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C.S. Ringer

Défi
C.S. Ringer


— Maman, pourquoi la Saint Valentin c’est pour les amoureux ?
Lucy soupira, écarta la boucle brune de sa fille avec délicatesse.
Leia était en âge de poser des questions et en la matière, elle n’avait rien à envier aux autres enfants ! Chaque jour, chaque chose qui trouvait grâce à ses yeux l’emmenait dans un inextricable tourbillon d’interrogations auxquelles elle devait absolument obtenir une réponse.
Comment lui en vouloir ? Lucy l’incitait tout le temps à la curiosité et à l’émerveillement, et Leia s’y pliait avec un tel plaisir qu’elle ne pouvait la laisser ignorante.
Mais là, un problème se posait : elle n’en avait aucune idée. Lucy se rappela les paroles de sa mère : "Trouve-moi un enfant qui n’a pas de questions compliquées et je l’adopte dans la seconde !".
Leia ramena les couvertures sous ses épaules, son regard insistant rivé sur Lucy. Maman, toi qui sais tout, dis-moi ! semblait-elle supplier. Il aurait été facile de répliquer "je ne sais pas", mais ce n’était pas ce que la fillette attendait.
Elle voulait une histoire, un conte, une belle légende pour s’endormir. Alors Lucy décida d’improviser, parce que Leia adorait cela. Elle se cala sur l’oreiller et enroula un bras autour de la tête de sa fille afin de caresser sa joue du bout des doigts. D’une voix suave, elle raconta :
— Il y a très longtemps, un homme qui s’appelait Valentin vivait avec sa fiancée Aurore. Ils étaient très heureux ensemble, plus heureux encore que le plus heureux des couples. Ils s’occupaient d’une petite ferme dans un village où le chant des oiseaux accompagnait leur réveil, rempli de fleurs de toutes les couleurs. Valentin et Aurore voulaient se marier et avoir des enfants, ils ne pouvaient exister l’un sans l’autre.
« Mais le monde était en guerre et Valentin devait partir au combat, laissant seule sa femme avec la rudesse de l’hiver à venir. Ils pleurèrent beaucoup, puis Valentin s’en alla au front.
— Le front de qui ? l’interrompit Leia.
— C’est une expression pour dire qu’il allait se battre.
— Oh !
— Bon, où en étais-je ? Ah oui. Tous les jours il pensait à Aurore et lui écrivait des lettres d’amours. Il lui promettait qu’au retour de la guerre, ils organiseraient le plus beau des mariages avec la plus somptueuse des robes. Valentin était vaillant et courageux : l’envie de revoir sa fiancée lui octroyait une résistance féroce et une force de titan ! Mais un matin, le quatorze février, il reçut un terrible message : Aurore était tombée malade et n’avait pas de médicaments pour se soigner. Heureusement, l’armée en possédait. Aussitôt, il quitta le champ de bataille en évitant les boulets de canon qui fusaient de chaque côté et il courut à perdre haleine, sans s’arrêter, jusqu’à la ferme.
« Mais Aurore ne survécut pas. Il venait à peine de franchir le seuil de sa maison que sa fiancée mourut dans ses bras, après lui avoir dit une dernière fois "je t’aime". Quelques secondes plus tard, épuisé par sa course effrénée et anéanti de vivre sans son âme sœur, il décéda aussi.
« Le village aimait le jeune couple et leur mort leur fit beaucoup de peine. Alors, chaque année, le quatorze février, ils décidèrent de fêter leur amour en leur mémoire en offrant des fleurs ou un bon moment avec ceux qu’ils aimaient, et appelèrent ça la Saint Valentin. Voilà.
Leia resta silencieuse un instant, comme abasourdie par la révélation. Ses paupières clignèrent avec frénésie, tels les battements d’ailes d’un papillon, puis elle couina :
— C’est triste...
— Je sais ma chérie. C’est pour ça qu’il faut toujours dire "je t’aime", surtout à sa maman.
Bon d’accord, elle profitait de la situation, mais cela ne parut pas déranger Leia. Elle tendit ses minuscules bras en direction de sa mère, un sourire éclatant aux lèvres. Lucy l’enlaça avec douceur, en caressant les cheveux de son enfant.
— Allez, il faut dormir maintenant. Bonne nuit mon cœur.
— Bonne nuit maman !
Elles échangèrent un baiser sur la joue, puis Lucy sortit de la chambre en refermant lentement la porte.
Elle avait le chic pour les histoires totalement improvisées. Celle-ci, malgré sa fin tragique, semblait avoir beaucoup plut à Leia. Une pointe de fierté la fit sourire.
— Je devrais l’écrire, tiens, gloussa-t-elle avant de s’éloigner d’un pas feutré.
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Défi
C.S. Ringer


