escaliers qui me menèrent de l’étage au rez-de-chaussée et quittai prestement l’auberge, sans un regard pour mes compagnons de logis.
Malgré le nombre impressionnant d’habitants qui se côtoyaient, la cité de Jurpo était bien silencieuse. La nuit était tombée, signe de couvre-feu, et seuls les artisans les plus assidus s’attardaient en leur boutique pour fignoler quelque paperasse. Mais qui disait obscurité disait garde de nuit. Si les habitants étaient tranquillement installés en leur masure, les soldats royaux arpentaient les rues, plus vigilants qu’une pie veillant sur son nid. La discrétion serait de mise si je ne voulais être aperçue, et fort heureusement pour moi j’avais suffisamment passé de temps à me cacher pour apprendre toutes les ficelles de l’art de la dissimulation.

Glissant dans les ombres des bâtiments j’avançai dans la nuit, aussi silencieuse qu’une brise de printemps, invisible. Je traversai la ville d’un pas rapide, m’arrêtant dans l’ombre lorsqu’apparaissait le simulacre d’un soldat, repartant de plus belle lorsque nul danger ne se présentait. Cheminant ainsi je finis par arriver au pied d’une grande butte qu’escaladait une envolée de marches de pierre. Et au sommet de la colline, le castel de Syracuse. Le palais royal, d’une envergure prodigieuse, était aussi pâle qu’un os sous le clair de lune. Ses nombreuses tours s’élevaient vers le ciel tels des piques faramineuses, rejointes les unes aux autres par de grandes et fines passerelles. Des trouées arquées aux murs marquaient les fenêtres, points lumineux aussi brillants que les étoiles du firmament.

Mais n’étaient visibles aucun poste de garde, aucun chemin de ronde, nulle guérite. Le palais se trouvait être aussi vulnérable que le mur qui entourait la ville parfaitement gardé. Tant que l’ennemi ne pénétrait les murs, rien de fâcheux ne pouvait arriver au fief royal. Mais dans le cas où l’adversaire venait à percer les défenses de la ville… tel était d’ailleurs le cas en ce moment même. Regardant une dernière fois le palais afin de mémoriser son infrastructure, je poursuivis mon chemin, longeant la colline pour en faire partiellement le tour. Là, dissimulées derrière une courte élévation terrestre se trouvaient les écuries, illuminées par quelques torches à peine et gardées par une poignée de palefreniers tous plus jeunes les uns que les autres.
Je fis une moue incrédule, incapable de croire en la facilité de la chose.
Fallait-il être stupide pour accorder au palais royal aussi peu de surveillance, rendant ainsi son souverain aussi vulnérable qu’un nourrisson. Ou fallait-il un orgueil titanesque pour construire un castel de la sorte. Aucune de ces deux éventualités n’était réellement affriolante. Prenant soin de ne pas me faire repérer, j’avançai vers les écuries et en explorai les moindres recoins, découvrant par-là même comment les domestiques se rendaient de cet endroit au palais. Mon exploration ne me prit pas plus de quelques heures, aussi rentrai-je à l’auberge prestement lorsque j’en eus fini avec les écuries.

Je passai la journée du lendemain à explorer la ville autant que possible, camouflant mon visage dans l’ombre de ma capuche, quittant rapidement les lieux où l’on exigeait que je le découvrisse. J’étudiai avec attention les murs de la ville, calculai les temps qui marquaient un roulement de la garde ainsi que la durée que mettait un soldat à exécuter sa ronde. Ces notes prises je pus rentrer à l’auberge avant la tombée de la nuit et passai le reste de la journée à étudier ma carte, une habitude dont je ne parvenais à me séparer.

Ce ne fut qu’au levé du troisième jour que les choses se compliquèrent. J’avais bien évidemment prévu toutes sortes de situations auxquelles je risquais de me confronter et avais par conséquent établi plusieurs manières d’y faire face. J’avais tout prévu. Ou presque. Car ce qui arriva ce jour-là me prit totalement au dépourvu. Ce fut tout d’abord une clameur lointaine qui me tira de mon étude cartographique. Elle était si sourde qu’il était difficile de déterminer s’il s’agissait de cris de joie ou de colère. Puis la clameur se rapprocha, de plus en plus forte, faisant vibrer jusqu’aux poutres de ma chambre. Pendant que de la poussière tombait en cascades du plafond, je me levai et allai à la fenêtre, prenant garde de conserver mon visage dans l’ombre du matin.

