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Aurélie Chateaux-Martin

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Œuvres

Aurélie Chateaux-Martin


Hajib plissa les yeux en contemplant, au loin, cette ville immense dont blancheur narguait le désert tel un mirage merveilleux. Al Jadida… Il en avait souvent entendu parler, trop, même, pour ne pas éprouver un léger agacement en observant la cité dont tout le monde ne cessait de narrer la vénusté. Souvent, Hajib, lorsqu’il écoutait ses habitants en voyage décrire la ville, avait la sensation que ceux-ci parlaient d’une femme. Une femme à la beauté irréelle, aux courbes arrondies, à la pâleur d’ivoire, à la chevelure abondante, verte toison contrastant dangereusement avec l’immaculé de ses bâtisses et avec les nuances ocre du désert alentour. Une perle rare, perdue au milieu des sables. Un paradis que tous brûlaient de retrouver, comme l’on retrouve une amante après un long voyage solitaire. Al Jadida, la cité qu’un étranger, un dénommé Khamsin, avait transformée, de fond en comble.
Hajib était trop jeune pour avoir connu les grandes guerres qui avaient autrefois bouleversé le continent entier, mais il en avait étudié l’Histoire, et en connaissait chaque détail. L’arrivée de celui qu’on appelait désormais « le Maître » à Al Jadida, comment il avait découvert l’existence de magiciens, de ce côté du Désert, lui qui venait, semblait-il, de l’ouest, de la grande cité de Magie de Suly. Comment Khamsin avait convaincu celui qui était alors le sultan d’Al Jadida, et qui aujourd’hui était le Doyen de l’Ordre des magiciens, Abd Allah, de se ranger de son côté. Seuls contre tous. Khamsin et Abd Allah avaient transformé la cité en un havre de paix pour ceux dans les veines de qui coulait le Don, et qui avaient autrefois toujours été persécutés par des gouvernements qui considéraient la Magie comme un péché.
Alors que Khamsin et Abd Allah avaient entrepris de changer le monde à leur manière, aidés de la belle et célèbre nièce du Maître, Alizée –une femme que l’on disait dangereusement séduisante mais qui était avant tout reconnue pour ce qu’elle avait apporté à Al Jadida-, les autres cités d’Orient s’étaient dressées contre ce que l’on avait alors appelé hérésie. Ils avaient lancé sur la cité rebelle une armée puissante et implacable, mais lorsqu’ils étaient arrivés à l’emplacement où Al Jadida s’était autrefois trouvée… ils n’avaient découvert qu’un paradis verdoyant sans âme qui vive. Conscient de leur infériorité numérique et guerrière, Khamsin avait créé une alliance avec les légendaires et terrifiants djinns du désert et, avec leur aide, il avait déplacé la cité. Cette simple idée donnait des frissons à Hajib, rien que d’y penser. Quel homme détenait pareil pouvoir ? Nul autre que le Très-Haut n’aurait dû posséder de telles capacités, et pourtant, celui qu’on nommait le Maître, avec ce frémissement respectueux dans la voix, semblait capable de prodiges jamais égalés.
Son titre, d’ailleurs, n’était pas relié qu’à sa position à la tête d’Al Jadida, du moins, c’est ce qu’Hajib en avait conclu en entendant les voyageurs parler de cet être d’exception, qui semblait moins réel encore qu’un de ces dieux païens auxquels certains peuples croyaient. On disait de lui qu’il était le véritable maître du Désert. Ce que cela signifiait ? Jusqu’à ce jour, Hajib l’ignorait tout à fait, il avait pris ces paroles pour des croyances d’hommes remplis de superstitions. Alors, pour rejoindre cette ville dont on lui avait tant rebattu les oreilles, le jeune homme avait refusé de se laisser porter jusqu’à elle à l’aide des bateaux terrestres qui naviguaient quotidiennement entre le port et la cité, et choisi de la rejoindre à pied.
