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Scarlune

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Scarlune


Hécate


Au lieu de chanter Héra l'Argienne, au lieu de dessiner avec des couleurs chatoyantes, sur la toile que la broche fait chanter, l'image de Pallas d'Athènes et celle des Titans, j'imprime avec du sang des malheurs d'étrangers, chant tragique d'une lyre sanglante...
Iphigénie en Tauride, Euripide


Nuit après nuit, j'assiste au lever des deux soleils. On ne peut les distinguer qu'aux premières secondes du jour naissant tant ils sont proches. Aussi proches que je l'étais de mon frère.
Je m'appelais Iphigénie, fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, sœur d'Oreste, d'Électre et de Chrysothémis. En mes jeunes années, je n'ai jamais manqué d'amour. Je vivais sur Argos, planète d'abondance aux vertes plaines et aux cieux d'azur. Les palais de marbre d'Agamemnon m'ont vue grandir, je me suis baignée dans les eaux limpides du lac Stymphale et j'ai admiré les décollages des navettes spatiales pour Olympe, traits de feu dans les nuits claires de la galaxie Panhellénique. J'étais heureuse et insouciante, et cette légèreté de vivre m'a quittée à jamais. J'étais le fruit fragile d'une dynastie marquée au fer rouge de la tragédie, mais je ne le savais pas encore.
Je vis aujourd'hui sur Tauride, planète aride et sans charme. Oh, je ne prétends pas bien la connaître, car je ne suis jamais sortie de Panticapée, la montagne en fer de lune où j'ai trouvé refuge à mon arrivée. Aux frontières septentrionales des terres habitables, elle est un trait d'union monumental entre une terre austère et l'énorme lune taurique. Depuis mon balcon aux ornements délicats, je profite d'une vue sans pareil sur le Désert des Brumes. Mon regard se perd à l'horizon dans les volutes d'un éternel brouillard ocré qu'illumine une flamboyante aurore.
— Hécate !
Je mets plusieurs secondes à comprendre que c'est moi que l'on appelle. Toutes ces années, et je n'ai pu me faire encore à ma nouvelle identité. Mais j'ai reconnu la voix de mon visiteur : il s'agit de Pairisadès, fils de Thoas, l’Archonte de Panticapée. Nous avons le même âge et je sais qu'il nourrit pour moi des sentiments que je ne partage pas. Cependant, j'aime sa compagnie. Il est beau, honnête et totalement dévoué à ma personne.
Je le trouve derrière ma porte, le visage rouge, échevelé, et je ne peux m'empêcher de rire aux éclats.
— Pairisadès, qu'as-tu donc encore inventé ?
— Hécate, viens dans la Grande Halle, il y a une surprise pour toi !
— Comment ça ? Et de la part de qui ?
Je l'avoue, je ne partage pas son enthousiasme. Je ne vois pas qui, sur ce caillou stérile, pourrait vouloir me faire plaisir.
À part peut-être...
— Ne te fais pas prier, c’est arrivé cette nuit de l'astroport de Chersonèse et Père m'a envoyé te chercher dès mon réveil ! Allez, viens, tu vas voir !
Thoas... Si j'aime Pairisadès pour son énergie et sa gentillesse, je me méfie de son père comme d'une vipère d'Argolide. Néanmoins, j'offre mon plus beau sourire à mon ami et lui prends la main.
— Allons-y !
Nous nous élançons dans les galeries labyrinthiques de Panticapée. Comme à notre habitude, nous négligeons les nombreux ascenseurs qui truffent la montagne pour faciliter les déplacements de ses habitants. Notre grand plaisir est de descendre en courant, comme les gamins que nous ne sommes plus. À ce niveau, nous ne rencontrons pas grand-monde ; ce sont principalement des étages dédiés aux appartements des Eupatrides, l'élite de la société taure. Au lever du jour, peu d'entre eux sont déjà debout.
Plus nous descendons, plus les galeries s'animent. Hommes, femmes et enfants s'interpellent joyeusement, et tout le monde s'apprête à commencer une journée productive. Finalement, les citoyens taures sont aussi plaisants que leur planète est ingrate.
Nous arrivons enfin dans la Grande Halle. C'est un lieu que j'adore, car chaque fois j'y oublie un peu ma triste destinée. Creusée à l'entrée de l'imposante montagne, c'est le point névralgique de Panticapée : à la fois lieu d'accueil des voyageurs, marché et foire, forum et théâtre, il y règne toujours une joyeuse pagaille et il n'est pas rare de se faire bousculer, voire détrousser. J’ai tout de même entendu dire que la fine fleur de la société taure aimait à venir s’y encanailler, une fois la nuit tombée.
Je me plonge avec délice dans le bruit des rires, des cris et des insultes. Les parfums des épices venues des quatre coins de la galaxie m'enivrent. Je me laisse porter par la foule et je sens dans mon dos la présence rassurante de mon ami. Il me guide doucement, une main posée sur ma hanche. Malgré moi, ce contact me fait frissonner.
Au bout de quelques minutes, je suis complètement perdue et cette sensation me grise comme un vin trop fort. Comme toujours, l'ambiance est à la fête.
Nous finissons par nous heurter à un véritable mur humain. Du coin de l'oeil, je vois Pairisadès faire signe à trois peltastes en faction. Aussitôt, ils écartent la foule sans ménagement pour nous faciliter le passage.
Je m'engouffre dans l'étroit chemin et suffoque sous l'effet de la chaleur dégagée par tant de corps rassemblés. Ça sent la sueur, le parfum bon marché et la poussière. Devant moi, je ne vois que le dos du soldat qui me précède. Soudain, celui-ci s'écarte. Je vacille. Pairisadès me prend la main.
— Regarde, Hécate. Quelle beauté !
Je reste sans voix devant le spectacle qui m'est offert. Dans l'arène formée par le cercle d'hommes évolue l'une des plus gracieuses créatures qu'il m'ait été donné de voir depuis mon départ d'Argos : un jeune étalon, à l'évidence peu impressionné par la foule, se donne en spectacle. Il tourne de droite et de gauche sa tête fine et expressive, afin que tous puissent l'admirer. Ses yeux sont superbes, clairs comme de l'eau, sous des arcades bien marquées. Il se déplace avec une élégance aérienne, tenant sa queue dressée et levant haut les pattes. Sa robe est noire comme de l'ébène et sa crinière d'un blanc de pure écume. Soudain, une furieuse envie de caresser son encolure longue et arquée me prend. Je n'ai pas monté depuis des années, mais je sens qu'avec lui, rien ne pourrait m'arrêter.
— Il est à toi, Hécate.
