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Jerrykan Alkan

France.
Bonjour, moi c'est Jerrykan Alkan
Bidon d'essence en cas de panne

Je lis des livres quand j'ai un moment,
et écris des romans quand je suis ivre.
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Œuvres

Jerrykan Alkan

Décembre 2007, Louarn Le Sual
Une vapeur blanche s'échappait dans l'air froid à chacune de mes insufflations, tel le fantôme de mon esprit. Derrière les grillages, les chiens nous scrutaient d’un œil affolé. Ils étaient pour la plupart en furie, cabrés sur leurs deux pattes arrière, agitant la truffe pour apprécier notre odeur. Les aboiements pluriels, tel un orchestre de percussions sauvages, engendraient d’interminables échos, mêlant aigus et graves, doux et rauques. Quelques-uns, aux vociférations éraillées, atteignaient presque le double de ma taille, tandis que d’autres, dont les cris se muaient en des couinements secs, peinaient à m’arriver au bassin.
Les crocs blancs acérés m’angoissaient. Il était inhabituel de voir un enfant de six ans déambuler ici. Je dérivais sur un radeau pris en grippe entre deux raz-de-marée de bruit. Heureusement, la main réconfortante de ma mère pressait mes doigts pour me rassurer.
Mon grand frère Arthur, de trois ans plus vieux que moi, nous devançait de quelques pas. Il ne tenait pas en place. Comme d'habitude.
— Vous recherchez quel type de chien ? envoya la gardienne d'une voix harassée, entre deux mastications de chewing-gum.
Ma mère, du nom de Rose, emmitouflée dans son beau manteau bordeaux, qui allait à merveille avec ses cheveux aux mèches écarlate, exposait sans gêne son embarras dans ce boucan infernal.
— On voudrait un chien plutôt calme et gentil, qui peut jouer avec les enfants.
— Ils ne sont pas un peu petits vos gosses pour s'amuser avec un clébard ? continua la gardienne.
Ma mère détourna furtivement les yeux vers mon père, Éric, qui leva malgré lui un sourcil brun de surprise en constatant le franc parler de cette dame.
— Non... je ne crois pas, se défendit péniblement ma mère. Au contraire, c'est une bonne chose pour les aider à...
— Couchez Galice ! interrompit la gardienne, son puissant coup de pied faisant vrombir la grille.
Le doberman recula brusquement sans pour autant nous lâcher du regard.
— Ah ! Nom d'une pipe ! On ne s'entend même pas causer dans ce boxon ! Ouais donc, un chien calme, c'est ça ? Hum, ce n’est pas trop notre came ici. Nous on ramasse les chiens de rue. Ils sont tous agressifs et méchants comme la peste. Que voulez-vous, la vie les a aguerris ! Je vais voir ce que je peux faire, mais ne vous faites pas trop d'illusion.
Elle tourna les talons et jeta un œil à chaque cage pour voir si l'un d'entre eux pouvait nous convenir:
— Goliath… trop grand… Jakou… bof, trop brute… Hooker…trop bruyant… Itus… n’y pense même pas… Buddy… non Buddy ! Les croquettes c’est pas maintenant !
Ma mère souleva ses talons pour tendre les lèvres vers l'oreille de mon père, et lui chuchoter ces quelques mots :
— Je crois qu’on n’aurait pas dû venir ici.
Les yeux marrons de mon père s'arrimèrent à ceux de ma mère, et je ressentis toute la désillusion sur son beau visage fin et dur.
Arthur, trois mètres devant nous, s'arrêta net devant une cellule, et adopta une moue réprobatrice.
— Arthur ? Tu en as trouvé un qui te plaît ?
— Non. L'aime pas çui-là ! formula-t-il, se balançant sans cesse d'avant en arrière, son bras droit tout raide le long de son corps.
C'était une toute petite cage, au bout de l'allée, coincée entre deux murs de parpaings effrités. À l'intérieur, il y avait ce jeune chien. Un berger colley presque entièrement noir, d’à peine quelques années. Il était sagement assis et apparaissait confiant. Si calme malgré son jeune âge. Comme s'il savait d'avance qu’aujourd’hui serait son jour de chance.
On lisait encore sur son pelage les boursouflures dues aux coups que lui avait infligés son ancien propriétaire. D'ailleurs, un cerceau de poils roux lui encerclait la tête, trace indélébile du collier rouillé et trop serré qui l’avait maintenu des jours et des nuits attaché à un piquet au dehors. De multiples cicatrices aux chevilles laissaient aussi présumer qu'il avait eu pour routine de se coucher sur des morceaux de taules tranchants.
Je m'approchais doucement de sa cage pour ne pas l'effrayer. Mais il semblait que rien ne pouvait plus l'effrayer. La tête droite, nous inspecter ne l’intéressait pas, seule importait sa prestance pour nous accueillir. Il était là. Simplement. Comme s'il nous attendait. Incapable de nous adresser un sourire, son regard rassuré et amical suffisait à comprendre qu'il était enjoué de nous rencontrer.
Tandis que je le contemplais stupéfait, ses yeux me rappelèrent ceux d’un vieil ami…
— Voyons Arthur, commença ma mère en s'agenouillant devant la grille, je ne vois pas pourquoi tu dis ça, il est tout à fait mignon.
— À votre place, je me méfierais de celui-ci. Je le trouve bizarre, poursuivit la gardienne.
— Comment ça ?