Cher journal,


Je crois que ça ne va pas très bien entre Papa et Maman. Ils ont tous les deux prolongé leurs voyages d'affaires et je dois rester chez Oncle Angus encore une semaine. Je crois qu'il en a marre de me garder, il n'arrête pas de lever les yeux au ciel quand il me voit. Quand Papa lui a dit que je devais encore rester, Oncle Angus s'est énervé.
Je m'en fiche, moi non plus je ne l'aime pas. Il pue et il n'est jamais content. Il râle tout le temps devant la télévision et ses chaussettes traînent partout. Maman aurait piqué une crise en voyant l'appartement.
Mon cousin Billy (tu sais, la teigne) m'a dit que mes parents ne voulaient plus me voir parce que j'étais chiante et vilaine. Il dit toujours des choses méchantes, rien que pour me faire pleurer. Mais moi je n'ai pas pleuré ! Je lui ai lancé un verre à la figure et il s'est mis à crier comme une fille. Trop drôle ! Un vrai chouineur ! Oncle Angus m'a punie, mais je m'en fiche ! Quand il dort, je fais le mur et j'attends devant le portail. J'attends que Papa et Maman reviennent.
Ils ne peuvent pas se séparer, ils s'aiment d'amour. Je le sais parce que c'est Maman qui le dit, et elle a toujours raison.
J'ai peur, journal. Avant de partir, ils ne s'embrassaient plus beaucoup. C'est bizarre parce qu'ils s'embrassent tout le temps d'habitude. Quelque chose ne va pas, mais je sais pas quoi. Peut-être qu'en fait c'est un voyage en amoureux, et quand ils reviendront, tout sera comme avant.
J'ai envie de partir. C'est trop nul la campagne, y'a rien à faire et les copains de Billy sont tous des crétins. Ils se moquent de mes cheveux roux, mais je me laisse pas faire !
Bon, c'est vrai, parfois je pleure. Le soir c'est dur. Maman ne me raconte plus d'histoires et Papa ne m'embrasse pas sur le front avant d'aller dormir.
Ça fait déjà trois semaines. Où est-ce qu'ils sont ? Quand est-ce qu'ils reviendront ?
Je te dirais tout ça plus tard journal. Je suis sûre qu'ils viendront me chercher avec le sourire, comme avant. C'est pas possible autrement.
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C.S. Ringer

