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Leslie Riebel

31
œuvres
27
défis réussis
92
"J'aime" reçus

Œuvres

Leslie Riebel

Il fait soleil ce matin mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres.
Marthe est assise dans son rocking-chair et essaie de maîtriser sa respiration. Son cœur bat beaucoup trop vite. Elle a posé ses mains sur ses genoux.. Regarde les veines bleues pulser à ses poignets, les étoiles rousses en semis sur la peau de papier, les doigts tordus.
Ils viennent de partir et jamais elle ne s’est sentie aussi vieille.
Bien sûr, elle sait qu’elle l’est. Ses mains le lui disent depuis longtemps et certains jours plus que d’autres quand l’arthrose les transforme en griffes de douleur.
« - Mais j’ai seulement 80 ans … » a-t’elle crié à son fils Pierre.
« - Ca n’a aucun sens de dire ça, maman. »
« - Mais pour moi, si ! Ma mère est morte à 94 ans, mon père à 92. Dans ma famille, 80 ans, c’est encore jeune. »
Pierre l’a appelée la semaine dernière pour lui annoncer leur venue aux environ de dix heures. Ils ne passent pas souvent chez elle. Elle a été surprise, puis ravie, et comme à chaque fois, pleine d’espoir au sujet de Louise. Louise est toujours tellement mielleuse : « Vous êtes sûre que vous vous sentez bien, mémé Marthe ? » Son air pincé, sa moue réprobatrice crispent les nerfs de Marthe, mais c’est la femme de son fils, et à chaque fois, elle se dit que Louise n’aura pas son petit air méprisant et que leur visite se passera au mieux.
Elle s’est levée tôt. Ses mains se taisent aujourd’hui mais la préparation du thé est longue et fastidieuse.
Elle se demande comment ils auraient abordé la question si elle n’avait pas fait tomber la théière au moment de la poser sur la table. Un brusque éclair de douleur a mordu ses mains qui se sont ouvertes. Explosion, fracas, feu d’artifice de liquide brûlant et de morceaux de porcelaine.
Pour le bouquet final, il a fallu attendre…
Après un bref instant de panique qui laisse Marthe tremblante et paralysée, Louise s’occupe de tout. Les dents serrées, elle fait asseoir Marthe, et ramasse, éponge avec de grands gestes efficaces. Pierre, en retrait, regarde prudemment par la fenêtre.
« Bon, dit Louise en s’asseyant face à Marthe. On était justement venus pour vous en parler… »
Marthe se redresse, le souffle soudain court et regarde Louise fouiller dans son sac et en retirer comme de grandes cartes colorées. « Jetez donc un coup d’œil sur ces brochures, mémé Marthe. »
Marthe baisse les yeux et serre les doigts pour les empêcher de trembler. La douleur hurle maintenant en s’insinuant partout, jusque dans ses coudes. Malgré ses lunettes, elle a du mal à voir les grandes lettres qui dansent puis s’immobilisent. « Résidence pour personnes du troisième âge », lit-elle.
Ils sont partis maintenant et Marthe regarde ses mains. La scène qui a suivi reste embrouillée dans sa tête, elle sait qu’elle s’est levée, qu’elle a crié, qu’elle a jeté les brochures par terre. Pierre a tenté de la calmer mais Louise, furieuse, s’est mise à crier aussi. Marthe n’arrive pas à se souvenir des mots échangés. Elle les voit prendre leurs manteaux et partir, elle voit Louise se retourner, les lèvres serrées, le regard dur. « Nous reviendrons » a t’elle jeté avant de claquer la porte.
Marthe coule un regard vers les brochures, le détourne aussitôt. Elle ne partira pas d’ici. Elle aime cet appartement. Elle se souvient du rire de Raymond la première fois. « L’envolée, quel drôle de nom pour un immeuble » avait il dit.
Marthe se lève et va chercher dans l’armoire son album de photos. Elle caresse un moment la douceur du vieux cuir qui apaise les ruades de son cœur. Elle ouvre l’album, et retient sa respiration, comme si elle plongeait…
…Marthe, 16 ans, lit dans le jardin de ses parents. Le soleil ruisselle sur ses cheveux dénoués, ses bras nus. Surprise par l’objectif, elle a levé les yeux, un demi-sourire sur ses lèvres entrouvertes.
…Marthe, 20 ans, en robe blanche, est aux côtés de Raymond. Son cœur bat dans ses tempes, les grains de riz crépitent autour d’eux.
…Marthe, 25 ans, est assise sur le sable, et serre le petit Pierre contre elle, sa bouche enfouie dans les cheveux fins du bébé, le regard vers l’horizon.