— Parfois, le soir, quand je guette discrètement sur le chenil, je le vois fixer avec insistance les autres chiens. Pas plus tard qu'hier, il avait comme qui dirait complètement hypnotisé Agaric, le pitbull que vous avez ici.
— Un chien hypnotiseur ? Haha ! Vous me faites rire !
— Je ne rigole pas. Cette bête est loin d’être net et je préfère vous avertir. Mais apparemment madame s’en contrefiche, rétorqua la bougonne, affichant une mine troublée.
— Absolument pas ! protesta ma mère en réponse au tempérament grincheux de la vieille dame. Mais, cette boule de poil m'a l'air tout simplement adorable. Tu en penses quoi Éric ?
Mon père, un peu à l’écart du dialogue, s’obligea à s'approcher, mains dans les poches de son jean, et réfléchit quelques instants.
— Bon, je n’ai pas toute la journée moi, va falloir penser à vous décider, lâcha-t-elle sèchement à mes parents.
—Ce qu'il lui faut, c'est de la compagnie et un grand jardin où il puisse se dépenser. Notre maison sera idéale, déclara-t-il avec un mince sourire serein.
— Je suis du même avis, enchaîna ma mère enthousiaste.
— Ça veut dire qu’on le prend ? On prend le chien avec nous ?! m’écriai-je, ravi d’entendre la nouvelle.
— Oui Louarn, confirma ma mère en ébouriffant mes cheveux en bataille, on le ramène chez nous.
— Comme vous voudrez ! annonça la propriétaire du chenil en jetant sa main en l'air. Je vous aurai prévenus !
Elle souleva alors le loquet de la porte, et un inexplicable sentiment mêlé de soulagement et de joie émana en moi. Rien qu'en le caressant, rien qu'en sentant sa langue mouillée et râpeuse me lécher les doigts, j'eus l'impression de retrouver un ami que j'avais quitté depuis trop longtemps.
Notre nouvel animal de compagnie passa aussi le bonjour à Arthur d'un vigoureux coup de langue, pas sans mal d'ailleurs, puisque ce dernier garda longtemps ses distances. Mon frère devenait toujours groggy quand un animal s’approchait de lui. Il n'était, de manière générale, pas à l'aise avec grand monde.
— Vous voyez, il est mignon comme tout ! Louarn et lui s’entendent déjà très bien en plus !
— Surveillez-le attentivement tout de même. Vous savez, les chiens, c'est plus imprévisible que ce qu’on croit. Surtout Blacktear.
— ¬Tiens, c'est original comme nom. Est-ce vous qui l'avez appelé ainsi ?
La vieille dame changea immédiatement de faciès et devint chagrinée.
— J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? questionna Rose, perplexe, alors que mon père abaissa lentement son sourire avant de raidir complètement les traits de son visage.
— Je ne crois pas que le terme « appeler » soit très approprié.
— Je ne comprends pas.
Consciente de notre appréhension grandissante, la gardienne soupira longuement avant de se lancer :
— Quand on l'a trouvé, son nom se lisait sur son flanc. Là où les poils étaient tondus.
Un silence embarrassant s'empara de la conversation sans crier gare, avant qu'elle ne reprenne de plus belle :
— Si ça vous incommode, vous l'appeler Yankee comme tout le monde, et puis basta, fin de l'histoire.
Mon père pencha légèrement la tête, signal d’un désaccord profond, et rétorqua :
— Personne n’appelle son chien Yankee.
Ma mère les ignora et caressa soigneusement Blacktear, lorsque quelque chose au niveau de son cou l'interpella :
— Il est à vous ce collier ?
— Comment ?! Un collier ?! interrogea la dame en uniforme en décochant un sourire moqueur. Vous avez sûrement dû rêver ma pov’ dame, nous le leur retirons dès que nous les recueillons, du moins, quand ils en possèdent un.
— Tenez, regardez, ordonna ma mère en redressant délicatement la tête du chiot.
— Sapristi ! C'est étonnant ça alors ! s’exclama-t-elle en s'en approchant, maintenant plus indécise. Surtout qu'ici, nous ne possédons pas ce type de pendentif en or, ça serait idiot de mettre un bijou si cher sur une de ces bêtes, admit-elle en passant lentement son pouce sur le médaillon métallique.
— Vous avez vu le symbole qui y est gravé ? remarqua mon père qui s’imposait enfin dans la conversation féminine. C'est assez étrange, vous ne trouvez pas.
En m'approchant plus près de l’objet, je distinguais bien plus en détail le disque, assez complexe et entièrement doré. Une figure noire était gravée dessus. Elle copiait la forme d’un escalier en colimaçon.
— Ça ne ressemble à rien que je connaisse, continua mon père en s’agenouillant.
— Qu'importe, ce médaillon nous appartient.
Alors qu'elle cherchait le fermoir du collier en murmurant des estimations sur sa valeur, le jeune chien émit un faible grognement de protestation, se renfrogna sur lui-même, les membres crispés, effrayant la dame qui recula immédiatement de quelques pas.
— Laissez, ce n'est pas grave, proposa ma mère en apaisant notre nouveau compagnon.
— Ça alors ! Je vous avais dit qu’il n’était pas net ce cabot ! Sale bestiole, toutes pareilles ! hurla-t-elle en se retenant de justesse de frapper l'animal toujours aussi serein, à peine émoustillé par sa réaction.
— Promis, on vous le ramènera quand on aura réussi à le lui enlever, clôtura ma mère en bouclant la laisse.