Évidemment, il est fait pour moi.
Happée par le magnétisme de l'animal, j’entre dans le vaste espace circulaire. Aussitôt, l'étalon me repère et s'avance vers moi en cabotinant. Ce cheval a un sacré caractère, à n'en pas douter ! Nous nous entendrons à merveille.
— Hécate, te voilà enfin !
La voix, sèche et sifflante, me ramène subitement sur terre. Thoas... Le vieillard s'avance vers moi en s'aidant de sa canne. Ses joues creuses sont marquées par un sourire de façade. Immédiatement, je m'incline devant lui, moins pour marquer ma déférence que pour cacher le mépris qui brûle dans mes yeux. Arrivé près de moi, il m'attrape par l'épaule et m'oblige à me redresser. C'est qu'il a encore de la poigne, le vieux ! Un instant, nos regards se croisent : il n'a pas plus d'estime à mon endroit que je n'ai d'affection pour lui, et nous le savons tous les deux. Depuis mon arrivée sur Tauride, nous nous livrons à un jeu de feintes, dont personne n'est dupe. Reste à savoir qui en sortira vainqueur.
Mal à l'aise, Pairisadès intervient.
— Père, je suis allé chercher Hécate, comme tu me l'avais demandé, dit-il en se raclant la gorge.
— Mmmmh, c'est bien, laisse-nous à présent, tu veux ?
Sans attendre la réponse, il me prend par le coude et entreprend de faire quelques pas dans l'arène éphémère. Du coin de l'œil, j'aperçois l'étalon qui, tête basse, semble attendre que je lui accorde de nouveau mon attention. Je soupire : moi qui espérais faire sa connaissance, je vais devoir patienter, et surtout supporter la présence de Thoas. Déjà, son odeur rance me soulève le cœur.
— Ma chère Hécate, comme tu t'en doutes, ce n'est pas moi qui suis à l'origine de ce cadeau princier. Tu connais mes principes, je pense que toute récompense se mérite... et à mes yeux, les gens de ton espèce ne méritent pas grand-chose.
De mieux en mieux ! Il ne cache même plus son aversion à mon égard. Il faut dire qu'il n'y a personne pour l'entendre. La conversation s'annonce finalement plus intéressante que je ne l'avais prévue.
— Je me doute, Grand Archonte. De même, vous savez ce que l'on dit : le cheval est le cadeau des dieux à l'homme. Et vous n'êtes pas un dieu, à l'évidence...
Je sens sa main se crisper sur mon bras. Pauvre fou, qu'imaginais-tu ? J'enchaîne :
— Me ferez-vous donc le plaisir de me dévoiler qui est à l'origine de ce présent ?
— Bien sûr, bien sûr... D'ailleurs, en évoquant les dieux, sache que tu ne t'étais pas trompée, ricane-t-il. Ton Olympienne, Artémis en personne, a tenu à t'honorer, pour tous les services... spéciaux... que tu lui rends. Tant d'honneur, vraiment ! C'est que tu ne dois pas ménager ta peine, tout là-haut, sale petite traînée...
L'ordure ! Le coup a porté et il le sait. Je dégage mon bras violemment, le faisant vaciller sur ses appuis fragiles. De nouveau, nous nous affrontons du regard. Notre haine réciproque éclate au grand jour.
— Avez-vous d'autres informations à me communiquer, Grand Archonte ?
— Non, rien de bien important, Hécate... Ah, si, suis-je bête, j'ai failli oublier, me susurre-t-il à l'oreille. Elle veut te voir, ce soir, au coucher des deux soleils.
Il m'empoigne par la taille et se colle à moi. Son haleine empeste.
— Je sais à quel point tu peux parfois te montrer ingrate, petite Hécate... Alors n'oublie pas de la remercier à la hauteur du cadeau qu'elle vient de te faire.
— Allez vous faire voir, Thoas.
Mais il sait, tout comme moi, que je viens de perdre cette bataille. La honte m'enflamme le visage. Il me lâche brusquement, avec un rire sec, et s'éloigne, me laissant anéantie.


Artémis


Invoquons donc la fille de Zeus, Artémis, notre divine souveraine, pour que le sort nous soit propice.
Iphigénie en Aulide, Euripide


La journée s’annonce détestable. Je n'ai plus le goût à rien, à peine celui d'aller me réfugier contre mon étalon. Je le conduis doucement dans ses nouveaux quartiers, une étable située derrière les colonnades de la Grande Halle. Je l'abandonne aux bons soins d'un palefrenier à la mine renfrognée, tout en me maudissant de ne pas lui accorder plus d'attention.
La rage que je ressens habituellement envers Thoas s'est muée en une angoisse sourde et lancinante. Jamais encore l'Archonte ne s'était permis de se comporter ainsi à mon endroit. Il sait trop qui je suis et ce qu'il risque à me contrarier. Il me craint, et me désire aussi ; mais d'une façon malsaine, corrompue, à l'inverse de l'adoration naïve que me voue son fils. Je pense souvent que sa haine est née lorsqu'il a compris que jamais il ne m'aurait. Thoas n'a pas pour habitude de voir ses désirs contrariés. Il me semble cependant que les menaces à peine voilées du vieillard doivent aujourd’hui m'alerter. S'il s'est permis d'agir ainsi, c'est qu'il pense que mon emprise sur Artémis est fragile. Et il est manifestement au courant pour les plaisirs que je m'octroie dans le temple. Je tremble qu’il en ait averti l’Olympienne.
Artémis... Là encore, je doute. Je m'imagine souvent comme une dompteuse face à un fauve. Je danse devant elle, la charme et la distrais, et elle m'offre sa protection. Je lui dois la vie, aussi. Je ne peux me permettre d'oublier ma dette envers elle, qui m'a sauvée du sacrifice orchestré par mon père, Agamemnon. Cette dette est un faix qui ne quittera jamais mes épaules.
Je décide de remonter dans mes appartements, et c'est d'un pas lourd que j'entreprends l'ascension de Panticapée.
C'est une paidiske qui vient doucement me réveiller. La servante m'entraîne vers les bains, dans la pièce attenante. Elle me déshabille avec lenteur, me lave puis m'invite à entrer dans l'eau chaude. Je me laisse faire ; nul ne peut se présenter devant Artémis sans s'être purifié. Pour me rincer, elle fait couler sur mon corps l'eau fraîche d'un loutrophore. Puis elle me frictionne d'une immense toile de lin jusqu'à ce que ma peau rougisse. La lourdeur de mes membres s'estompe sous ce traitement énergique. Elle m'enduit ensuite d'une huile parfumée à l'iris qu'elle puise dans un aryballe richement décoré, m'aide à revêtir un chiton de soie blanche, finement plissé, et ceint ma taille d'une écharpe teinte de pourpre. Toujours silencieuse, elle me précède dans la chambre. Je m'assois devant le mur opposé à ma couche. La paidiske l'effleure et aussitôt celui-ci perd de son opacité pour se transformer en un miroir imposant.