Percevant le tintamarre du dehors, les habitants demeurés en leur masure sortirent constater par eux-mêmes ce qui se passait. La foule hurlante ne tarda pas à parvenir à ma hauteur, criant leur joie aussi fort qu’elle le pouvait. Ce fut tout d’abord la créature qui attira mon regard. De la taille d’un cheval et y ressemblant beaucoup, elle était pourtant loin d’appartenir à la grande famille des équidés. Sa peau noire et granuleuse moulait ses os avec une perfection terrifiante, comme si la créature ne possédait ni chair ni muscle. Des ailes fines, trouées et aux membranes visibles, paraient ses côtes saillantes. Sa crinière sèche et fourchue battait l’air pendant que la créature secouait la tête, un gros crâne rectangulaire aux mâchoires saillantes, la peau déchirée laissant apercevoir une rangée de dents pourries, aux naseaux anormalement larges et creusés, aux yeux sanguinolents, vifs et cruels.

Pria, songeai-je avec un haut-le-corps. Une créature que j’aurais préféré ne jamais rencontrer. Je ne connaissais de ces créatures que ce que j’en avais appris dans les livres, plutôt rares. Personne n’aimait évoquer les Prias. Nombre de guerres avaient déchiré le pays et nombre d’expérimentations magiques avaient été menées. Les plus terribles dataient de la dernière grande guerre, celle opposant les Sorciers aux Magiciens il y avait de cela plus de mille ans. Certes, il s’agissait toujours des Sorciers contre les Magiciens, mais cette guerre-ci avait quelque chose que les autres ne possédaient pas. D’un côté se tenait Clams, Sorcier émérite qui avait engagé cette guerre, de l’autre s’opposait Roge dit le Conquérant, Magicien de premier ordre et souverain du prestigieux royaume de Syracuse.

Clams fut le premier dans l’Histoire de la Quatrième Dimension à mener des expériences sur des créatures magiques. Elfes, Feezyr, dragons… Presque toutes les races de semi mortelles subirent les altérations fantasques de Clams et ses adeptes. Et beaucoup aboutirent. Les Prias, si redoutables soient-ils, étaient de loin les créations les plus inoffensives que le Sorcier créa. Les histoires racontent qu’ils furent autrefois de nobles chevaux ailés qui, sous la torture magique, poussèrent des cris dignes de foudroyer les morts. Leur supplique, semblable à une prière, fut la seule chose qui leur resta de leur vie d’autrefois. Car ces créatures magnifiques n’étaient dorénavant plus aussi nobles qu’elles le furent, gardant comme semblant de hennissement ce cri épouvantable qu’elles poussèrent dans leur agonie. Et ainsi furent-elles nommées Prias.

Mais que pouvait bien faire pareille immondice en des lieux tels que Syracuse ? La réponse me vint avec un reflet éclatant, brillant d’un bleu extraordinaire qui n’existait qu’en un lieu sur la Quatrième Dimension. Si je savais pertinemment que les couleurs flamboyantes d’une chevelure étaient signe de magie en notre pays, je ne m’attendais pourtant pas à en croiser à Syracuse. Et encore moins cette couleur-là. Personne, jamais, n’avait possédé une chevelure arborant les couleurs chatoyantes de la mer qui bordait le royaume de Fryly. Personne, sauf elle. Assise à califourchon sur le Pria, la main droite agrippant sa crinière cassante, le dos parfaitement droit et la tête haute, elle saluait le peuple syracusain de sa main libre, un immense sourire traversant son visage.

Morte. Elle devrait être morte. Tous les ouïes-dires le confirmaient. Moi-même j’avais perdu sa trace il y avait de cela presque six ans, après qu’elle eut la bonté d’envoyer ma sœur au Cagibi des Drëvyz, la prison la plus gardée de la Quatrième Dimension. Morte elle devrait être, oui. C’était en ces termes que les gens parlaient d’elle… Moréla dite l’Irréductible, tel était son nom, Magicienne extrêmement douée pour son âge. Héritière légitime du royaume de Syracuse. Ma vieille ennemie Moréla.

Combien de fois nous étions-nous affrontées l’une l’autre alors que je provoquai carnages et qu’elle tentait de m’arrêter. Nous avions douze ans la dernière fois que nous nous fîmes face, il y avait plus de cinq ans. Pourtant je revoyais parfaitement les traits de son visage, déchirés par la colère, alors que nous nous affrontions. Six ans s’étaient écoulés, mais son visage jamais ne quitta ma mémoire.

Ses cheveux épais lui arrivant autrefois au milieu du dos atteignaient dorénavant le bas de ses hanches. Sa longue frange coupée à la va-vite cachait en partie de grands yeux aussi bleus qu’une nuit d’été. Ses longs cils caressaient ses joues à chaque fois que s’abaissaient ses paupières. Son nez, petit et fin, possédait une bosse à la manière d’un nez cassé qui, cependant, eut été remis en place, une brisure dont je ne me souvenais pas. Ses lèvres, tout aussi fines et d’un rose à peine prononcé, comportaient une mince cicatrice qui lui barrait la lippe du côté gauche, blessure dont je ne me remémorais pas non plus. Et son teint, son teint de porcelaine tranchait terriblement avec l’éclatant de sa chevelure, faisant ressortir les cernes noires qui marquaient ses yeux.