/!\ Déconseillé aux -18 ans /!\




Valentina n'en pouvait plus. Ses poumons brûlaient atrocement et ses muscles étaient liquéfiés par les efforts, surhumains, entrepris par sa fuite. Mais il lui était interdit de se reposer, ou même de trottiner. Elle devait courir le plus loin possible, loin de cet enfer et de ses tortionnaires, loin de ces abominations.
Toute sa vie n'avait été qu'un mensonge. Un paradis artificiel enrobé de promesses de félicité et de paix, une mascarade destinée au plus ignoble des desseins. Le Guide n'était pas celui qu'il prétendait : un survivant de la noblesse d'antan proférant la bonne parole, dont l'existence était vouée à rétablir l'ordre.
Valentina pleura en courant à perdre haleine. Elle avait cru en ce Guide, elle avait cru en ses récits et en sa bonne volonté. Après avoir tout tenté pour attirer son regard, tentative qui s'était avérée fructueuse, Valentina pensait faire partie des privilégiés, de ceux qui auraient la chance d'affronter le Monde Extérieur, mais il n'en fut rien. Les histoires que cet homme au charisme redoutable contait étaient un leurre à leur véritable but. Le tableau idyllique et euphorique de la Famille, que le Guide érigeait au rang de divinité, était en réalité une toile aux couleurs de la mort, peinte de sévices et d'effroi. Ses amies, ses confidentes qu'elles croyaient heureuses parmi les Favorites, n'avaient été que des marionnettes impuissantes, victimes de la monstruosité de la Famille.
Le Guide était le Diable en personne. Et de sa fuite dépendait sa vie, car nul doute qu'en la retrouvant, le Guide n'aurait aucune pitié à son égard. Enfant, Valentina était certaine qu'il la protégerait de tous les maux, qu'il serait un mentor lors de ses premiers pas dans le Monde Extérieur. À présent, elle priait les dieux de la sauver.
Le visage trempé de larmes et de sueur, Valentina se rappela la première nuit passée avec le Guide. Un instant qu'elle avait espéré depuis des années. Elle se souvint de la métamorphose hideuse, de la douleur insoutenable lors des ébats, des rires rocailleux de ses fils pendant qu'elle implorait leur miséricorde. Valentina avait alors compris qu'ils n'aspiraient en rien à l'avenir paisible qu'ils scandaient à chaque rassemblement, et que son corps n'était qu'un cocon dont ils usaient et abusaient à loisir.
Le vent frais qui soufflait sur l'île lui procura une incroyable sensation de liberté. Le ciel, immense et scintillant, couronné d'une lune pareille à un sourire au cœur des ténèbres, la fit pleurer d'un bonheur tout nouveau. Fouler la terre des plaines nues était une délivrance, un espoir inespéré en Enfer.
Mais sa joie fut de courte durée.
Une ombre la survola et se planta devant Valentina. Celle-ci se stoppa net, manquant de trébucher aux pieds de la créature. Deux autres vampires l'encerclèrent. Valentina fut prise au piège, sans aucun échappatoire possible.
L'évadée s'effondra à genoux et éclata en sanglots. Face à elle, le Guide se redressa et dévoila un corps imposant, mi-homme mi-bête, enveloppé d'une fine fourrure noire. Ses longs doigts étaient reliés entre eux par une membrane opaque qui se dévoila sous la lumière lunaire. Ses canines proéminentes s'entrechoquèrent, et ses acolytes l'imitèrent comme pour signifier leur appétit. Un ricanement collectif s'empara des vampires, et Valentina continua de supplier, les épaules secouées de spasmes.
Le Guide la saisit par le cou et la souleva avec une facilité déconcertante. Il renifla ses seins, râla de plaisir en se délectant de son odeur de chair et de sang. Valentina ferma les yeux, la mine écœurée. Derrière elle, les fils du Guide se régalaient du spectacle.
— Que fait-on de la dissidente ? demanda l'aîné.
— Elle pourrait rejoindre les rangs de notre Armée, suggéra le second.
Le Guide secoua la tête.
— Quand le goût de la liberté s'insinue, il est difficile de le déloger, même si nous la rallions à notre cause. Les traîtres ne méritent pas notre clémence. Celle-ci ne mérite même pas notre pitié.
Il griffa la toge blanche de Valentina, symbole des Favorites, et la réduisit en lambeaux jusqu'à ce que la jeune fille soit entièrement nue. Ses pleurs redoublèrent. Je vous en supplie, faites que ma mort soit rapide, pria-t-elle.
Le Guide la reluqua sans vergogne en baladant sa langue fourchue sur ses crocs aiguisés comme des lames. Ses yeux cruels, d'un noir profond, se plantèrent dans le regard désespéré de Valentina. Elle hurla en contemplant de force la gueule répugnante du Guide, semblable à celle d'une chauve-souris, et ses canines longues comme des couperets.
Sa vie allait prendre fin cette nuit. Elle le sut lorsque le Guide et ses fils se jetèrent sur son corps dévêtu dans un concert de rugissements.
Le Guide dévora le cou de Valentina, déversant un torrent de sang sur l'herbe humide de rosée. Ses fils aspirèrent le fleuve de ses veines en mordant un sein et une hanche, tout en déchirant la peau de leur victime. En quelques minutes, Valentina fut entièrement vidée de son sang, et sa tête n'était retenue à son corps que par un mince lambeau de chair.
Heureusement, Valentina n'eut pas le temps de souffrir. Elle ne ressentit pas, ou très peu, les morsures fulgurantes des vampires, et était déjà morte lorsqu'ils déchiquetèrent et violèrent son cadavre.


Valentina était enfin libre. Les dieux l'avaient écouté.
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C.S. Ringer