Les gestes précis de la jeune femme s'enchaînent, et je suis rapidement fardée. Mon visage est blanchi, mes joues rougies, mes paupières noircies. Alors qu'elle s'apprête à me coiffer, je repousse ses mains : Artémis aime que je garde mes cheveux libres. Après s'être inclinée, la paidiske sort sans bruit de la chambre.
Je m'approche de la baie vitrée. Les soleils déclinent à l'horizon, faisant brasiller le brouillard orangé qui règne sur le Désert des Brumes. Il va me falloir attendre encore un peu. Pieds nus, je me dirige vers l'immense double porte à la droite de mon lit. Je caresse la surface lisse, en fer de lune, un matériau très prisé que l’on trouve en abondance dans les profondeurs de Panticapée. Très froid au toucher, il ondule sous ma main et s'irise doucement. Aurais-je le courage d'accentuer la pression de mes doigts pour faire s'ouvrir les battants ? Non, car voilà que l'on toque à ma porte.
En ouvrant, j'ai la surprise de découvrir Séléné. Je la croyais encore sur Latmos, à s'ébattre avec son cher Endymion. Grande et superbe, comme à son habitude, elle baisse vers moi son magnifique visage à la pâleur fragile. J'admire un instant la douceur de ses traits et la quiétude dans son regard... En elle aussi, Artémis aime se mirer. La blonde et céleste Séléné, et la brune et chtonienne Hécate...
Nous nous sourions avec affection et nos mains se trouvent naturellement. Nous n'échangeons aucune parole, mais c'est blotties l'une contre l'autre que nous quittons mes appartements pour gravir le dernier étage de Panticapée.
Séléné me laisse devant le magnifique propylée sculpté des appartements d'Artémis. Même si je sais ce qui m'attend à l'intérieur, l'inquiétude me brûle les entrailles.
Je me dirige résolument vers le petit salon qu'Artémis adore. Sa décoration en est outrageusement luxueuse, mais, après tout, elle n'a jamais eu le goût de la demi-mesure...
Je la trouve comme je l'avais imaginée, splendide, flamboyante, royale, allongée sur une peau d'ours dorée. Elle est nue, et sa peau laiteuse semble étinceler à la lueur des flammes qui dansent dans la cheminée. À mon entrée, elle se lève pour venir vers moi. Elle ne loupe jamais une occasion de se faire admirer, me dis-je avec un petit sourire narquois. Mais il faut dire qu'il y a de quoi être impressionné : Artémis est sculpturale, ses bras sont ronds, son ventre souple et velouté, et ses cuisses longues cachent un sexe que je sais intact. Je la compare souvent à un fauve, et cette analogie me frappe à nouveau. Je ne puis jurer ne pas avoir de sang divin dans les veines, cependant je suis peu de chose face à la fille adorée de Zeus.
Comme toujours, mes pensées s'échappent à l'instant où l’Olympienne me serre contre son cœur, m'enveloppant dans sa chevelure ardente.
— Petite sœur, je suis si contente de te voir, ronronne Artémis au creux de mon oreille. Tu m'as tellement manqué durant cet interminable voyage…
Elle est donc d'humeur câline. Je me laisse aller entre ses bras, savourant la chaleur de son corps contre le mien.
Me prenant par la main, elle m'entraîne dans son sillage et me fait asseoir. Je n'ai toujours pas dit un mot, la gorge serrée par l'émotion des retrouvailles. Artémis... Elle est à la fois ma mère, ma sœur, mon amie... et mon bourreau. Je l'aime tout autant que je la hais, et ce mélange de sentiments me bouleverse à chacune de nos rencontres.
Comme si elle devinait la tempête qui m'agite, elle s'agenouille devant moi avec toute la grâce d'une Olympienne, prend mon visage mouillé de larmes entre ses mains, et pose ses lèvres sur les miennes.
— Hécate, petite Hécate... Pourquoi pleures-tu ? Es-tu donc si malheureuse de me voir, alors que je brûlais de te retrouver ?
— Artémis, non... Tu sais bien tout l'amour que j'ai pour toi, la dévotion que je te porte... Mais tu sais aussi ce que je crains le plus au monde...
— Mais vas-tu te taire enfin, petite sotte adorée ! rit-elle. Crois-tu que je n'ai demandé à te voir que pour te confier une nouvelle mission ? C'est bien mal me connaître ! Avant de parler de choses déplaisantes, je veux te raconter mon séjour sur Olympe. Si tu savais les potins que je te ramène... Juré, je n'ai encore rien raconté à Séléné ! De toute façon, elle ne voit que par son Endymion en ce moment, pas moyen de l'en distraire !
Artémis se lève, tourne sur elle-même, ses cheveux lui font la plus belle des robes. Elle enchaîne :
— Tu sais, Apollon était là, nous avons pu profiter l'un de l'autre. C'était tellement bon de se retrouver... Et c'est lui qui a mis la main sur ton étalon ! Il est magnifique, n'est-ce pas ? Es-tu contente ? Et il m'a aussi promis de nous rendre visite prochainement ! Oh, je suis si heureuse, je vous aurai tous avec moi...
L’Olympienne continue de jaser, elle mime les histoires loufoques qu'elle me raconte, rit derrière ses blanches mains, et je ris avec elle, toute à la joie, enfin, de la retrouver. Nous passons une partie de la nuit à nous confier l'une à l'autre, et nos cheveux se mêlent sur le marbre du balcon d'Artémis.
Au matin, je suis debout et je regarde le ciel en attendant que les deux soleils se lèvent à nouveau. Je me retourne pour admirer Artémis, nue, endormie sur sa peau de bête. En cet instant si fugitif, je la trouve fragile, comme une enfant trop vite grandie, et mon cœur est submergé d'amour. Peu importe ce qu'elle me demandera à son réveil, je lui accorderai.
Plus tard dans la matinée, Artémis me fait de nouveau appeler. Nous nous retrouvons sur le toit de Panticapée, non loin de son temple. Elle a toujours adoré les montagnes, je ne comprends pas pourquoi, même si je dois avouer que la vue est à couper le souffle. Subitement, je regrette de ne pas avoir pris le temps de découvrir ma planète d'adoption. Peut-être n'est-il pas trop tard ?