Ses yeux qui se tournèrent vers moi un bref instant. Nos regards se croisèrent le temps d’un battement de cœur, le mien se serrant douloureusement dans ma poitrine à l’idée qu’en cet instant l’objet de ma venue en ces lieux risquait de ne jamais voir le jour. Instinctivement, je reculai davantage dans la pénombre, priant les cieux de m’accorder le bénéfice de son doute, rien qu’aujourd’hui. Et les cieux m’exaucèrent. Moréla, fronçant les sourcils, plissa légèrement les yeux dans ma direction mais, n’apercevant rien, abandonna rapidement ses suspicions pour s’en retourner à son peuple. Je poussai un soupir de soulagement.
Je m’adossai un instant au mur, trop heureuse que mon identité n’ait pas été dévoilée. Puis mon regard fut attiré par une chose que je n’avais pas encore remarquée. Moréla, enfant prodigue s’en retournant chez elle, ne revenait pas seule. Une file de Prias suivait celui que montait Moréla, chevauchés par des inconnus que la foule ovationnait. Les couleurs éclatantes de la chevelure de la plupart d’entre eux ne posaient aucun doute : la magie coulait dans leurs veines. M’approchant une nouvelle fois de la fenêtre, je les observai avec attention. Quinze étaient-ils, la majorité demeurant plus jeune que moi, et comptant dans leurs rangs une fillette semblant n’avoir que cinq ans à peine.
Un nouveau frisson me parcourut l’échine. Me précipitant vers mon sac, j’en sortis un grimoire de cuir aussi épais que l’une de mes cuisses. Retournant à la fenêtre, je l’ouvris dans la précipitation en jetant de fréquents coups d’œil aux adolescents que la foule acclamait. Enfin, trouvant la page qui m’intéressait, je glissai le doigt le long de la phrase que j’avais soulignée à la plume il y a ce qui me paraissait des temps ancestraux. « Quinze seront et entameront la fin de la guerre la plus froide que notre monde ait connu. » Je relevai les yeux sur les malheureux à peine sortis de l’enfance qui chevauchaient les Prias. Quinze seront… Quinze seront…
Et alors je compris que ma mission venait de prendre un nouveau tournant.
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Défi
Héloïse Mrchl