Voilà une demi-heure que Damian marchait sur les quais de Rebirth City, les mains dans le dos, son regard mélancolique rivé sur le fleuve et dont l’eau ondoyait au gré du vent et des insectes frôlant sa surface. Le ciel d’un blanc aveuglant obligeait l’homme à garder les yeux vers le sol, mais contrairement à ses craintes, il ne pleuvait pas aujourd’hui. Dommage, il serait resté chez lui, à contempler les gouttes glisser sur les carreaux de sa fenêtre et se réjouir de la chaleur de son foyer tout en dégustant un bon vin. Il n’aura pas ce plaisir.
Il s’arrêta un instant, appuya ses coudes sur la barrière et porta une cigarette à ses lèvres. Il jeta l’allumette dans le fleuve et expulsa une fumée grisâtre de sa bouche. Un râle de satisfaction vrombit dans sa gorge ; qu’il aimait le goût du tabac et sa nicotine qui grattait ses poumons à chaque bouffée ! Un vrai délice.
Son attention se porta au loin, en direction du pont de Riverbrook. Des échafaudages en acier étaient suspendus sur les côtés et une plate-forme reliait les deux extrémités du pont. On voyait les ouvriers s’acharner à le reconstruire, guidé par le chef de chantier dont les ordres tonitruants résonnaient jusqu’aux oreilles de Damian. D’après les dernières nouvelles, la rénovation, décidée il y a deux ans, avançait vite et il y avait bon espoir que les travaux se terminent avant la fin de l’année. Tout le monde se réjouissait de retrouver la majesté de Riverbrook, sauf lui.
Les survivants voulaient revenir à une existence normale en rendant vie à ce qui a été détruit, montrer que l’humanité se remettait debout même après le chaos. Ils se jetaient surtout de la poudre aux yeux ; Damian voyait cela comme un retour en arrière, par crainte du renouveau, par peur de subir encore l’apocalypse. Ce n’était pas une avancée, mais une régression.
Il s’en souvenait comme si c’était hier. Il avait une trentaine d’années lorsqu’il vit les bombes exploser le pont afin d’isoler la population des Infectés. Cette décision, prise par ceux censés les protéger, avait surtout condamné beaucoup de civils qui ne pouvaient plus s’échapper de cette terre mortelle, encerclée par les ennemis. Il se rappelait encore ses hurlements en constatant son emprisonnement et ses chances de fuir s’envoler. Cette rancœur, il la couvait toujours.
Un frisson fit trembler ses épaules, il ne sut si le vent glacial ou sa mémoire à vif en étaient la cause. Il resserra son écharpe autour de son cou et se remit à marcher, l’air morose.
Il pivota brusquement alors que quelque chose courait vers lui à vive allure. Aussitôt, le poing américain qu’il gardait dans la poche de son pardessus glissa entre ses doigts et il leva le bras, prêt à se défendre.
Mais ce n’était qu’une joggeuse. La jeune femme écarquilla les yeux en voyant l’arme et s’écarta de son chemin en retenant un hoquet de surprise. Elle jeta un regard noir à Damian et accéléra sa course, apeurée.
Damian soupira d’agacement. Même vingt ans après, il gardait ses réflexes de survivant. Il n’arrivait pas à savoir s’il s’agissait d’un handicap ou d’une bonne chose. Il rangea son arme et continua comme si de rien n’était, ou presque. Il refusait d’admettre sa crainte, toujours bien présente, de se faire attaquer par un Infecté, même après la création de l’antidote.
Pour se changer les idées, il acheta le journal et s’octroya une pause dans l’un des rares cafés ayant reprit activité. Depuis la fin du chaos, le gouvernement mobilisait les survivants pour la reconstruction des bâtiments et les soins médicaux en priorité. L’enseignement, l’art ou encore les commerces refaisaient doucement surface, le temps que les provisions reprennent un rythme satisfaisant de production. Chaque semaine, ils se ravitaillaient dans un magasin spécialisé où la plupart des vivres et de l’eau provenaient de fermes ou d’usines privées. Petit à petit, la société de consommation revenait, mais il restait encore beaucoup à faire.
Il s’installa donc à la terrasse du Sunlight Café et commanda un verre de whisky au serveur qui vint à sa rencontre. C’était horriblement cher, compte tenu de la rareté de l’alcool, mais Damian méritait un peu de répit. Le jeune homme lui rapporta la boisson ambrée, dont la seule odeur enivrait, et Damian la porta à ses lèvres après avoir contemplé les reflets dorés du liquide avec délectation. Il la fit tourner dans sa bouche avant de l’avaler d’un coup sec. Il sentit l’alcool se déverser dans sa gorge et rouler dans son estomac comme une langue de feu, ce qui lui arracha une grimace, mais que c’était bon ! Les saveurs du whisky se révélèrent en arrière-goût, puissantes, exquises. À une époque, il aurait payé cher pour s’offrir un plaisir pareil.
Il se tassa confortablement sur sa chaise et lut les gros titres : les recherches pour concevoir un vaccin capable de prévenir la maladie des Infectés avançaient à grands pas. Les meneurs étaient optimistes et espéraient le mettre au point dans les cinq années à venir. S’ensuivit une interview que Damian balaya.
En deuxième page, un long article fut consacré à l’ouverture d’un musée, dédié à la Grande Terreur, dans la capitale et qui faisait la fierté de son organisatrice. Elle insistait sur le fait que les générations futures ne devaient pas oublier le combat de leurs ancêtres et que cela leur permettrait de se préparer à d’autres catastrophes de ce type. Damian esquissa un rictus dédaigneux : il n’avait aucune envie de replonger dans les souvenirs douloureux de cette période. De toute façon, rien ne pouvait empêcher l’apocalypse d’arriver.