Artémis semble préoccupée ; à sa mine, je devine que nous allons aborder des sujets fâcheux. Je pose mon front contre son dos et entoure sa taille souple entre mes bras. Je la sens prendre une profonde inspiration. Elle se dégage doucement, se tourne vers moi et lâche un petit rire.
— Tu te doutes, hein, que je ne t'ai pas tout dit hier soir... Pardon, Hécate, mais je te sentais si désemparée...
— Ce n'est rien, Artémis.
Je mens, bien sûr, car je sais ce qui va suivre.
— Mon frère m'a fait part de quelques ennuis qu'il a rencontrés récemment. Il a sollicité mon aide, et tu sais bien que je ne peux rien lui refuser.
Ça, je le sais. Ces deux-là sont indissociables. Aussi solaire qu'Artémis est lunaire, Apollon possède une joie de vivre à toute épreuve, une insouciance remarquable, qui le mène parfois à prendre des décisions un peu trop hâtives. Sa jumelle est toujours disposée à le sortir d'un mauvais pas. Mais je sais ce qu'est l'amour fraternel. Je souris.
— Qu’a-t-il donc fait encore ?
— Oh, trois fois rien...
Artémis agite ses belles mains devant elle.
— Il s'est pris d'amitié pour un prince hellène, un jeune imbécile, qui a vengé le meurtre de son père… Un vague cousin l’accompagne.
Je hausse un sourcil, perplexe. Ce genre d'affaire sordide n'a rien d’exceptionnel, je ne vois pas pourquoi un Olympien s'y intéresserait.
— Oui, moi aussi, sur le moment, je n'ai pas compris tout le piquant de l'histoire. Eh bien, figure-toi que les meurtriers de son père n'étaient autres que son oncle et sa propre mère...
— Aïe, là, ça se gâte ! Et je suppose que les Olympiens n'ont pas apprécié une telle démonstration d'amour filial ?
Artémis rit.
— Tu peux le dire ! Les Érinyes étaient dans un état.... Un matricide, tu imagines! Mais voilà, le jeune imprudent est venu trouver Apollon, et tu connais son grand cœur...
Je reste un peu sceptique : le grand cœur d'Apollon, je n'y crois guère. Je me demande même si, par jeu, l'Olympien ne serait pas à l'origine du drame. Mais qu'importe ? Je hausse les épaules sans répondre, attendant de voir où va me mener cette discussion.
— Bref, mon frère est intervenu, et il y a mêlé Athéna. Elle a institué un jury pour acquitter le jeune meurtrier. Mais ces foldingues d'Érinyes continuent à le poursuivre dans toute la galaxie, et le pauvre se croit maudit... D'ailleurs, si tu veux mon avis, il n'a pas tort ! Apollon lui a soufflé l'idée de venir voler ici une statuette de moi-même pour la ramener sur Athénia... Et voilà où nous en sommes : le jeune prince et son cousin arriveront par navette d'ici quelques jours.
Je reste interdite quelques instants.
— Mais pourquoi donc ton frère les envoie-t-il ici ? Voyons, Artémis, il sait bien que les étrangers sont interdits sur Tauride ! S'ils posent un pied sur le sol du spatioport de Chersonèse, ils sont condamnés !
— Je sais, Hécate, je sais... Mais je crois qu'Apollon s'est lassé de ce petit jeu. Il veut que je le débarrasse de ces individus devenus trop gênants. Et puis, il a toujours eu un drôle de sens de l'humour, mon petit frère.
Elle ajoute, sans me regarder :
— Et tu ne peux même pas imaginer à quel point...
Je ne prête pas attention à cette phrase étrange, trop préoccupée par le sort des deux Hellènes.
— Mais enfin, Artémis, ne les laisse pas atterrir, fais quelque chose !
J'ai crié. Elle n'aime pas que je m'emporte. Déjà, son visage s'est fermé.
— Hécate, qu'est-ce que cela peut te faire, la mort de ces étrangers ? Tu as accepté de t'acquitter de ta part du marché, quand tu t'es réveillée sur Tauride ; ou peut-être préfèrerais-tu que j'avertisse ton père de ta présence ici ? Enfin, s'il est encore en vie. Mais comme tu ne veux pas savoir ce qu'est devenue ta famille...
— C’est injuste, et tu le sais... De quel droit me tortures-tu avec ces allusions ? J'ai pris cette décision pour pouvoir être pleinement tienne, pour oublier Argos, pour oublier Aulis, pour... pour...
Je ne trouve plus mes mots, une rage folle m'étouffe. D'autant plus que je la vois s'asseoir sur un muret, parfaitement calme, indifférente à ma détresse.
— Tu es mienne, Iphigénie, depuis le jour de ta naissance. Tu es mienne, Hécate, depuis que je t'ai sauvée du sacrifice orchestré par ton papa adoré. Tu es mienne, quels que soient les libertés que tu prends dans mon temple.
Je rougis violemment.
— Tu es odieuse.
Je n'ai pas pu retenir ces derniers mots, ni les larmes qui roulent sur mes joues. À travers elles, je vois le bras d'Artémis se détendre comme un ressort. Aussitôt, une douleur cuisante se répand sur mon visage. Elle m'a frappée !
— Tu perds tes nerfs, Hécate. Je te conseille de te reprendre rapidement. Nos hôtes arriveront dans quelques jours. Sois prête.
Je tombe à genoux, le visage caché entre mes mains. Des sanglots convulsifs agitent mon corps. Je ne la vois pas partir.


Oreste


Non, je ne serai point ton meurtrier, comme je fus celui de ma mère. C'est assez de son sang. Je veux tout partager avec toi, et dans la vie et dans la mort. Je te ramènerai dans notre patrie, si je m'échappe moi-même de ces lieux, ou j'y resterai pour mourir avec toi. Mais écoute ce que je pense : si cet enlèvement déplaisait à Diane, Apollon aurait-il ordonné de transporter la statue de la déesse dans la ville de Minerve ? M'aurait-il promis la joie de te revoir ? En rapprochant toutes ces idées, je conçois l'espoir d'un heureux retour.
Iphigénie en Tauride, Euripide


Je pousse doucement sur la surface ondoyante et la cloison coulisse sans bruit dans les murs de ma chambre. Un vaste couloir s'étend devant moi et un courant d'air glacé me fait frissonner. Pourtant je continue.