Mon cher oncle,
Cela fait presque deux ans maintenant, pourtant cela semble-t-il être une éternité. Ne me restent de toi que quelques clichés oubliés, abandonnés dans notre île lointaine que j’ai quittée. Seul vestige de ces souvenirs perdus, un portrait que je conserve avec moi, si petit qu’il pourrait aisément tenir dans un portefeuille. Et pourtant il reste là, sur cette table esseulée, loin des tribulations montréalaises que je vis chaque jour.
Cela ne fait que deux ans et pourtant déjà ai-je oublié le goût des larmes. Ta voix m’est dorénavant inconnue, quel que fussent mes efforts pour la retrouver. Même ton rire s’est perdu. Un auteur jadis dit : « Ce qu’on appelle se rappeler un être est en réalité l’oublier ». Plus que jamais à présent je ressens ces mots comme une vérité cruelle, inéluctable qui fait des morts moins qu’un fantôme. La mémoire, la mémoire prônent les gens, mais comment honorer la mémoire d’êtres perdus si nous ne pouvons pas même retrouver leur rire ?
Je regarde cette photo et me sens triste, triste que tu ne sois resté plus longtemps, triste de t’oublier un peu plus chaque jour en sachant pertinemment que viendra bientôt celui où je ne me remémorerais plus ton nom. Était-ce réellement ta disparition que nous pleurions tous ce jour ensoleillé où nous t’enterrâmes, ou bien le savoir fatal que ton visage s’effacerait de nos mémoires ?
Ainsi pour toute consolation je conservai cette photo, où triste déjà ton regard nous scrutait. En ton visage je revois celui de ma mère et me demande si comme moi ton souvenir s’efface peu à peu de sa mémoire, toi son frère perdu qu’elle avait tant aimé. Quelles furent sa joie et sa tristesse d’apprendre que c’est à Montréal que je décidai de m’exiler, sous prétexte d’études et de futur en construction, cette ville si belle que tu avais aimé, préféré parmi toutes celles que tu avais visitées. J’ignorai alors que le Canada avait ta préférence, lorsque je choisis ce pays lointain. Les superstitions maternelles auraient tendance à t’accorder ce choix, toi qui des sommets célestes où tu te trouves peut-être aurait guidé mes pensées vers cette contrée aimée. De ton fantôme ou de la providence, je ne sais lequel m’orienta, mais ici je me trouve désormais et ici je resterai pour les années à venir.
J’essaie de t’imaginer assis face à moi, ce sourire éternel sur ton visage et ton rire en écho. J’essaie d’imaginer, en vain, la conversation que nous aurions eue. M’aurais-tu demandé, comme tout-un-chacun, comment ma vie s’écoule dans l’hiver canadien ? Te serais-tu enquis des études que j’ai entrepris, des relations que je m’y suis faite ? Plus j’y pense et plus cela me paraît improbable, comme si les questions communes ne te touchaient guère, comme si les périples terrestres ne t’intéressaient plus. Peut-être est-ce vrai au fond, la vie telle que nous l’entendons ne touche guère les disparus. Esprit, fantôme, simple illusion d’une vie après la mort, qu’importe ce que tu es devenu, la vie sur terre ne peut t’être qu’indifférente. Pourquoi se soucier d’êtres lointains qui encore souffrent de la vie ? Le Paradis doit être plus éphémère encore que la Terre, si vraiment règne l’insouciance.
Plus je t’écris et plus je me demande les raisons qui me poussent à le faire. À quoi bon écrire à un mort ? Comme si tu me répondrais jamais. Je pourrais tout aussi brûler cette lettre pour que ses mots s’envolent vers le ciel, et que peut-être ils te parviennent par quelque moyen divin. Mais me répondras-tu, toi qui peut-être n’es qu’os et poussières ? J’ai beau croire, espérer que de là où tu es tu continues de veiller sur moi, parfois le doute m’assaille et me hurle que tu n’es retourné qu’à la terre.
Et la terre ne parle pas, écrit encore moins. La terre se contente de perpétuer la vie et d’en recueillir la mort comme un présent qui lui est dû, sans se sentir redevable envers quiconque. La terre n’appartient qu’à elle-même et jouit de sa propre liberté pendant que nous autres humains tentons malgré tout de lui échapper en conservant l’espoir que nous sommes maîtres de notre destin. Les morts que vous êtes doivent bien rire de notre naïveté, vous qui savez mieux que quiconque à quel point nous sommes esclaves de la vie.
Que de pensées mortelles que voici, et c’est véritablement le cas de le dire. Je doute que de telles pensées traversent votre esprit, vous que la vie a désertés. Parfois j’imagine l’autre monde tel les Enfers grecs et me demande alors si tu résides dans le Pré de l’Asphodèle, insubstantiel et ayant tout oublié de ta vie terrestre, ou si comme le prônaient les anciens clercs tu souffres de l’Enfer. De l’un ou de l’autre, je ne sais lequel est le plus enviable, car entre les châtiments et l’oubli éternels, lequel de ces deux tourments fait-il le plus souffrir ?
Mon cher oncle, les jours s’épuisent dans l’indifférence de nos espoirs et de nos pensées, de nos chagrins et de nos croyances. Et dans ce lointain infini où tu te trouves désormais, le regard peut-être tourné vers la terre, tu ne t’enquiers sûrement pas de ce que cela aurait pu être si tu n’avais quitté la vie. Et dans mon existence encore fragile de tous ces espoirs d’un jour, je ne peux que croire qu’après ma fin nous nous reverrons, et qu’alors peut-être me révèleras-tu ce grand secret que tu as emporté avec toi. En attendant ce jour, je m’efforcerai de vivre pour deux, afin que tu puisses goûter à travers moi ces joies de vivre qui t’ont tant manquées.
Ceci est ma promesse.
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Héloïse Mrchl
Jamais encore je n’avais compris quel était le réel sens du mot « sacrifice ». Moi qui pensais qu’il s’agissait plus d’un devoir que d’un souhait, moi qui le croyais imposé et non choisis, je découvrais aujourd’hui à quel point je m’étais fourvoyée. Les yeux plongés dans les siens, je prenais enfin conscience de l’ampleur de nos actes, de ce qu’ils signifiaient, de ce qu’ils allaient provoquer. Le destin n’avait pas sa place parmi nous, seuls nos choix comptaient. Le sien était fait, irrévocable. Aucune larme, aucune supplication ne le ferait revenir sur sa décision. Et j’étais celle qui l’avait poussé à faire ce choix. J’étais celle qui l’avait condamné comme prix pour notre liberté.
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Héloïse Mrchl