Il passa rapidement sur les articles qui évoquèrent notamment la première compétition nationale de handball, les prévisions météorologiques ou encore le baby-boom le plus important que le monde ait jamais connu, entraînant quelques perturbations dans le domaine scolaire et médical.
Il tiqua cependant sur une information qui le choqua au plus haut point : après des décennies de lutte, un Infecté avait signé un contrat de travail dans une usine. Sur la photo, le concerné posait fièrement, papier en main, avec son patron et une représentante d’une association pour les droits des Infectés. Une nausée le saisit brusquement ; cela arrivait chaque fois qu’il voyait les lèvres et les ongles grisâtres, les veines apparentes le long des bras, des jambes et autour de la bouche, la pâleur extrême de ces créatures qui les caractérisaient tant. Comment pouvait-on accorder une quelconque liberté à ces monstres qui avaient failli réduire l’humanité en cendres ? Ses doigts se crispèrent sur le journal.
— Damian ?
Celui-ci sursauta légèrement. Il tourna la tête et découvrit à sa droite un homme plutôt jeune qui le regardait intensément, avec un mélange d’étonnement et d’hésitation. Damian l’inspecta brièvement : barbe de trois jours, robuste, teint hâlé, cicatrice sur la joue, cheveux bruns et ébouriffés, visage charmeur. Il arqua un sourcil.
— On se connaît ?
Les yeux de l’étranger s’embuèrent.
— C’est moi, Zack !
À l’évocation de ce nom, Damian se leva si vite qu’il faillit en renverser sa chaise. Ses lèvres tremblèrent, tout comme celle de son interlocuteur.
— Oh mon dieu, Zack ! C’est bien toi ?
Les deux hommes s’enlacèrent vigoureusement, laissant échapper des larmes de joie. Damian prit le visage de Zack entre ses mains, très ému.
— Je croyais que tu étais mort dans le centre commercial ! Je suis tellement, tellement heureux de te savoir en vie et en pleine forme !
— Ma survie, je la dois en grande partie à toi. Sans tes conseils précieux, je ne serais plus de ce monde.
Damian l’invita à prendre place avec lui, ce qu’il accepta sans hésitation. Un élan de nostalgie s’empara d’eux alors que les souvenirs remontèrent à la surface.
Après la destruction du pont de Riverbrook, Damian avait erré dans les rues de Rebirth City et rencontré Zack alors que ce dernier fuyait une horde d’Infectés. À l’époque, il était un adolescent de quatorze ans, sans famille ni abri, et les deux survivants avaient décidé de se serrer les coudes. Pendant deux années, ils avaient investi une maison abandonnée, retapée avec les moyens du bord, repoussé les créatures, appris à bricoler des armes et à chasser. D’enfant terrifié et déprimé, Zack était devenu un homme fort, débrouillard et intelligent, prêt à se défendre contre les Infectés dès que le danger pointait. Damian tenait énormément à lui, comme son propre fils. Un lien puissant s’était noué.
Mais un jour, alors qu’ils fouillaient l’intérieur d’un centre commercial déserté en quête de vivres, une horde les surprit après l’effondrement d’un plafond. Malgré leurs réflexes, ils furent rapidement acculés par le nombre d’ennemis. Damian réussit à leur échapper, mais Zack, en désespoir de cause, sauta de quatre étages sous les yeux horrifiés de son tuteur. Celui-ci entendit seulement un hurlement à glacer le sang et les râles rocailleux des Infectés, puis plus rien. Il chercha partout, mais Zack resta introuvable. Sa disparition l’affecta à un point que Damian hésita à se tirer une balle dans la tête à ce moment-là. Il considérait cela comme un échec cuisant de sa part. Il n’avait pas su protéger ceux qu’il aimait et s’en voulait énormément.
Mais aujourd’hui, en voyant Zack devant lui, il sentit un lourd fardeau se détacher de ses épaules. Il le trouva vigoureux, vif, en bien meilleure santé. Il ne nota aucun handicap visible comme un boitillement ou un œil en moins, et son sourire sincère le rassurait. Pour la première fois depuis de longues années, Damian éprouva une immense joie et un soulagement sans bornes.
Il paya un autre whisky, tant pis pour ses faibles moyens. Ils trinquèrent, puis Damian reprit :
— Jamais je n’aurais pensé te revoir, tu ne peux savoir à quel point je suis content. Mais dis-moi, que s’est-il passé au centre commercial ? Je t’avais cherché partout, en vain. Comment as-tu survécu ?
Zack se concentra avant de soupirer :
— J’ai sauté de l’immeuble et heureusement, ma chute a été amortie par des poubelles en contrebas. Je n’en suis cependant pas ressorti indemne, mon poignet a été cassé et aujourd’hui, j’ai du mal à le bouger.
Il effectua des mouvements rotatifs avec sa main blessée, plia et déplia les doigts avec difficulté afin de prouver sa légère infirmité. Damian eut un soupir désolé.
— Ensuite, continua Zack, je t’ai cherché aussi, mais les Infectés étaient trop nombreux dans cette zone. J’ai erré au hasard, seul, affamé.
— Et après ?
— J’ai trouvé un groupe de survivants nomades et ils m’ont proposé de m’accueillir. Sans eux, je serais mort à cette heure-ci. D’ailleurs c’est à ce moment-là que j’ai rencontré ma fiancée, Sheron.