Au bout du couloir, j'entre dans une vaste pièce circulaire et contemple mon atelier ; un métier à tisser vertical trône au centre de la pièce. Son bois, ancien et précieux, semble lustré sous l'éclairage violent. Aussi grand que moi, il se compose d'un chevalet à quatre pieds et de deux rouleaux cylindriques, les ensouples : celui du haut, l'antion, porte les fils de chaîne et voit s'enrouler l'étoffe tissée, celui du bas s'appelle le kairos. Mon corps se souvient encore du travail difficile du tissage, les pénibles allées et venues pour passer les fils de trame entre les fils de chaîne, inlassablement. Un peu plus loin, cardes et quenouilles, écheveaux, laines brutes, lavées et triées n'attendent plus que mon bon vouloir.
Tout le long des murs, derrière des vitrines de cristal, s'alignent des vêtements de laine. Ils semblent décorés de dessins sombres et irréguliers. De plus près, on s'aperçoit que ces motifs sont plus marqués au col, et que la teinture semble avoir dégouliné vers le bas de l'étoffe. On distingue aussi des éclaboussures, des tâches, l'empreinte d'une main, de doigts serrant l'étoffe, en un geste désespéré... et on comprend soudain que c'est du sang humain, jaillissant d'une gorge ouverte par une lame sans pitié : ma lame de fer de lune. Il y a des dizaines de chitons derrière le cristal. Tous sont souillés.
Voilà ce qu'Artémis attend de moi : que je m'enferme dans cette pièce creusée dans la montagne pour tisser une fine étoffe de laine immaculés.
Artémis a dit qu'ils ne tarderont pas. Inutile de différer l'inévitable et, je dois l'admettre, j'aime ce travail simple et répétitif. Quand je tisse, plus rien n'existe, si ce n'est le cliquetis des poids de plomb et l'imperceptible murmure de l'écheveau qui lentement se dévide. Alors, ma voix vient emplir le silence et prend toute sa place. Moi qui me suis toujours tu, qui ai toujours obéi, je chante avec toute mon âme, comme je tisse avec tout mon corps. La rage et la profonde tristesse qui m'habitent trouvent enfin à s'exprimer dans cette catharsis.
Mais il est temps. Je me déshabille, et c'est nue que je commence à monter mes fils de chaîne.
Plusieurs jours et plusieurs nuits se sont écoulés. Mes membres sont lourds, mes épaules douloureuses. J'ai très peu dormi, pas du tout mangé. Je sors en titubant de mon atelier et m'écroule sur ma couche. J'aimerais pouvoir m'abandonner au sommeil, mais je crains de ne pas en avoir le loisir. À peine me suis-je allongée qu'une paidiske entre.
— Belle Hécate, les étrangers sont arrivés ce matin-même. Artémis te demande de la rejoindre dans son temple.
Un pli amer déforme ma bouche. Elle ne m'épargnera donc rien.
— Artémis va attendre un peu, pour une fois. J'ai besoin de dormir, de manger et de me laver... Occupe-toi de me faire préparer de quoi me laver et me nourrir.
— Mais Hécate...
Je vois que la jeune fille a pâli, personne n'aime prendre le risque de contrarier l'Olympienne. Comme elle a raison...
— Ne crains rien, je prendrai sur moi la colère d'Artémis.
À demi rassurée, la servante sort. Aussitôt, je m'enfouis dans mes oreillers et m'endors sans que le moindre trouble ne vienne agiter mon esprit épuisé.
À mon réveil, je me sens de nouveau d'attaque. Un bon repas de pain, de fromage et de vin m'attend sur la table. Je me jette dessus et dévore avec un appétit inaccoutumé.
Une fois repue, je réalise que je suis toujours nue. Je me dirige donc vers ma salle d'ablutions. La paidiske n'est pas là, alors j'entreprends de me frotter avec énergie, puis je me plonge avec délice dans le bain fumant, et j'y laisse flotter mes cheveux. Ce n'est que là que je réfléchis enfin aux évènements des derniers jours et aux épreuves qui m'attendent.
Le conflit qui m'oppose à Artémis est grave. Je l'ai défiée alors qu'elle ne faisait que réclamer de moi ce que je lui avais déjà consenti. Je sais à quel point sa rancune peut être tenace. N'ai-je pas déjà failli en mourir ? Si Agamemnon, mon « papa adoré », comme elle le dit si bien, ne s'était pas vanté d'être meilleur à l'arc qu'elle, elle ne l'aurait jamais puni en bloquant sa flotte spatiale à Aulis et en exigeant mon sacrifice.
Certes, mais à l'époque, elle m'a sauvée pour me garder près d'elle. Je suis sûre de son attachement envers moi, mais je ne sais pas jusqu'à quel point cet amour peut me protéger de sa vindicte. Les réactions des Olympiens sont imprévisibles ; l’immortalité doit en être une des causes. Nés sur la Terre il y a des milliers d'années, ils ont mené la conquête de la Galaxie Panhellénique et ont ainsi libéré l'humanité prisonnière d'une planète exsangue. Mais en contrepartie, ils maintiennent les humains dans une forme d'esclavage et se plaisent à jouer avec nos destinées.
Il y a quelques années, Artémis m'a promis de m'élever au rang d'Olympienne, comme elle l'a fait pour Séléné. Elle disait que nous étions comme les trois phases de la lune de sa planète d'origine, que nous ne pouvions être séparées. Ce projet semble compromis.
L'eau du bain est froide à présent ; je sors, me sèche puis commence à m'apprêter comme pour une grande occasion. Ce n'est pas tous les jours que l'on affronte une déesse.
Je me dirige résolument vers le temple d'Artémis. Je longe le muret qui me sépare du vide et gagne les colonnes de marbre blanc qui font face au Désert des Brumes. J'aperçois sa silhouette sculpturale qui me tourne le dos. Deux hommes enchaînés sont prostrés à ses pieds. Le visage de mes victimes est toujours caché par un masque-miroir. Quand je les regarde, c'est moi que je vois. Moi qui aurais dû être sacrifiée par la main de mon père. J'ai toujours trouvé cela cruel de la part d'Artémis, mais aujourd'hui, je m'en réjouis. Je n'aurais pas supporté de voir les traits de mes futures victimes.
Je les rejoins enfin. Artémis ne daigne toujours pas se retourner. J'ai l'impression que l'instant pourrait durer toujours : l'Olympienne, dans toute sa gloire, les deux hommes à genoux sur les marches du temple, et moi, Hécate, Grande Prêtresse et esclave d'Artémis. Mais l’un des Héllènes, qui m'observe sous ses cheveux crasseux et collés de sang, m'interpelle :
— Vous êtes qui, vous ?