...Marthe, 80 ans, est de nouveau heureuse.

La mer et le ciel se mêlent dans une blondeur rousse, qui envahit tout, et le monde devient sépia.


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Défi
Leslie Riebel


Agathe,
Après toutes ces échauffourées, ces mots (pensés ?) jetés entre nous deux, je prends le taureau par les cornes en t’envoyant cette lettre. J'espère que tu pourras comprendre. Je ne veux pas te parler face à face, peur d'être stoppé par tes remarques et ton étonnement avant même de commencer.
Tu vas être déçue, étonnée, en colère. Tu ne vas pas comprendre, tu vas me détester.
Mon cœur est lourd de ton amertume future.
Je pense que nous avons eu tort de nous mettre ensemble peu de temps après notre rencontre. Cela a tout changé. Au début, tu t’es montrée amoureuse, débordante, prête à tout pour nous deux, créant à chaque rencontre des espaces nouveaux, tu m’as secoué, éjecté de ma zone de confort d’éternel jeune homme sans attaches, poussé dans mes retranchements et j’avoue que ça ne m’a pas déplu.
Au début, ce fut l’extase, à en perdre jugeote et sagesse. On a été fous, exaltés, perchés au-dessus de nos nuages d’amour. Ça a été enchanteur et surnaturel. On a voulu que ça dure, que ça dure et on a cherché un appartement pour ne plus être séparés.
Seulement, dès qu’on s’est calés ensemble dans notre refuge d’amour, la vapeur s’est renversée ! Nos cœurs tout à coup se sont calmés. Etrange phénomène. Tu es devenue plus douce et plus ennuyeuse… Tu as perdu tes accès de fougue, d’ardeur …. Et au fur et à mesure de ces jours à deux, tout est devenu pesant.
J'étouffe.
Les flammes ne sont plus que des cendres.
On a été trop pressés, on y a cru, former un couple nous a semblé couler de source. Les moments de grâce des débuts, le cœur battant, l’âme exaltée, dans les parcs et dans les cafés, nos balades sans but dans les rues nous ont semblé éternels.
Alors, rassembler nos âmes dans le même foyer n’a soulevé aucun doute pour nous deux.
Ce que je peux te révéler et t’avouer, c'est que durant ton absence de quelques jours, le soulagement et le bonheur retrouvé comme des fenêtres ouvertes sur ma légèreté d’avant ont conforté les murmures de mon cœur. D’abord un fort étonnement accompagné de doute (ma tête ne tourne plus rond ?) et tout à coup, une grande clarté sans appel.
Je ne peux pas passer à côté de ce que j’éprouve.
Je ne veux plus m’ennuyer à tes côtés.
Je ne peux que m’envoler.
Mes fenêtres sont ouvertes de nouveau.

Jean
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Leslie Riebel


Jour J moins 15

Dans 15 jours, je vais prendre l’avion pour la première fois de ma vie. Ce voyage est prévu depuis plus d’un an.
Il y a un an, le nuage noir était loin dans le ciel de ma tête, un nuage pas plus gros qu'un confetti, une légère inquiétude vite éjectée de mon royaume doré. Je suis la reine de la tête dans le sable.
Là, la pluie n’est pas loin, imminence d’eau drue et méchante. Il ne reste plus que des effilochures de bleu dans le ciel de ma tête.
Je sais que l’encre de ma peur va les dévorer.

Jour J moins 14

Au moment de réserver, je m'étais figée devant le dessin de l’avion coupé en deux, dévoilant les sièges numérotés. Ma main a tremblé sur la souris. Près du hublot ? Non, non, j’ai le vertige. Au milieu de la rangée ? Non, non je vais me sentir coincée.
J'ai fermé les yeux, mon doigt a cliqué, au hasard. Place 210.
Mon billet est là, sur le bureau. Il m’obsède. J’empêche mon œil de vriller vers lui. Je pourrais le cacher, mais je n’ose pas.
Je sais de quoi est capable ma peur.