Il était un roi au-dessus de tous les rois et qui ne subissait ni l’âpre loi de la terre ni les méandres du ciel. Né de la fusion de deux étoiles, il fut nommé Soleil, aussi étincelant que la dorure de ses longs cheveux de feu. Il n’était certes pas le plus grand de ses frères mais demeurait-il pourtant lumineux comme mille astres. Et dans le cercle de sa lumière se tenaient une poignée de planètes si admiratives devant son éclat qu’elles restèrent à ses côtés, tantôt proches tantôt éloignées en fonction des affinités que le Soleil leur portait. Ainsi dura longtemps le règne du Soleil auprès de ses sujets. Le temps passa lentement mais le Soleil ne s’en souciait pas. Trop heureux de la place qu’il occupait il s’amusait à voir les planètes qui l’entouraient permuter pendant que lui-même ne changeait point.
Et un jour survint une comète. Oh, des comètes, le Soleil en avait vu des millions durant son long règne, mais jamais astéroïde aussi gros ne parvint jusque chez lui et dans sa trajectoire la pierre volante frappa de plein fouet l’une des planètes, la troisième de son cercle. L’astéroïde s’en repartit comme si de rien n’était, mais la troisième planète, après son passage, se mit à tourner sur elle-même plus vite qu’elle ne l’avait jamais fait. Dans sa vitesse elle se déforma et un bout de sa personne s’allongea dans le firmament. Et elle continua de s’allonger jusqu’à ce que ce petit bout qui s’en allait se détachât complètement d’elle. Alors la troisième planète redevint ronde et calma sa danse furieuse pour retrouver son calme d’autrefois. Quant au petit bout qui s’en détacha, il devint rond lui aussi, se mit à tourner sur lui-même, comme le faisaient les autres planètes, mais au lieu de tourner autour du Soleil cette planète-ci se mit à tourner autour de sa planète mère.
Furieux qu’une planète l’ignorât ainsi, le Soleil se pencha plus en avant et tendit ses yeux vers la nouvelle-née. C’est alors qu’il la vit pour la première fois. Elle n’était pas bien grande, bien plus petite que toutes ses consœurs. Elle n’était ni rouge, ni bleu mais d’un gris d’argent comme jamais le Soleil n’en avait vu. Elle se nommait Lune, et la Lune tournait irrémédiablement autour de sa planète mère, sans jamais se tourner vers le Soleil ni admirer son éclat de feu doré. Trop loin pour qu’il ne la touchât, le Soleil resta sur son trône et attendit, attendit, attendit que la Lune daignât tourner vers lui ses yeux de nuit. Mais jamais elle ne le fit, et le Soleil attendit.
Il vit le temps passer encore et encore, et jamais il ne le trouva aussi long que depuis que la Lune était née. Toujours s’impatientait-il mais jamais, ô grand jamais elle ne se tourna vers lui. Il vit le feu s’emparer de la première planète de son cercle, une parure qu’elle arbora pour ressembler à son roi. Il vit la quatrième rougir de jalousie devant la première pendant que la deuxième, ne pouvant ni s’enflammer ni rougir, se fit force de se créer une robe de miroirs pour qu’aussi longtemps que le Soleil brillât elle renvoyât sa lumière aux quatre coins de la galaxie et se fit à son tour admirer comme une étoile. Il vit la neuvième se lasser du temps passé et s’éloigner de plus en plus, si bien qu’un jour elle se retrouva hors du cercle du Soleil et depuis, ses sœurs plus jamais ne lui parlèrent.
Il vit même la troisième changer encore et encore. Sur le bleu de sa robe naquit du vert, une immense tache vert qui s’étala sur la planète en une poignée de marques. Il vit quelques êtres s’y installer, tout d’abord petits et peu nombreux, puis colossaux comme des montagnes et fort nombreux. Un jour une autre comète, bien plus petite que la précédente, revint s’accoler à la planète et cette fois-ci y resta. Le Soleil vit la planète se mettre en colère, si furieuse qu’on l’occupe qu’elle s’entoura de nuages noirs. Longtemps elle demeura ainsi et lorsqu’elle retrouva son éclat d’autrefois les géants qui l’habitaient n’étaient plus, remplacés par de petits êtres bien étranges qui, quelques temps plus tard, se mirent à arpenter l’espace comme s’il leur appartenait.
Et pendant ce temps la Lune ne changea point, se contentant de tourner sur elle-même en un ballet calme et langoureux. Toujours elle tourna le dos au Soleil, jamais elle ne le regarda et le Soleil, depuis son trône de feu, ne cessa d’attendre le jour où la Lune, enfin, se tournerait vers lui. Bien souvent le Soleil envoya vers elle des doigts de feu, mais jamais ils ne la touchèrent et seule la troisième planète s’en procura les rendez-vous pour les honorer de mille lumières sur sa robe de ciel.
Alors le Soleil, fatigué d’attendre, triste de tant d’inattention cessa d’illuminer ses pairs et se laissa s’éteindre. Alors les planètes, les plus éloignées de son cercle, s’en allèrent les unes après les autres chercher une autre étoile à aduler. Les plus proches s’éteignirent à jamais et ne devinrent à leur tour que comètes divaguant dans le grand univers. Seule resta la troisième planète qui à jamais se gorgeait du Soleil. Et avec elle la Lune. Alors le Soleil, dans le peu de lumière qu’il lui restait, envoya un dernier filin de feu à la Lune, espérant de tout cœur que la Lune l’écouterait. Celle-ci ne lui remit en échange aucun signe et le Soleil, affligé, ferma ses paupières. Longtemps il les ferma et longtemps il resta silencieux mais jamais il ne s’éteignit. La troisième planète resta avec lui et la Lune aussi. Lorsque le Soleil se sentit mourir, il rouvrit les yeux pour voir une dernière fois la dame argentée qui jamais ne le regarda. Et il s’illumina de nouveau. Deux grands yeux de nuit, où se miraient les étoiles, le regardaient.
En ce jour, le Soleil avait rendez-vous avec la Lune. Et pour la première fois, la Lune était là.
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Héloïse Mrchl
Je n'ai pas vraiment l'habitude d'écrire ce genre de textes mais j'aime expérimenter de nouveaux genres. J'espère que vous apprécierez ce texte malgré sa... particularité.