— Ta fiancée ? s’exclama Damian avec fierté. C’est formidable, je suis ravi de t’entendre dire ça !
— Elle est ma raison de vivre, ajouta Zack avec un regard rêveur. Tout ce temps, je me suis demandé ce que tu étais devenu, si tu étais encore de ce monde ou si tu faisais partie des Infectés. Te voir là, entier, c’est incroyable !
Après le récit du jeune homme, Damian raconta à son tour sa vie après l’accident du centre, sa solitude, le clan qu’il avait rejoint, les morts de ses membres suite à l’attaque d’une horde, la perte de quasiment tous ceux qui l’accompagnaient… Les choses s’étaient déroulées beaucoup moins bien pour lui. Zack fut peiné de l’apprendre et la fin de l’histoire s’ensuivit d’un silence attristé, endeuillé.
Pour rompre le calme, et surtout pour ne pas être submergé par le chagrin, Damian se redressa et désigna le journal du menton.
— Tu es au courant pour l’Infecté embauché ?
Le dédain ne fit aucun doute dans le ton de sa voix ni dans l’expression de son visage. Zack hocha la tête.
— J’en ai entendu parler, oui. C’est plutôt une bonne nouvelle.
Damian eut un mouvement de recul. Il braqua ses yeux interloqués vers Zack qui ne comprit pas son attitude.
— Une bonne nouvelle ? répéta-t-il dans un souffle. Tu penses que c’est bien d’intégrer ces monstres dans notre société ?!
— L’antidote fonctionne très bien, ils ne sont plus les créatures sanguinaires d’autrefois. Ils essaient de reconstruire le monde avec les survivants, donc c’est bon signe pour l’avenir. Tu n’es pas d’accord ?
Damian grogna :
— Ils ont failli réduire la planète en cendres, évidemment que je suis contre ! Ça m’étonne que tu ne le sois pas.
Zack haussa les épaules.
— Au début, j’étais aussi sceptique. Et puis, j’ai rencontré des Infectés guéris et ai constaté qu’ils ne voulaient pas faire de mal. Leur condition, leur maladie, ils ne l’ont pas choisi. Ils ne pouvaient pas contrôler leurs pulsions avant l’antidote, mais aujourd’hui ce sont des personnes comme tout le monde.
— Ça, je ne peux pas l’admettre, l’interrompit Damian.
Zack réprima un soupir perplexe. Il comprenait l’aversion de son ancien camarade et il ne voulait pas commencer un débat houleux après des retrouvailles aussi chaleureuses. Il préféra changer de sujet afin de détendre l’atmosphère, et il pressentit que Damian souhaita la même chose.
— Alors, que fais-tu dans la vie ? Tu touches le revenu d’insertion ?
Le RIS, ou Revenu d’Insertion des Survivants, était une aide versée à la demande de ces derniers n’ayant pas encore d’emploi. Un maigre salaire qui permettait de vivre avec plus ou moins de décence.
Damian acquiesça. Zack ajouta :
— Bricoleur comme tu es, tu pourrais presque être embauché dans le secteur du bâtiment.
— Je ne sais pas… Je n’en ai pas envie.
— Tu ne te sens pas d’attaque ?
— Non, c’est… autre chose.
— Tu veux en parler ?
Damian fit tournoyer le whisky dans le fond de son verre, une moue hésitante sur ses lèvres. Finalement, il avoua d’une petite voix :
— C’est juste que… quand il y avait l’apocalypse, j’avais une raison de me battre. Même avec toutes ces horreurs, j’étais plus motivé que jamais à enchaîner les lendemains. Chaque fois que je butais des Infectés, j’avais la sensation de servir à quelque chose, d’aider mon prochain. Maintenant… la société est revenue, le système se remet en place, et je me sens insignifiant. Je m’ennuie.
— Le chaos te manque ? résuma Zack en essayant de cacher son effroi.
Damian hocha lentement la tête.
Il n’osa pas dire que tuer lui manquait. Après des années à exploser, écraser, pulvériser des crânes, il sentait un vide à ne plus le faire, comme un toxico accro à sa drogue. Zack le prendrait pour un fou et il n’aurait pas tort.
Damian termina son verre cul sec. Il racla sa gorge brûlée par l’alcool avant de se lever. Il percevait le malaise de Zack et même s’il regrettait de finir la conversation sur une note aussi sombre, mieux valait partir. Il esquissa un sourire fatigué.
— Je dois y aller, mon garçon. Ça m’a fait très plaisir de te revoir, est-ce que je peux te contacter ?
— Oui, bien sûr, accepta Zack sans la moindre hésitation. Tiens, voici mon adresse et mon numéro de téléphone. Appelle-moi quand tu veux !
Damian fourra le papier dans sa poche, enlaça une dernière Zack et s’éloigna d’un pas lourd.
Sur le chemin de retour dans son appartement, il croisa plusieurs Infectés, résista à l’envie de leur cracher au visage.
Comment pouvait-on tolérer leur présence, leur liberté dans les rues de Rebirth City ? N’avaient-ils pas retenu la leçon ? Tous ces arguments sur leur volonté d’intégration, c’étaient des conneries.
Quand le monde n’apprenait pas de ses erreurs, ces dernières revenaient inexorablement.
Damian était prêt. Quand l’apocalypse se pointera à nouveau, il sera le premier à faire couler un bain de sang.
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C.S. Ringer
Mariette est sur le point de devenir folle : son petit ami, Nolan, se rapproche de plus en plus d'une autre fille et leur relation est au bord de l'explosion. Comment endiguer la rupture ? Le grimoire de sa grand-mère défunte pourra peut-être lui apporter la réponse.
La jalousie est un bien vilain défaut : Mariette l'apprendra à ses dépens...
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C.S. Ringer