La réaction d'Artémis est immédiate ; sa jambe se détend promptement et son pied frappe l'homme en plein visage. Du sang goutte lentement au rebord de son masque. Ignorant ses gémissements, elle se tourne vers moi et me tend la main. Ses yeux sont clairs, j'y vois tout l'amour qu'elle m'a toujours porté. Cela me déstabilise bien plus que si elle m'avait repoussée et je panique : Artémis est folle à lier, et j'ai été naïve de croire que je pourrais m'en sortir.
— Voici Hécate, ma Grande Prêtresse. Je vous demanderai de faire preuve envers elle de la même déférence que vous devez à une Olympienne... Non, vous avez raison, elle n'en est pas encore une... mais ça ne saurait tarder. L'insulter, c'est m'insulter. Ne l'oubliez pas, Hellènes.
Les deux hommes ne répondent pas. Je devine à leur morphologie qu'ils sont très jeunes. L'un d'eux paraît amaigri et nerveux. Il tient sa tête basse, déjà vaincu.
Artémis lève sa main fine et aussitôt un peltaste surgit.
— Emmène-les à l'intérieur... Hécate les rejoindra dans quelques instants.
Sans ménagement, il bouscule les deux prisonniers vers un escalier qui s'ouvre dans le sol du temple à ciel ouvert.
Artémis vient vers moi. Elle passe ses deux mains dans mes cheveux puis encadre mon visage entre ses paumes. Je ne bouge plus, j'ai tellement peur de briser cet instant fragile. Je comprends soudain qu’elle peut m'embrasser et tout me pardonner, ou au contraire me briser la nuque sans que je puisse réagir. Tout en elle respire le danger. Je sens ses muscles tendus, son odeur forte et animale. Je suis tétanisée, comme une gazelle acculée par une lionne. Je réussis à lever les yeux vers elle. Elle me sourit. Je respire enfin.
— Hécate, je ne supporte pas de me disputer avec toi. Tu m'es si chère. Et puis, j'ai encore besoin de toi. Ces deux-là sont condamnés, ne t'en déplaise. Tu dois remplir ton office une nouvelle fois, me prouver la pureté de ton cœur. Je me souviens des Temps Anciens, sur la Terre... Les tisseuses faisaient s'entrelacer les fils de laine en les faisant résonner de leurs chants. Ici, c'est un hymne funèbre que tu dois tisser et croiser les fils des vies que tu prends en mon nom. Tu es une tisseuse d'histoires, Hécate, tu l'as toujours été. En initiant tes victimes, puis en les sacrifiant, tu remets leurs âmes sur le métier des mots. En me les consacrant, tu magnifies leur être, tu les confies à une cause supérieure... Hécate, je te le promets de façon solennelle... Prends leur vie, ce seront les dernières. Après cela, je t'emmène avec moi sur Olympe par le premier vaisseau, et je fais de toi mon égale. Personne ne s'y opposera, car personne ne s'oppose à Artémis. Pas même toi.
Je m'agenouille à ses pieds. Elle ôte le voile arachnéen qui couvre sa nudité et le pose sur ma tête de façon à ce qu'il dissimule mon visage.
— Va, Hécate. Je t'attendrai ici.
Comme dans un rêve, je descends les quelques marches de marbre. Le décor est austère, bien loin des fastes qu'apprécie tant l’Olympienne. Un immense bassin est creusé dans le sol ; l'eau y miroite doucement. Tout près, un lit recouvert de fourrures sur lequel reposent les deux tuniques tissées par mes soins. Sur une table est disposée une nourriture simple et frugale. Au-dessus, dans une niche, la statuette d'Artémis.
Je me dirige vers les deux hommes effrayés. Je ne leur parle pas, mais je tourne autour d'eux en les effleurant de mes doigts glacés. Je les sens trembler de froid et de peur. Lentement, je déshabille le premier, celui que j'ai trouvé si maigre et si nerveux. Je ne m'étais pas trompée. Ses côtes sont saillantes, sa peau est sèche. Il semble rongé par un mal étrange. Je déshabille ensuite le second, celui qui a subi de plein fouet la colère d'Artémis. Quand je lui ôte son chiton, il gémit doucement. Lui est solide et bien bâti. Malgré moi, je me sens attirée par son corps athlétique. Je tourne encore autour de lui. Me laisserais-je tenter ? Au tout début, je gardais mes distances avec mes victimes. Leur mort à venir m'effrayait, je sentais déjà le froid dans leur cœur et leur sang sur mes mains.
Et puis... Je suis ici sans espoir d'avoir un jour un compagnon ou des enfants. Une vie de famille est incompatible avec mon office et, de plus, j'imagine qu'il est temps de rompre avec la malédiction familiale. Mon statut au sein de la société taure ne m'attire pas non plus beaucoup de prétendants. Il n'y a que Pairisadès qui n'ait pas peur de moi et qui espère un geste de ma part. Mais je tiens trop à son amitié. Il y a aussi ce pervers de Thoas... Rien qu'à l'imaginer, je frémis de dégoût.
Alors, avec les années, je me suis laissé tenter par ces hommes. Je ne vois jamais leur visage, ils ne voient jamais mes traits. Seule l'union de nos corps compte. Je ne m'illusionne pourtant pas sur la cruauté de mon attitude. La plupart d'entre eux espère m'éblouir par leur douceur, leur tendresse ou leurs performances sexuelles. Mais rien ne peut faire faiblir le bras de la Prêtresse d'Artémis, si ce n'est Artémis elle-même. Je hausse les épaules : au moins, mes amants se surpassent pour me satisfaire. Toutes les femmes ne peuvent en dire autant.
Cet homme-là me semble tout particulièrement séduisant. L'autre aussi finalement. Ils dégagent tous deux une odeur de prairies, de grandes étendues sauvages, de chevauchées en plein soleil. Je me raidis soudain : leur parfum me rappelle Argos, ma planète d'origine. Je les attire contre moi, les respire à pleins poumons. Je m'enivre de ces effluves et le désir m'envahit violemment.
Pas maintenant, il faut que je me maîtrise... Je les prends par la main, et les entraîne vers le bassin de marbre. Doucement, je procède à leurs ablutions. Mes caresses sont à présent celles d'une mère lavant ses enfants. Mes victimes méritent le meilleur de moi-même. J'agis envers eux comme j'aurais souhaité que mon père agisse avec moi, sur Aulis, avant qu'Artémis ne me sauve.
Ils se laissent faire ; ce calme est étrange. Mes victimes sont toujours sur le qui-vive, à l'affût de la moindre opportunité de fuite, du moins jusqu'à ce que je les entraîne vers le lit... Et ils parlent aussi, beaucoup. Ils m'interrogent, me parlent d'eux, de leurs familles, des raisons de leur voyage interstellaire, et tous me supplient... Je ne leur réponds jamais, évidemment, et les fais taire par mes baisers.