Attention : contenu relativement vulgaire, âmes sensibles s'abstenir.
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Défi
Héloïse Mrchl

« Aide-moi. »
La simple pensée de ces deux mots me firent frissonner tel que cela me prit plusieurs minutes pour faire cesser les tremblements. L’ancre s’était atténuée, les lettres écrites à la va-vite ne ressemblaient principalement qu’à un enchevêtrement de lignes et de boucles, toutefois j’avais compris la signification de ces quelques traits en un instant. Pire que tout, j’en avais reconnu l’auteur. Nous ne nous étions pas vus depuis près de treize ans mais son visage, chaque jour, hantait mes pensées.
Pourtant, cela n’était pas faute d’avoir essayé d’oublier.
Mes mains tremblèrent à nouveau. Je fermai les poings et les serrai contre moi dans l’espoir que cela aiderait à en atténuer les spasmes. Lorsque ceux-ci se calmèrent enfin, je repris la préparation de mon unique bagage. Dans le sac de toile que j’étais parvenu à me fournir à un prix modique, je fourrai une poignée de vêtements, une bourse pleine, et autant de denrées qu’il pouvait en contenir. Après quoi je glissai un coutelas à ma ceinture, une escarcelle partiellement remplie dans une poche et une carte aussi vieille que moisie, pliée et repliée d’innombrables fois, dans l’autre, ainsi que le message reçu quelques heures plus tôt. Enfin, j’enfilai une cape, mis le sac de toile sur mon épaule et sortis de la chaumière qui avait été la mienne ces dix dernières années.
Je m’avançai sur le chemin de terre et quittai mes terres sans un regard pour elles, les yeux obstinément tournés vers l’horizon. Mon coeur se mit à battre plus vite lorsque le message me revint en mémoire.
Aide-moi.
Sa voix résonna dans mon esprit aussi vivement que s’il s’était tenu à mes côtés, son regard empli de reproche et de haine posé sur moi, tandis que le sang d’Elyna maculait ses mains. À cet instant, je les revis tous deux plus nettement que jamais, comme si nous nous étions quittés la veille au soir. Elyna, souriante d’un sourire qui illuminait quiconque l’apercevait. Éphyr, dont la mine austère n’avait d’yeux que pour elle. Et moi, l’intrus dont ils auraient pu se passer et que, pourtant, ils avaient choisi de garder parmi eux.
De même me souvins-je de la dernière fois que nos vies s’étaient croisées. Nos vies… sa mort. Tout avait été de ma faute. Je m’étais montré trop imprudent, trop confiant. J’avais négligé mon rôle, trop certain de mes capacités à réagir rapidement et à maîtriser la situation. Puis ils étaient sortis de nulle part, trop nombreux pour que je fusse en mesure de les ralentir tous. Je n’avais pas même eu le temps de prévenir mes collègues de larcin. Je revis tout clairement. Les pas trépidants des soldats en approche. Le métal luisant de leurs lames. La lutte acharnée que j’avais menée pour me sortir du traquenard. Le cri d’Éphyr. Le sang d’Elyna. Ses yeux éteints. Son corps sans vie. Les mains d’Éphyr autour de mon cou. La haine dans ses yeux.
Je ne me souvenais plus de la manière dont je m’étais pris pour échapper à son étreinte, mais j’entendis encore son cri de rage, ses insultes, ses malédictions. Sa promesse de me retrouver. Et il le fit. Après treize ans de silence, le voilà qui réapparaissait sous la forme d’un parchemin, exigeant de moi de l’aide. Je n’avais même pas essayé d’ignorer son appel. Je me devais d’y répondre. Pour Elyna. Pour ce que j’avais fait.
J’ignorai où se trouvait Éphyr, dans quelle situation il était. Mais cela importait peu. Je me savais capable de le retrouver. J’avais été traceur, dans une vie lointaine. Et traceur je devais redevenir. La première chose que tout traceur apprend est qu’il faut retourner au point de départ, si nous ne savons pas où aller. Mon point de départ était loin, là où j’avais vu Éphyr pour la dernière fois. Là où Elyna était morte par ma faute. Mon corps tout entier se révulsait à l’idée d’y retourner. Mais je m’y forçai.
Pour Éphyr.
Et pour elle.
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Héloïse Mrchl
Tout portait à croire que Corvette Reagan suivrait les traces de son père, célèbre capitaine d’une corvette de guerre et respecté dans son pays pour sa bravoure en mer. Mais Corvette rêve d’un autre avenir, loin de la guerre et du prestige des batailles, pour voguer sur les flots lointains des contrées éloignées dont il n’a entendu parler que dans les récits des marins. Accompagné de sa vieille amie Galadine, Corvette tentera tout pour échapper à l’avenir auquel son père l’a destiné et réaliser son rêve de liberté et de mers infinies. Mais il est loin de se douter que le chemin emprunté l’emmènera bien plus loin qu’il ne le pense, et changera bien plus que son seul avenir.
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Héloïse Mrchl