À peine avait-il posé les pieds dans le sable des dunes mouvantes qu’il avait compris que la réalité n’était pas à la hauteur de tout ce qu’on avait pu lui raconter. Il avait écouté le chant du vent caressant ses oreilles, goûté à la morsure des grains de sable qui giflaient sa peau, subi la brûlure des dards du soleil. Le Désert n’était pas ce domaine morne et sans vie qu’il avait imaginé, sans comprendre l’enthousiasme de ceux qui décrivaient sa beauté d’un autre monde, sans percer le pourquoi de leur fascination sans borne pour ce qu’il avait cru n’être qu’un vaste tas de sable bercé par les caprices de vents contraires. Le Désert était vivant. Il vibrait d’une énergie unique, d’une magie indicible, qui chuchotait à son oreille des mots qu’il ne saisissait pas, mais qui, pourtant, le bouleversait au plus profond de son être. Cette étendue immense, sans fin, de dunes mouvantes, possédait un je-ne-sais-quoi qui vous faisait battre le cœur plus vite, qui vous arrachait des larmes d’émotion, qui vous transperçait l’âme de manière irrémédiable. Et, à fouler ce pays ocre battu par les vents, dans ce paysage écrasé par un soleil brûlant qui se réverbérait dans le moindre grain brillant de mille éclats, Hajib avait compris qu’il avait enfin trouvé ce que, toute sa vie durant, il avait cherché avec tant de force et de désespoir. Un havre de paix. Un lieu qui saurait faire vibrer son cœur endurci par une existence terne et sans but.
Hajib n’avait pas eu vraiment une vie difficile, il fallait bien l’avouer. Fils cadet du sultan de Baswûra, lointaine cité qui avait longtemps été l’ennemie mortelle d’Al Jadida –dans un passé que le jeune homme n’avait jamais connu- il avait vécu toute son existence dans une belle cage dorée. Il n’était pas voué à remplacer son père un jour, n’aurait aucun rôle important à jouer dans l’avenir, insignifiant pantin qui vivrait dans l’ombre de son père, puis de son aîné, mais il n’en était pas moins assujetti à mille obligations de convenances, qui l’avaient vu passer entre les mains de plusieurs tuteurs et pédagogues, apprendre les bonnes manières, l’art de la courtoisie, de la dissimulation, de l’hypocrisie. Hajib n’avait jamais été doué, à ce jeu-là, et les punitions avaient plu sur son enfance comme une grêle sans fin, jusqu’à ce qu’enfin, il apprenne à se comporter comme on l’attendait de lui. Il y était presque parvenu, si l’on oubliait ses fugues régulières qui, à la nuit tombée, le voyaient souvent rejoindre en cachette les caravansérails qui bordaient la cité, pour y retrouver la compagnie de voyageurs venant de partout dans le monde. Il y buvait de l’alcool, y jouait à des jeux de hasard, y goûtait au plaisir d’étreintes impudiques avec des femmes de petite vertu, tout ce que son père et sa Cour lui interdisaient à l’intérieur des murs de Baswûra. Tout ce que le Très-Haut désapprouvait. Mais Hajib s’en moquait. Sa vie l’ennuyait, et il brûlait de vibrer, tel un papillon de nuit attiré par les lumières qui seules pourraient causer sa perte.
C’était là qu’Hajib avait entendu des voyageurs lui narrer la beauté d’Al Jadida, de ses femmes splendides qui ne portaient pas le voile, du lac magique qui, au centre de la cité, accueillait dans ses profondeurs le palais du sultan et l’École de Magie dont on parlait tant. De partout dans le monde, des enfants et leur famille quittaient leur patrie pour rejoindre la ville dans le Désert. Celle-ci accueillait tous ceux qui possédaient le Don. Le Don qui hélas ne courait pas dans les veines d’Hajib, qui eût pourtant tout donné pour pouvoir être béni de la sorte. Malgré tout, le jeune prince s’était mis à rêver d’Al Jadida comme on rêve d’une fille trop lumineuse, et son cœur s’était épris de la cité de Magie, alors même qu’il ne l’avait jamais vue autrement qu’à travers les yeux des voyageurs qu’il fréquentait. Son âme lui avait été dérobée par une inconnue trop fascinante, qu’il n’avait eu de cesse que de découvrir enfin.
Il avait fui. Fui Baswûra, fui ses parents qui ne l’auraient jamais laissé quitter sa patrie pour gagner une ville dont il ignorait tout. Oh, il maitrisait toute l’histoire d’Al Jadida, que ses précepteurs lui avaient enseignée, mais ce n’étaient, après tout, que des connaissances intellectuelles sans doute très loin de la réalité de la vie libre et heureuse que les voyageurs avaient évoquée pour le jeune prince passionné.