Alors c'est ça la lumière blanche. Elle existe vraiment. Ah bon. La vache, c'est aveuglant !

Quelle fin de gonzesse. La tête dans les chiottes en plus ! Putain, j'ai grave déconné, c'est pas classe du tout de crever comme ça. Jamais plus je ne reprendrais de cette coke à réveiller les morts !

Merde, je suis mort ! La lumière, le tunnel et tout le bordel, merde ! Non ! Pas comme ça ! Pas la gueule dans la cuvette ! Quelle poisse !

Il paraît qu'au moment de clamser, on se rappelle de tous les instants de bonheur de notre vie. C'est vrai que celle-ci défile à toute vitesse, tout d'un coup. Fais chier !

Moi je me rappelle de ma mère, agressive, castratrice, toujours à hurler plus fort que mon père qui ne l'aimait clairement pas. Même à l'époque, je ne comprenais pas l'intérêt de vivre avec une personne qui t'emmerde. J'ai espéré leur divorce, mais ces connards trouvaient le moyen de se réconcilier à chaque fois ! Et rebelote : engueulades, jets de vaisselle, claques, ça n'en finissait plus.

C'était pas mieux côté scolaire. Rien à foutre des cours. La seule chose que j'ai apprécié, c'était la profusion de chattes. Pas l'animal mielleux et casse-couille, je parle des vraies chattes, des minous, des femmes quoi !

Qu'est-ce que j'ai niqué à cette époque ! Les pisseuses trouvaient ça trop cool de se taper un punk, n'importe où, n'importe quand. J'en harponnai une selon mes besoins, et c'étaient des sacrées chaudasses !

Putain, ça je vais le regretter. Le sexe. Les gros nichons qui se balancent sous le nez, les culs de bombasses qui remuent à chaque coup de rein, le clitoris qui se gonfle au moment de l'orgasme, les frissons, les pipes, les nymphos, les sodomies, les bonnes grosses branlées... Je n'ai jamais pu m'en passer. Toujours besoin de me vider les couilles. Et quand le charme naturel ne marchait pas, il restait l'alcool !

Pour ça aussi, Dieu (si tu existes, espèce d'enfoiré), je te dis merci. Il doit y avoir plus de rhum que de sang dans mes veines ! D'accord, ça m'a flingué la santé, mais c'était cool !

Bon, à part cela, je suis finalement assez content de mourir. Je n'ai jamais eu d'ambitions, de passions, de rêves, la vie me paraissait trop longue et chiante. Maintenant je n'en ai plus rien à foutre.

La société m'emmerde. Les gens sont trop cons. À se foutre sur la gueule pour des conneries de pétrole, ou des territoires imaginaires, quand ils ne tortillaient pas leurs culs dans des émissions de télé-réalité. Le monde en perpétuel déséquilibre, ça me foutait la rage. Je ne voyais aucune place pour moi sur cette terre empoisonnée, pillée, massacrée. Ça m'arrange, en fait, de crever. Je n'ai pas envie de me fondre dans le moule, c'est sûrement pour ça que je foutais la merde en permanence.