Les hommes tombèrent à genoux dans un claquement de fer, noyant leurs chausses dans la boue rougeâtre. Aucun d’eux n’osait lever la tête, tous gardaient les yeux baissés sur la terre humide dans laquelle ils avaient été jetés, leurs poings enchaînés dans des entraves de fer auquel nul n’avait su échapper. Autour d’eux, les hommes de la reine veillaient, une hampe épaisse surmontée d’une pointe en fer dans la main, une épée recourbée à la hanche, et une hache à double tranchant dans le dos. Sa Magnificence n’avait jamais su plaisanter sur ce genre de sujets. L’un des hommes s’avança vers les prisonniers, les toisa un instant de toute sa hauteur, et se tourna vers l’un de ses subordonnés.

« Allez chercher une corde, solide, ainsi que le cheval de bât. Libérez-le de ses charges et installez-le sous un arbre, dont la branche la plus basse est assez haute pour pendre ceux-là.

— Ne voulez-vous pas plutôt les exécuter, capitaine ?

— Ce sont des contrebandiers, on les pend. »

Le sergent ne chercha pas à discuter plus sur le sujet, il s’éloigna vivement des prisonniers et alla vaquer à ses tâches. Le capitaine, jugeant que les captifs ne fileraient pas en douce, envoya ses autres hommes rassembler les marchandises des contrebandiers. Après un dernier regard pour les prisonniers, il s’éloigna également et supervisa l’installation du noeud coulant à une branche de saule. Gendric Sanfort baissa un peu plus les yeux, les épaules affaissées par le poids de la sentence qui le condamnait. À ses côtés, ses camarades n’avaient guère meilleure mine. Certains, parmi les plus dévots, priaient pour le salut de leur âme tandis que d’autres se lamentaient du sort qui les attendait. Quelque part à sa gauche, l’un des hommes pleurait, geignait dans sa barbe qu’il ne méritait pas ça. Aucun d’eux ne le méritait. Pas pour quelques sacs de blé.

« Il est bien triste de vous voir ainsi. »

Gendric releva la tête et chercha des yeux l’origine de cette voix. Elle n’appartenait à aucun des hommes de la reine, il en était certain. Celle-ci était plus douce, plus suave, plus mielleuse, telle une pomme enrobée de caramel. Un ténor doux, tranquille, guère perturbé par les événements récents, comme si tout le sang versé et qui embourbait la terre n’était qu’une délicieuse mascarade. N’osant élever la voix de peur d’attirer les soldats, Gendric se contenta de survoler du regard chaque endroit à sa portée, à la recherche de celui à qui appartenait cette voix semblant venir d’ailleurs.

« Je suis ici. »

Gendric tourna vivement la tête. À sa droite, un homme s’appuyait nonchalamment contre la cargaison que les soldats avaient confisquée aux contrebandiers, les bras croisés sur la poitrine. Il était plutôt grand, et svelte, et sa posture relativement redressée laissait à supposer qu’il s’agissait d’un homme au statut important. Malgré la fraîcheur de la nuit, il ne portait qu’une chemise de lin fin, aussi grise qu’un nuage plein d’orage, avec comme par-dessus un surcot de cuir noir doublé de gris. Ses chausses, noires, semblaient légères, soutenues aux hanches par une ceinture de cuir argenté. Enfin portait-il une paire d’heusses noires aux pieds, toute une tenue qui lui donnait une allure à la fois étrange et majestueuse.

L’homme se redressa souplement et approcha des prisonniers d’un pas léger, si aérien que Gendric crut l’espace d’un instant que ses pieds ne touchaient guère le sol. L’homme avança dans le plus grand silence, sans la moindre succion de botte dans la terre bourbeuse, et s’arrêta devant le maître contrebandier. Celui-ci leva le nez et planta les yeux dans ceux, gris, de l’étrange inconnu.

« Il est dommage, reprit ce dernier, de finir ainsi malgré vos talents. Remarquables, soit dit en passant. Je connais votre réputation mieux, je crois, que la plupart des gens n’oserait s’en vanter.

— S’il plaisait à m’sire de nous libérer, répliqua le contrebandier, on pourrait encore user d’nos talents.

— Vous libérer… je le peux, certes. Mais que me vaudrait cela ? Qu’est-ce que des hommes tels que vous auraient à m’offrir ?

— Tout, s’empressa de répondre Gendric. Tout m’sire. On s’mettrait au service de m’sire, si ça lui plaisait.

