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Aaron Fischer

Suisse.
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œuvres
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Œuvres

Aaron Fischer
" Mais la FATALITÉ ne connaît point de trêve :
Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve,
Et le remords est dans l’amour : telle est la loi. "

Nevermore, Paul Verlaine
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Aaron Fischer


J'ai dix-huit ans. À cet âge, rien n'est joué. Je peux encore être tout ce que je veux être. Je n'ai pour l'instant fermé définitivement aucune porte sur mon chemin, et quand bien même l'eussé-je fait, je me connais l'agilité suffisante pour emprunter des voies de contournement et déborder le destin.
Ma liberté est ridicule, elle est de circonstance et n'a d'autre portée que celle d'agir sur des détails. Il y a quelque chose de plus grand, je le sens, un mouvement indépendant de ma personne, entraînant les événements et les tissant les uns aux autres dans une incohérence à l'épreuve de toute logique. La volonté divine selon les ahuris, le destin pour les crétins. Je me refuse à les rejoindre ; alors qu'est- ce ?
Nos philosophes s'en vont nous le dire : « C'est comme ça. ». La revoilà, l'affirmation pataude qui insulte l'intelligence. Seuls ceux à qui cela profite que ce soit comme ça s'en contenteraient. Elle éveille chez moi de la méfiance de prime abord. Tout bien pesé, elle me donne envie de vomir.
Car ma situation, et celle de bien d'autres jeunes femmes et hommes de mon âge, je ne rougis pas de le dire, est le fruit hideux de l'exploitation de l'Homme par l'Homme. Bien sûr, pour l'heure, personne ne m'exploite. Mais je serai forcé, tôt ou tard, de m'inscrire dans les rapports de production qui font mon temps et organisent la vie humaine. Et ceux-ci sont ainsi faits qu'on ne peut y entrer sans rejoindre un des deux camps qu'ils ont formés : les dominés ou les dominants. Cela ne date pas d'hier : ils dictent l'ordre du monde occidental depuis plus de deux siècles. Bien qu'elles semblent coexister, ces deux classes s'opposent. Elles sont toutes deux distinctement séparées, et communiquent avec une perméabilité unilatérale. Si l'on a déjà vu des rois déchus, les clochards devenus riches à milliards en revanche ne courent pas les rues. Et l'on ne choisit pas tout : on voit le jour sous l'une ou l'autre étoile. Malgré des apparences d'innocence, chaque naissance est une injustice.
Bref, tout ce qu'il m'est offert d'être n'est pas arrivé là par hasard. J'ai ouvert grand mes yeux, j'ai fait mes calculs. J'ai esquissé dans le brouillard épais qu'on me servait le visage véritable de ces propositions. Et il n'y a pas de quoi se réjouir.
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Aaron Fischer
Ça fera trois francs et cinquante centimes, dit la serveuse.
Esteban sortit la somme due et remercia. Il n'aimait guère que l'on encaisse tout de suite après le service et ne laissait jamais de pourboire dans ces cas-là, une des règles que les hommes se fixent pour n'avoir plus à réfléchir sur telle ou telle autre question et pouvoir la raconter aux interlocuteurs passagers. Il se saisit de sa tasse et souffla sur le café, avant d'en laper bruyamment quelques gouttes.
C'était le printemps et le soleil était encore doux, il faisait un temps à errer sans but dans le ballet désordonné des pollens. Esteban, lui, n'errait pas : il fuyait.
Une fuite discrète, calme, sans avis de recherche, pas une traque policière ni une chasse à l'homme. Ce n'était pas non plus une fuite avec un dessein précis, une fuite où l'on court tête baissée vers quelque part, quelque chose ou quelqu'un, un pays de cocagne, un Dieu quelconque, un amour de jeunesse. Donc une fuite sans poursuivants ni but ; n'errait-il vraiment pas ?
La question semblait ne pas l'atteindre. Il fuyait ce qu'il était devenu à son insu. Et s'il ignorait ce qu'il cherchait, il était en revanche certain de ce qu'il ne souhaitait pas trouver.
Assis sur cette terrasse, la tête relâchée, il éprouvait de la joie. Une joie particulière, qu'il avait d'abord peiné à distinguer, intense et calme, sûre de sa force, comme un fleuve coulant sur son lit éternellement soumis. Simplement, le plaisir d'être un roc caressé par le jour, une fleur dodelinant au gré du vent, le plaisir d'une action flottante qui n'est pas tendue entre deux autres, le plaisir des mouvements lents échappant aux mots d'ordre irréfléchis. Il n'avait rien vécu de tel dans son passé récent ; il ignorait pourquoi, il ne savait pas quelles conditions qui manquaient à l'appel auparavant étaient réunies en ce jour pour frapper son âme de sérénité. Il regarda autour de lui, intrigué. Une table, une chaise, une rue, des passants, des immeubles, des arbres ; rien d'époustouflant. Les sources de sa joie devaient certainement être plus sournoises, camouflées, savamment déguisées en banalités.
Qu'y avait-il de commun entre cette table chancelante, cette chaise inconfortable, les larges hanches de cette serveuse, les grands pieds de ce pékin, ces façades étrangement dépareillées et ces arbres innocemment verts ?
Malgré leur simplicité apparente, ils étaient en vérité tous porteurs d'une égale profondeur. Ce qui les unissait, les tenait fermement les uns aux autres, serrés comme les fleurs d'un bouquet, était leur complète et invariable différence avec leurs semblables de la ville d'Esteban. Cette ville qui l'avait vu naître puis grandir, déambuler, frimer, travailler, le décor de toutes ses expériences jusqu'alors, cette ville dont le charme s'était épuisé tant elle lui était connue, cette ville qui le dégoûtait depuis peu, sa ville par le fruit du hasard, sa ville et son air inoffensif, sa ville qui plaide non-coupable alors qu'elle enferme en elle des femmes et des hommes à perpétuité, sa ville s'insinuant éhontément en chacun d'eux pour les faire à son image, fade et couarde ; sa ville qu'il avait quittée hier en sachant pourquoi.
Tant va la routine à l'existence...




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