Quand j'étais petit je piquais des vélos, j'explosais des boîtes aux lettres avec une batte, juché sur mon scooter, je reluquais sous les jupes, je provoquai n'importe qui pour prouver que j'avais des baloches plus grosses qu'eux. Je m'en tapais de ce que les gens pensaient de moi. Je le savais déjà.

Petit con, raté, fumier, connard, enculé (juste une fois. J'étais bourré), emmerdeur, danger public, racaille, fils de pute (ce que je n'ai jamais contredit), enfoiré, et j'en passe.

Je l'étais. Je l'assume.

Il n'y a rien dans cette vie qui ne valait le coup. Je me suis bien fait chier, du début à la fin.

Alors la dernière chose que j'ai envie d'écrire, c'est...



Allez tous vous faire enculer !
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C.S. Ringer
Philéas Mordent est un jeune étudiant en archéologie, accompagnant son professeur Cleveland Hammer à une expédition dans un désert où un temple aurait été découvert. Excité à l'idée de s'y rendre, son voyage ne sera cependant pas de tout repos.
Certains secrets ne sont pas faits pour être révélés au grand jour...
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C.S. Ringer

(Note de l'autrice : cette nouvelle a été écrite dans le cadre du concours Auféminin 2016 qui n'a pas été retenue par le comité de lecture. Le thème que j'ai choisi était "C'était la photo parfaite" avec une limite de 3000 signes. J'espère que vous apprécierez !)




Kirkjufell était intemporelle, même des années après. Toujours glorieuse et fière, indomptable et farouche. On aurait pu croire, en comparant la photo et le paysage, que le cliché datait d’une semaine. Montagne aux allures d’église entourée d’une rivière serpentine, cascade soufflant des nuages d’écumes et s’écrasant sur les rochers en contrebas, ciel opalin zébré d’un soleil couchant. L’horizon se teintait d’un voile azuré qui annonçait une nuit paisible et scintillante.
Mercy se souvint de tout face à la majestueuse Kirkjufell, bijou sacré de l’Islande. Elle se rappela la randonnée épuisante qui avait précédé un bonheur inoubliable, gravé à jamais.
Des larmes roulèrent sur ses joues. C’était trop dur de revenir ici et de se remémorer ces instants de joie, mais elle devait le faire. Pour son bien-être. Pour lui.
L’Islande faisait rêver Rayan depuis son enfance. Il parlait de ce pays avec des étincelles dans les yeux et devenait intarissable à son sujet dès lors qu’on l’évoquait, même furtivement.
Rayan avait le cœur poète, l’âme sensible et amoureuse face à la nature sauvage. Un sourire d’ange qu’aucun coup dur ne parvenait à briser. Dans ses bras, Mercy se sentait invulnérable, prête à tout affronter tant que son regard plongeait dans le sien.
Cinq ans auparavant, il l’avait demandé en mariage sur cette colline, quelques secondes après avoir pris la photo que Mercy tenait dans sa main. Le plus beau jour de sa vie.
Mercy enlaça vigoureusement l’urne funéraire et un sanglot secoua ses épaules.
Ce n’était pas juste. Ce n’était pas normal. Personne n’avait le droit de réduire leur bonheur à néant. Mais la mort se fichait bien de cela, elle frappait à sa guise, cruellement.
Depuis, Mercy n’existait que pour respecter les dernières volontés de Rayan. Aujourd’hui était celui des adieux, mais elle refusait de le laisser partir. Ses pleurs résonnèrent dans la vallée, qui parut se figer dans le temps comme pour partager le chagrin de Mercy.
Après une éternité, elle pencha l’urne au-delà de la colline et la poussière tournoya dans les airs, bercée par le vent. Les cendres semblèrent savourer les caresses de la brise et Kirkjufell l’accueilla en son sein en couronnant le ciel d’une aurore boréale. Rayan aurait adoré cela.
Mercy éprouva alors un formidable sentiment de liberté mêlé au chagrin. Rayan était en paix, en parfaite communion avec la nature qu’il chérissait tant.
Mercy serra contre son cœur la photo qu’elle gardera toute sa vie, afin de ne jamais oublier son souvenir. À présent, elle pouvait faire son deuil, aimer un autre, peut-être même fonder une famille. Rayan l’aurait souhaité.
Mercy ressentait sa présence bienfaisante chaque jour et savait qu’importe où il se trouvait, Rayan veillait sur elle. Il ne quittera jamais ses pensées, aussi douloureuse soit son absence.
Mercy versa une dernière larme. Un sourire apaisé étira ses lèvres ; elle aussi était en paix.
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