— À mon service ? C’est une proposition intéressante… »

Dans le lointain, l’écho des soldats au retour se fit entendre. Les muscles du contrebandier se crispèrent, et du coin de l’oeil put-il voir ses pairs en roidir de même. L’homme en revanche ne sourcilla guère, aucun tressaillement quelconque ne vint perturber sa posture. Gendric jeta un rapide coup d’oeil par-delà l’homme, à la recherche de ceux de la reine, qui approchaient. Puis il releva la tête.

« Nous ferons tout ce que vous demand’rez, m’sire ! »

Ses pairs hochèrent vigoureusement la tête en signe d’approbation. Une minute durant, l’homme ne bougea toujours pas, scruta de ses prunelles grises celles, plus sombres, du vieux contrebandier. Enfin, un sourire fourbe, presque crochu, étira ses lèvres blanches. Gendric eut à peine le temps de battre des cils que l’homme avait disparu. Désorienté, il regarda tout autour de lui sans trouver trace de l’étrange personnage. Lorsque les soldats revinrent près des prisonniers, ceux-ci baissèrent à nouveau les yeux, cachant leur visage dans l’ombre, comme si cela pouvait faire la moindre différence.

Soudain, un cri déchira la nuit. Tous se figèrent dans le camp. Un deuxième cri retentit. Les hommes de la reine se saisirent de leur lance et bandèrent leurs muscles dans l’attente du combat. Le capitaine s’époumona à la ronde, demanda qui allait là. Nulle réponse ne lui vint, aussi invectiva-t-il ses hommes de se tenir prêts. Alors, sans un bruit, des mains géantes sortirent des ombres et se dressèrent au-dessus du campement. Non pas, pensa Gendric. Les mains étaient d’ombres, à la fois noires et transparentes, s’étirant dans la nuit jusqu’à couvrir la lueur de la lune. Les soldats écarquillèrent les yeux, la peur s’empara peu à peu de leur coeur. Et avant même que l’un d’eux n’eût l’idée de faire preuve de courage, les mains s’abattirent sur la garnison, entraînèrent avec elles les soldats qui s’enfoncèrent dans la terre. Certains tentèrent de s’enfuir, vainement. D’autres mains apparurent, les attrapèrent et les tirèrent avec elles dans les ombres, où ils disparurent à leur tour, corps et cris.

En quelques minutes à peine, tout était redevenu calme, et les seules traces qui subsistaient encore des hommes de la reine étaient leurs chevaux et la corde de potence, qui se balançait doucement au bout de sa branche. Dans un « clic » métallique, les fers qui jusqu’alors entravaient les contrebandiers tombèrent avec un bruit mat dans la boue, laissant leurs poignets aussi libres qu’ils l’étaient avant l’arrivée des soldats. Gendric se releva, immédiatement imité par ses comparses, et se massa les poignets, quelque peu endoloris par les fers. Il regarda tout autour de lui à la recherche des soldats, sans en trouver aucun. Et alors qu’il s’extasiait de ce fait, l’homme qui s’était présenté tantôt réapparut, aussi soudainement que la première fois.

« Satisfait de ma prestation ? » demanda-t-il d’une voix suave.

Gendric tomba à genoux, aussitôt suivi par ses comparses. Il ramassa une dague, à demi dissimulée dans la boue, et la tendit à l’homme en courbant la tête.

« Maître des ombres, nous sommes pour toujours vos obligés. »

Un sourire étira les lèvres fines de l’homme, qui se saisit de la dague avec délicatesse.

« Apprêtez les chevaux, ordonna-t-il, et équipez ceux que vous ne pourrez monter de tout ce qui reste. Nous pourrions en avoir l’utilité. »

Gendric se releva prestement, et d’une voix de tonnerre ordonna à ses hommes de rassembler les chevaux, les vivres et le matériel. Puis il s’inclina devant l’homme, et partit s’occuper des préparatifs du départ. L’homme le regarda partir, puis leva la dague devant lui, et son sourire s’agrandit.

Maître d’Ombre. Cela lui plaisait énormément. Et bien qu’il ne demeurât pour l’instant qu’un joueur, il était certain d’obtenir ce qu’il désirait. Tout ce qu’il devait faire, c’était se montrer patient. Ainsi, les pièces viendraient d’elles-mêmes à lui. N’était-il pas, d’ailleurs, en train d’en contempler une ?

Eh bien, Votre Grâce, pensa-t-il avec grande satisfaction. Êtes-vous prête à jouer avec moi ?

Comme en réponse à sa pique, la dague luisit d’un éclat bleu. Un nouveau sourire s’étira sur ses lèvres.

Et d’une. N’en manque plus que neuf.

D’un mouvement du poignet, l’homme attira les ombres, qui s’enroulèrent autour de la dague. Et lorsqu’elles s’en furent, elles l’emportèrent avec elles.
Que le jeu commence.
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