Jour J moins 13

J’allume la télé, les infos. Un copilote a craqué, s’est enfermé dans la cabine de pilotage, a plongé lentement son avion vers le sol. 150 morts.
L’orage a éclaté. Le ciel de ma tête pleure toutes les larmes de ma peur.
Les passagers ont dû comprendre à un moment donné que quelque chose n’allait pas. L’inclinaison de l’avion vers l’avant, les montagnes qui montaient lentement vers eux.
Je ne pars pas. C’est impossible. Je ne peux pas, je ne veux pas mourir.

Jour J moins 12

La pluie a cessé. Tout est trempé, ramolli dans ma tête. Je n’arrive plus à penser, je ne veux plus y penser. 12 jours, c’est encore long. Le bouton rouge sur la télécommande de ma peur, arrêt sur image. Le jour J ne viendra jamais, ou alors dans très longtemps.
Le 15ème jour n’existe pas.

Jour J moins 11

Les voyageurs se rappelleront longtemps cette passagère psychopathe. Tout à coup, elle a commencé à s’agiter au décollage, regardant autour d’elle avec des yeux exorbités, marmonnant des mots incompréhensibles, puis sa panique n’a cessé de croître, à un moment, elle a voulu descendre de l’avion, griffant le hublot en cherchant le système d’ouverture, et à partir de là, il a fallu la maîtriser.
Il faut que je me calme.

Jour J moins 10

Comment en toute logique un avion arrive à ne pas tomber comme une pierre ? Comment ce monstre d’acier peut s’arracher de la terre et voler comme un oiseau ? Et comment moi je vais survivre dans ses entrailles ? Enfermée et confrontée au vide ?
Je ne veux pas y aller.

Jours J moins 9

9 jours.... 216 heures, 12960 minutes, 777600 secondes...
Et si l'avion tombait dans la mer ? Je ne sais pas nager où je n’ai pas pied. Combien de mètres de profondeur, un océan ? À tous les coups, il y aura des requins.
Il parait qu'on meurt avant, la chute vertigineuse de l'avion doit provoquer un arrêt cardiaque. Peut-être qu'on ne s'en aperçoit pas...
Je ne peux pas ne pas y aller.

Jour J moins 8

Il me reste peut être qu'un lundi à vivre, qu'un mardi, et.... Il faut que j’arrête ces pensées obsédantes. Je peux décider que la mousson dans le ciel de ma tête est terminée, je peux souffler sur les nuages.
Je me dis que l’équipage vole des milliers d’heures par an, et que si eux le font, dix heures de vol ne devraient pas me faire peur. Et toutes ces personnes qui prennent l’avion à longueur d’années pour leur boulot et ne sourcillent pas plus que s’ils étaient dans un bus ou un train ? Après tout, eux ils n’ont pas peur.
Je n’ai plus de souffle et les nuages ne bougent pas.

Jour J moins 7

Là où je vais, il fait chaud, très chaud toute l'année. Je regarde ma valise en haut de l'armoire. Dehors, une pluie froide jumelle la pluie dans ma tête. Où sont mes habits d'été ?
J'y penserai demain.

Jour J moins 6

La valise est descendue de l'armoire, elle trône là, menaçante. Je la contourne mais elle attend, elle sait que je vais l'ouvrir. Je la hais.
Je plonge dans le carton des vêtements d'été, je n'aime pas l'été de toute façon. Les tuniques, les pantalons, les débardeurs sont froissés en boule.
Je branche le fer, le cœur comme une pierre.

Jour J moins 5

J'ai téléchargé le formulaire S31125 de la Sécurité Sociale, manquerait plus que je sois malade là-bas. Si j'arrive là-bas. Oui, mais si j'arrive là-bas, il faudra que j'en revienne, que je prenne l'avion de nouveau. Mon cœur n'est plus qu'une petite olive déshydratée.
5 jours nom de dieu, il reste 5 jours.

Jour J moins 4

Le ciel de ma tête pleure toutes les larmes de mon vide intérieur. Je n'arrive plus à penser, ma valise est prête, reléguée dans un coin, il sera bien assez temps d'enrouler mes doigts autour de sa poignée.
Et d'entendre le chuintement sinistre de ses roulettes.