Mais ceux-là sont silencieux, et je me sens mal à l'aise. Mes gestes sont devenus mécaniques. Je frotte leurs corps en entier, mais aujourd'hui la tâche est pénible tant les deux hommes sont maladroits.
Je parviens tout de même à terminer leurs ablutions. Je sors du bassin puis me retourne pour les inviter à me suivre. Ils ne bougent pas et restent prostrés, de l'eau jusqu'aux cuisses.
— Venez, dis-je, et ma voix résonne comme dans un caveau.
Heureusement, ils se tournent vers moi et me rejoignent. Devant leur inertie, j'entreprends de les sécher moi-même.
— Si vous désirez vous restaurer...
Toujours cette absence de réaction. Ils n'ont pas faim, apparemment. Je suis de plus en plus nerveuse. Rien ne se déroule comme prévu. Ces deux-là agissent comme s'ils étaient drogués... De la kirkaia ? Oui, ce doit être cela, cette plante a de forts effets sédatifs.
Je les attrape par la main et les guide vers le lit pour les habiller des vêtements que je leur ai confectionnés. Ils leur vont à la perfection. Puis je les incite à s'allonger et je crains un instant qu'ils ne s'endorment. Mais non, ils semblent perdus dans leurs pensées et leurs yeux, à travers le masque miroir, fixent le plafond de pierre. Pour faire taire mon angoisse, j'entreprends aussitôt d'enduire d'huile parfumée le plus solide des deux en passant mes mains sous la fine étoffe. Sa peau est douce et veloutée sous mes doigts. Peu à peu, j'oublie l'étrangeté de la situation, toute aux sensations voluptueuses que je ressens et que semble ressentir mon partenaire. Des frissons parcourent son corps et je vois sa respiration se faire plus ample, plus rauque. Je ne peux résister plus longtemps, me penche sur lui et frotte mes seins sur son torse lisse. Je me mets à chanter, ma voix provient du plus profond de mon ventre, et vibre dans ma gorge. J'attrape la main de mon partenaire et la glisse entre mes cuisses. Ah... je suis chanceuse, il est expérimenté. Ses doigts s'agitent au rythme des sons qui sortent de ma bouche en une douce mélopée. L'homme tourne son visage masqué vers moi, et je sais qu'il me regarde. Son autre main se tend vers mes hanches et m'agrippe violemment. Il est aussi impatient que moi. À présent, sa respiration est haletante. Tout à son plaisir, il ne se méfie plus. Je l'enjambe, prête à m'empaler sur sa virilité. Je glisse ma main sous les fourrures, pour m'assurer que ma lame en fer de lune est bien là ; lorsque nous serons au sommet de notre jouissance, je l'égorgerai. À cette idée, un délicieux frisson me parcourt.
Étrangement, je me demande quel monstre je suis devenue. Où est Iphigénie, l'enfant timide qui rêvait d'épouser Achille, sur les rivages d'Aulis ? Cette petite fille est morte sur l'autel d'Artémis, et me voilà devenue Hécate, catin sanguinaire à la botte des Olympiens. Me penchant sur ma future victime, je noie l'amertume de ma bouche entre ses lèvres.
Un gémissement me distrait. Je l'avais oublié, l'autre, le chétif. Du coin de l'œil, je le vois se tourner vers nous. Son corps se met aussitôt au diapason des nôtres. Je n'ai jamais eu à m'occuper de deux victimes en même temps, mais pourquoi pas. L'extase et l'effet de surprise joueront en ma faveur. Je tends la main vers le jeune homme et entreprend de le caresser à son tour.
Mon solide amant suit mon regard et je le sens se raidir entre mes cuisses.
— Oreste ! Oreste !
Mais que dit-il ? Quel est le prénom qu'il emploie pour s'adresser à son ami ? J'ai dû mal entendre. Malgré ma folle envie d'étancher mon désir, je cesse mes caresses.
— Étranger… Qu'as-tu dit ?
— Je ne m'adressais pas à toi, putain d'Artémis !
À peine a-t-il prononcé cette insulte que ma main s'empare du couteau qui patiente sous les fourrures. La lame brillante sous sa gorge semble doucher ses ardeurs.
— La putain d'Artémis te prie d'utiliser un autre langage à son endroit, Héllène !
Une goutte de sang carmin perle sur sa peau blanche et va se perdre dans les fourrures qui recouvrent le lit. Il déglutit avec difficulté.
— J’ai besoin que tu répètes ce que tu viens de dire... Répète !
— Oreste…
— Répète encore ! Répète !
— Oreste… Il s'appelle Oreste !
— Tu mens, tu es un sale menteur, une raclure de métèque ! Je vais te tuer !
Dressée au-dessus de l'homme, je hurle. Je tiens le couteau à deux mains au-dessus de ma tête. Je vais le tuer. Je vais le tuer parce que mon esprit refuse ce qu'il vient d'entendre. L'autre homme s'est levé. Il me pousse violemment et je tombe au pied du lit. Je suis sonnée, mais je comprends vite qu'ainsi vautrée à leurs pieds, je suis à leur merci. D'ailleurs, tous deux semblent avoir retrouvé leurs esprits et le soi-disant prénommé Oreste s'avance.
— Voilà une réaction bien étrange, Prêtresse, souffle-t-il. Oreste n'est pas un prénom très courant, je doute donc que tu en aies connu un autre, surtout sur Tauride. En quoi mon prénom a-t-il le moindre intérêt pour toi ?
Il s'appelle donc bien Oreste. Les mots me manquent. Pourtant, il faut que je réagisse, car je risque ma vie en cet instant.
— J’ai connu un Oreste, il y a bien longtemps, dans une autre vie, sur une autre planète...
— Ah oui ? Voilà qui est étrange. Je n'ai jamais connu de Hécate.
Prudemment, sans geste brusque, je me relève pour lui faire face.
— Je ne me suis pas toujours appelée Hécate, dis-je dans un souffle. À ma naissance, bien loin d'ici, ma mère m'a donné le nom d'Iphigénie. Ce n'est qu'ici, sur Tauride, que je suis devenue Hécate.
— Tu es donc...
Il blêmit ; il a compris. Son compagnon est immobile.
— Oui, je suis la fille d'Agamemnon, roi d'Argos, et de Clytemnestre, fille de Tyndare.
— Mais c'est impossible... Te rends-tu compte...Ma sœur, ma sœur chérie et tant pleurée... Comment est-ce possible ?