La voiture était garée à environ cinquante mètres des premiers boxes du chenil. Arthur, maman et papa s’asseyaient déjà dans l'habitacle en discutant du manque de sympathie de la gardienne. Je m'apprêtais moi-même à ouvrir la portière arrière jusqu’à ce que je réalise une chose. Tous les chiens regardaient dans notre direction. Tous. Nul d'entre eux n’aboyait. Tous étaient parfaitement statiques, striés visuellement par les carreaux des lourdes grilles qui les emprisonnaient dans leur cage humide. Blacktear, calé entre les pieds de ma mère à l'avant du véhicule, jeta un dernier regard à travers la vitre. Découvrant l’étrange comportement collectif, il afficha un brusque rictus, et dans le même temps fit volte-face. Incrédule, je m'installai tranquillement sur la banquette arrière, puis bouclai ma ceinture. La scène surréaliste n’échappa pas à mes parents. La vieille dame sortait du bâtiment pour vérifier que tout allait bien. Elle nous observa de loin, contracta sa mâchoire et pour une fois, montra un réel signe d'inquiétude. Mon frère demanda, en articulant difficilement :
— Nul ce... ce chien ! Pourquoi Blacktear il... pourquoi il pleure encore ?
Je me tournai vers ce dernier, le regard pointé sur ma personne, tandis que tout le monde portait son attention dehors. Un voile flou descendait sur ses pupilles. Et dans le coin de son œil droit, une fine gouttelette noire glissait sur des poils bruns. Une larme.
— Ses amis lui disent au revoir.
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