Jour J moins 3

Je n'avais jamais entendu mon cœur, avant. Là, il cogne dans ma tête tout le temps, chaque minute. Tout ce qui fait mon quotidien devient infiniment précieux. Mes yeux boivent avidement chaque détail de ma maison, je caresse le bois du lit, le velours du canapé, j'écoute intensément le grincement de la porte, le goutte à goutte du robinet. Même la dalle descellée dans le jardin où je bute à chaque fois ne m'agace plus.
Je ne veux pas partir, je veux rester là dans ma bulle.

Jour J moins 2

Après demain. Un jour après demain. Deux jours donc. Pas la peine de recompter, de croire que je me suis trompée. C'est clair, c'est simple. Je pars après-demain. 48 heures.... Mon doigt glisse de la calculette. Je m'en fiche du nombre de minutes et de secondes.
De toute manière, je pars.

Jour J moins 1

Demain. Dernière soirée chez moi, dernière nuit. Je ne dors pas de la nuit, pas une heure, pas une minute, pas une seconde, pas une microseconde. J'écoute la pluie marteler ma tête, incessante et inlassable.
Mon cœur bat le tempo avec elle.

Jour J

Le réveil sonne, pour rien. Mon cœur rate la marche, trébuche dans l'escalier de ma peur. Terreur blanche.
Le taxi vient de me déposer à l'aéroport, file d'attente, écho de voix suaves, terminal B. Le dernier endroit sur terre avant de monter dans un avion s'appelle un terminal. Mon cœur dégringole la tête la première.
Je viens de descendre de la navette. Il est là, de profil, son ventre trapu est ouvert, des silhouettes commencent à gravir l'escalier sur roues, posé devant la porte béante. J'avance pas à pas poussée doucement par la foule autour de moi. Il est énorme. Immobile, il m'attend.
J'ai gravi toutes les marches. Je jette un dernier regard autour de moi. Je bois des yeux cet espace si connu et si rassurant. Je pense que je ne le reverrai jamais et j'entre.
Face à moi, une enfilade infinie de sièges, de chaque côté d'un couloir. Place 210.
Mes tempes battent au rythme de mon cœur, mon cœur se débat dans ma tête. Je suis assise immobile. Autour de moi des gens s'installent, ouvrent un journal, ont le nez plongé dans leur portable. J'ai envie de leur hurler qu'ils ne sont pas dans un bus. Une hôtesse passe, me sourit.
Quelqu'un se laisse tomber à côté de moi et cogne mon bras. Je me pousse un peu et je tourne la tête vers cette respiration saccadée qui vient envahir mes oreilles.
C''est une petite fille qui doit avoir 8 ans. Près d'elle, une toute jeune femme, les bras enroulés autour d'un bébé. La petite fille me regarde.
Mes yeux plongent dans ses yeux. Océan de pluie, eau drue et méchante.
Tout s'est calmé autour de nous, les gens sont assis, toutes les places sont prises. Une hôtesse nous souhaite la bienvenue et se met à parler en français puis en anglais, déplie un gilet de sauvetage. La petite fille se met à pleurer.

Tout vient de se calmer en moi. Je prends la main de la petite fille, je lui dis de ne pas avoir peur. Je lui parle sans m'arrêter, je détricote le compte à rebours de mes angoisses. Elle me fixe de ses yeux noyés, mais ses larmes ne coulent plus, elle m'écoute.

L'avion commence à rouler doucement, puis de plus en plus vite. Et il se met à rugir. La petite fille serre ma main. L'asphalte file à toute allure et commence à s'abaisser. L'avion s'incline alors vers le haut, puis redresse son museau et le sol dehors s'éloigne de plus en plus.

Je m'aperçois que j'ai bloqué ma respiration. Je la reprends d'un grand coup au moment même où l'avion se stabilise dans les airs. Son rugissement devient feulement doux. Au-delà du hublot, une blancheur irréelle, merveilleuse. Je réalise qu'on vole au-dessus des nuages.

J'ai envie de rire, comme une folle. Je regarde la petite fille, il ne pleut plus dans ses yeux. Je lui dis "regarde les nuages, on vole plus haut que les oiseaux !"
Alors elle rit avec moi et me dit "Même pas peur !".
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