Frissonnant d’expectative, malgré sa hâte d’enfin pénétrer les murs de la cité qui s’étalait sous ses yeux, Hajib s’assit sur la dune sur laquelle il s’était arrêté. Il était aveuglé, fasciné par la merveilleuse Al Jadida qui, enfin, s’étendait devant lui. Lui tendait les bras. Il en dessina doucement les courbes du regard. Il se sentait comme un amant s’apprêtant à retrouver sa belle dont il avait trop longtemps été privé. Entre désir et appréhension, il n’osait plus bouger. Il évoqua encore le passé de sa bien-aimée, se remémora comment, après que la ville avait été déplacée ici, dans le désert, les autres cités d’Orient s’étaient liguées contre elle, formant la menaçante Coalition qui avait fait vivre sur le continent un règne de terreur et de répression. Les magiciens du monde oriental tout entier avaient été systématiquement exécutés. Les attaques sur Al Jadida, une fois son emplacement découvert, avaient été nombreuses, et mortelles. Mais Khamsin et Abd Allah bénéficiaient d’alliés puissants et toujours plus nombreux, et ils n’avaient pas renoncé. Sang pour sang, larme pour larme. Abandonnant ses rêves de paix et de fraternité, Al Jadida s’était soulevée pour répondre aux attaques et oppressions qu’elle et ses partisans subissaient. On disait que Khamsin avait lancé seul une attaque contre la grande ville de Damâs’, la plus solide de ses ennemies. Qu’il avait fait appel aux démons du Désert Oriental pour s’en emparer, pour la reprendre de force, et venger les siens. Ces démons, qu’il appelait djinns, et qui, s’ils n’étaient pas les amis des Hommes, n’en étaient au moins plus les ennemis mortels. Suite à la prise de Damâs’, tout s’était précipité et, peu à peu, la paix était revenue sur l’Orient. Les dégâts causés par les guerres avaient été irrémédiables, mais au moins Al Jadida avait-elle obtenu gain de cause.
Quand il y pensait, Hajib se sentait fasciné par ce que cette cité et ses habitants avaient dû traverser pour obtenir leur indépendance et leur liberté. Combats violents, soulèvements internes, la ville avait été mille fois au bord du gouffre, mais jamais Khamsin et les siens ne semblaient avoir renoncé à leurs rêves fous, utopistes, trop grands pour être réalisables. Seulement, le Maître d’Al Jadida n’était pas, visiblement, un homme comme les autres. L’impossible ne lui semblait pas inenvisageable. L’invraisemblable n’était qu’un nouveau défi à relever. Quelle source d’inspiration que cet être pétri de grandeur et d’humanisme, visionnaire ayant imaginé un monde vivant dans l’harmonie, l’amour, la tolérance… la liberté. Un monde unique, qui s’était modelé sous les doigts fervents et assurés d’un homme unique en son genre. Un homme qu’Hajib espérait de tout cœur rencontrer… ou apercevoir, au moins de loin !
« Elle est magnifique, n’est-ce pas ? »
Le prince sursauta et se retourna vivement pour voir s’asseoir près de lui, avec une nonchalance troublante, une jeune femme d’une beauté d’un autre monde. Ce qui le frappa d’abord, ce fut son abondante chevelure d’un blond doré, aveuglant, qui n’avait pas sa pareille ici en Orient. Telle cette description étrange qu’on lui avait parfois faite du Maître d’Al Jadida, dont la toison d’or ne ressemblait en rien aux cheveux sombres des habitants de ces terres. Cette fille était aussi blonde que lui, Hajib, était brun. Ce contraste le perturba violemment, mais ce fut à cet instant qu’il croisa son regard. Qu’il y perdit son âme. Ces yeux en amande, ourlés de cils immenses d’une clarté exceptionnelle, possédaient en leur centre deux iris d’un mauve exquis. Hajib n’avait jamais vu pareille merveille, et pourtant, lors de ses soirées endiablées, il avait découvert, parfois, des filles à la beauté inoubliable. Ces iris mauves qui le fixaient avec intérêt étaient tout simplement envoûtants. Lui, il possédait des yeux qu’on avait souvent qualifiés de séduisants, allongés, presque bridés, à la prunelle presque noire, pétillante et pénétrante. Mais face à ce regard d’ange qui le contemplait avec une intensité insoutenable, Hajib venait d’oublier de respirer.