Il s'avance vivement vers moi et me prend dans ses bras. Je suis étonnée par la force de son étreinte. Il étouffe ses sanglots dans mes cheveux, enfouit son visage dans mon cou et, soudain, je me souviens du petit garçon joufflu, encore au sein de ma mère, qui me tirait les cheveux et peinait à prononcer mon nom. Comme je l'aimais, comme j'en étais fière ! Mes jambes menacent de céder sous moi, alors je me laisse aller dans les bras de mon frère retrouvé. Des larmes de bonheur inondent mon visage et je respire à plein nez la bonne odeur d'Argos qui s'accroche à sa peau et que mes ablutions n'ont pu laver.
— Laisse-moi te regarder, ma sœur, et contemple-moi aussi ! dit-il en arrachant son masque.
— Oreste, non, tu ne dois pas porter la main sur les voiles d'une prêtresse, intervint son ami.
— Pylade, tais-toi ! C’est Iphigénie ! Oh, dieux, si seulement nous t'avions retrouvée plus tôt, tant de choses auraient été différentes. Si tu savais, ma sœur, ce que j'ai fait...
L'histoire que m'a racontée Artémis me revient soudainement. Le matricide !
— Oreste, non, dis-moi que c'est un mensonge...
— C’est terrible ce qui s'est passé, Iphigénie... Je n'ai pas eu le choix. Après Aulis, ils sont tous devenus fous. Agamemnon semblait hanté par la culpabilité, Clytemnestre par la rage, et nos sœurs... Mais ça va aller, maintenant que tu es là. Hein, dis-moi que ça va aller, Iphigénie... S'il te plaît, ne me laisse plus...
Accroché à mes épaules, il sanglote, perd le souffle et tremble de tous ses membres. Devant une telle détresse, je me reprends. Qu'importe ce qu'Oreste a pu faire, je dois le sortir de là – nous sortir de là. Je me dégage de son étreinte et le secoue.
— Arrête de pleurer, tu n'es plus un petit garçon. Il faut réfléchir à ce que nous allons faire. Nous risquons notre vie tous les trois à présent. Si nous voulons nous en sortir vivant, il va falloir jouer finement, dis-je avec autorité.
Aussitôt, Oreste essuie ses joues trempées et carre les épaules. Pylade se redresse aussi. Très bien.
— Si je ne m'abuse, Apollon vous a envoyés ici pour vous emparer de la statuette d'Artémis, c'est bien ça ?
— Oui, nous devions la ramener sur Athénia.
Je le coupe sans ménagement.
— Et à aucun moment, tu ne t'es dit que c'était un piège ?
— Apollon nous aide depuis... enfin, tu sais... bafouille Pylade. Alors on s'est dit que nous ne risquions rien à suivre ses conseils, qu'il nous protégerait...
— Vous êtes deux imbéciles ! Les étrangers sont interdits sur Tauride, depuis les Grandes Guerres Panhelléniques. Artémis protège cette planète avec férocité, car c'est un point stratégique de son culte.
— Mais alors pourquoi... réagit soudain Oreste.
— Pourquoi ? Tu me demandes pourquoi Apollon a fait cela ? Mais qui peut dire ce qui peut passer par la tête d'un Olympien ? Peut-être en avait-il marre que vous lui colliez aux basques et il aura voulu se débarrasser de vous... Ou alors...
Je m'interromps, sidérée par les conclusions qui s'imposent à moi.
— Ou alors ? relance Pylade.
— Ou alors, il aura voulu jouer un tour à sa sœur, en nous réunissant Oreste et moi... Ou pire encore, Artémis et Apollon auront décidé de s'amuser à nos dépends...
Devant leur mine circonspecte, je devine qu'ils ne comprennent pas où je veux en venir. Un grand vide s'est creusé en moi. Artémis, dont je me croyais si proche, a été capable d'imaginer me rendre responsable de la mort de mon frère. Je réalise soudain qu'elle est au courant, pour mon petit secret, pour ce que je fais avec mes victimes avant de les immoler. Je me sens nauséeuse tout à coup. Oreste intervient dans mes pensées.
— Assez tergiversé. Iphigénie, comment pouvons-nous quitter cet endroit ?
— On ne peut pas.
— Eh bien, pourtant, il va falloir trouver un moyen. Hors de question que je meurs sur cette planète, maintenant que je t'ai retrouvée. Je veux te ramener sur Argos, réunir Électre et Chrysotémis, comme avant...
Sa voix vacille. Il se tait. Rien ne pourra être comme avant.
— Écoute-moi bien, Oreste. Si Artémis ne veut pas que nous partions, alors nous n'aurons aucun moyen de nous échapper et nous mourrons ici. Mais je crois... enfin, qu'ont-ils pu parier tous les deux ? Allez savoir... Perdu pour perdu, je propose que nous sortions d'ici par la grande porte.
Pylade tourne la tête vers Oreste, qui réfléchit.
— Très bien, Iphigénie, tentons notre chance.
Alors que nous sortons du temple, je ne sais à quoi m’attendre. Le pari que je viens de prendre me paraît aussi fou que ceux qu’affectionne Apollon. Je lève les yeux, et la lumière encore crue de cette fin d’après-midi les blesse cruellement. Artémis nous observe, sa tête fine et racée légèrement penchée. Je vois ses muscles frémir sous sa peau lisse, ses doigts se crisper comme pour se tendre vers moi. Elle n’est pas seule ; Apollon est là, nonchalamment adossé à une colonne de marbre. Sa longue chevelure rousse flamboie dans les derniers rayons des deux soleils taures et cache son noble visage.
— Hécate… m’appelle Artémis, que la fureur rend blême.
Avec calme, je réponds :
— Je suis de nouveau Iphigénie, fille d'Agamemnon et de Clytemnestre.
– Tes parents sont morts ! Tu n'as plus que moi ! crie-t-elle.
— Je suis aussi sœur d'Oreste. Tu as perdu, laisse-nous partir, Artémis.
Je me tourne vers Apollon. Il ne daigne pas me regarder, mais un imperceptible sourire joue sur ses lèvres pleines
Tout est dit. Je me détourne d'eux et entreprend de descendre une dernière fois Panticapée, la montagne de fer de lune. Le voyage sera long jusqu'à l'astroport de Chersonèse, puis dans les étoiles, jusqu'à Argos. Quelles ruines y trouverai-je ?
Je ne me retourne pas, mais je sens le regard d'Artémis qui me suit. Je sais qu'il ne s'agit pas d'un adieu. Contrainte, elle me rend ma liberté, mais le lien qui nous unit, comme ces fils que je tisse, ne se brisera jamais.
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Questionnaire de Scribay

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Pour me prouver que je suis capable de faire de belles choses
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