Un sourire naquit sur les lèvres fines de la jeune femme, un sourire à se damner, qui fit naître une fossette sur sa joue légèrement creusée. Un sourire qui orna ce beau visage mince, aux traits divins, d’un rayon de soleil lumineux. Hajib se savait beau, avec ses traits harmonieux, son menton légèrement pointu, son air noble et avenant, et sa bouche caramel qui invitait à des plaisirs sensuels, mais, face à la vénusté de cette créature jaillie de nulle part, il resta sans voix. Son cœur, dans sa poitrine, semblait s’être arrêté de battre. Mais pourtant, jamais le jeune homme ne s’était senti aussi vivant, de toute sa vie.
« Je suis désolée, je fais preuve de la plus primaire des impolitesses, dit la jeune femme sans sembler se formaliser du trouble de son compagnon. Je t’ai troublé en pleine méditation…
-Je ne… »
Hajib se tut, ne sachant pas bien quoi dire. Peur de se montrer ridicule. De voir le regard brillant de bienveillance de la fille se détourner de lui.
« Je suis Salawq, se présenta-t-elle gentiment, en lui tendant la main, dans un geste spontané qui confondit Hajib. L’une des filles de Khamsin, le sultan d’Al Jadida. Tu es un étranger, n’est-ce pas… »
Le jeune homme acquiesça, incapable de lâcher des yeux la belle apparition. Incapable de percuter l’incroyable information qu’elle venait de lui révéler.
« Je me nomme Hajib. Je viens de Baswûra…
-Hajib ? répéta la dénommée Salawq. Comme le prince cadet de Baswûra ? »
Le jeune voyageur déglutit. Il n’avait pas pensé qu’on puisse le démasquer aussi facilement… Que n’avait-il pas changé de nom ! Il hésita un court instant, mais les yeux mauves de la fille appelaient ses confidences, et il hocha la tête.
« C’est moi-même, avoua-t-il. »
Salawq haussa un sourcil, l’air amusée.
« Il est rare qu’un prince de Baswûra nous rende visite, affirma-t-elle. Et j’avais cru comprendre qu’ils vivaient plutôt reclus en leur palais… Comme quoi, les préjugés ont la peau dure !
-Ce ne sont pas des préjugés, protesta vivement Hajib, refusant de voir la belle se flageller pour des paroles pourtant vraies. Je me suis enfui de chez moi…
-Vraiment ? »
Encore ce regard, rempli d’intérêt, brillant de mille paillettes fascinantes.
« Pourquoi ? demanda Salawq. J’ai entendu dire que la vie à Baswûra est plutôt agréable…
-Elle l’est sans doute, pour les oiseaux qui savent rester en cage, expliqua Hajib. »
Un nouveau sourire qui fit pulser le cœur du jeune homme si violemment qu’il en ressentit une douleur étonnante.
« Tu n’es pas de ceux-là… murmura Salawq en posant sa main sur la sienne. »
Ce contact, d’une douceur ineffable, troubla tant Hajib qu’il sentit ses joues se couvrir de pourpre.
« Je rêve de liberté, révéla-t-il. Je rêve d’un havre de paix qui sache m’accueillir. Je rêve de passion, et d’aventure, de magie et de… »
Il se troubla, baissa les yeux, refusant de prononcer un mot que la jeune femme eût mal interprété. Ce fut elle qui, d’un geste doux et fluide, se coula jusqu’à lui, se rapprochant presque à le toucher. Leurs visages, à quelques centimètres l’un de l’autre, semblaient s’attirer comme deux aimants. Alors que le ciel vespéral s’embrasait sous leurs yeux, leurs lèvres s’effleurèrent, spontanément, délicatement, tandis que leurs mains s’enlaçaient avec force et tremblements. Hajib, goûtant la douceur d’une caresse comme il n’en n’avait jamais connu auparavant, happa la bouche de la belle inconnue, certain d’avoir trouvé, enfin, ce qu’il avait cherché toute sa vie durant. Lorsque, Salawq se redressa, les yeux brillants et le visage épanoui d’un sourire tendre et émerveillé, il sentit son cœur s’ouvrir à l’infini des possibles. La jeune femme le contemplait comme on contemple un amant dont le destin nous aurait privés trop longtemps.
« Bienvenu à Al Jadida… lui glissa-t-elle dans un souffle vibrant. »
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